Mohamed Abdel Aziz face à la presse : des dégâts collatéraux dans la charnière présidentielle

Il n’est un doute pour personne que les confrères qui ont été conviés dans la fosse aux lions présidentiels ne sont pas sortis indemnes de la confrontation. Si deux ou trois rescapés sont sortis peu cabossés, plusieurs ont succombé dans la charnière sous le regard satisfait de César et de sa cour conviée pour  se délecter du spectacle. Reportage.

Le décor était déjà planté, lorsque la caméra de la Télévision publique éclaboussa les téléspectateurs avec les premières images. Plantés devant leur petit écran, les Mauritaniens étaient déjà rongés par l’attente depuis l’annonce de la sortie du président Mohamed Abdel Aziz après l’affront spectaculaire des Sénateurs. En costume cravate sombre, chemise blanche, Mohamed Abdel Aziz était affalé sur un fauteuil somptueux, entouré par un demi-cercle de journalistes triés selon des critères que seul le Protocole de la Présidence de la République détient les secrets. Plusieurs parmi eux se confondent d’ailleurs avec un décor en habitué des longues causeries présidentielles. Parfaitement rangés quelques coudées plus loin, la clientèle politique du président Mohamed Abdel Aziz. En fait, plusieurs partis politiques qui avaient participé au dialogue dont les résultats seraient la somme des amendements constitutionnels que le régime voulait passer par la voie référendaire conformément aux dispositions de l’article 99 de la Constitution. Sauf que le Sénat avait mis fin à cette procédure en votant non par 33 voix contre 20 pour et 1 abstention. Le suspens régnait ainsi depuis ce vendredi 17 mars et tout le monde se demandait ce que Mohamed Abdel Aziz allait faire. Allait-il surseoir à ses amendements ? Allait-il se saisir de l’article 38 de la Constitution qui lui permettait de consulter le peuple sur «toute question d’intérêt national » ? Allait-il jouer l’apaisement en organisant un dialogue véritablement inclusif avec la participation des partis du FNDU exclus du champ politique ?

L’agressivité

Dès l’entame de la rencontre, la journaliste de la télévision publique a été mise OUT, juste après avoir déroulé le programme de la conférence de presse. Et jusqu’à la fin de l’émission, on n’entendra plus parler de la pauvre journaliste alors que le public croyait qu’elle était là pour réguler la séance et distribuer la parole. Avec autorité, le président Mohamed Abdel Aziz prit les choses en main et dirigera lui-même les débats du début jusqu’à la fin.
Son agressivité fera une première victime, le journaliste de la TV Wataniya qui semblait plus s’inquiéter des morts que des vivants. Puis, la question clé du deuxième journaliste. «Après l’échec du référendum parlementaire au niveau du Sénat, que comptez-vous faire ? » Cette question constituait l’alpha et l’oméga de toute la conférence de presse du président. Celle pour laquelle il avait convié, selon certains observateurs, ce «grand cirque carnavalesque » pour amuser la galerie. «Il aurait dû se contenter d’une déclaration radiotélévisée ou écrite et nous épargner d’une soirée stérile » a même lancé un commentateur.

Réponse du président : «nous allons convoquer un référendum populaire par le truchement de l’article 38 de la Constitution ».  Puis, pour argumenter «les amendements proposés ont été votés à l’Assemblée Nationale par 141 députés sur 147. Ben, écoutez, trouvez-vous normal que 33 individus puissent prendre en otage environ 4 millions de Mauritaniens et 141 députés ? »

A rappeler qu’après tout, ces 33 individus sont des Sénateurs et qu’ils ont voté NON pour la révision constitutionnelle dans une chambre composée de 56 membres, dont 54 votants, et que 20 avaient voté OUI et 1 pour l’abstention.
Toutes les autres questions relatives à cette question, notamment le fait que l’article 38 n’est que l’énoncé d’un principe général sur le référendum et que l’article 99 en est la règle particulière, celle qui définit dans quelles conditions le référendum doit se tenir,  n’y firent rien.

Réponse du président à ces interpellations : «J’ai consulté d’éminents constitutionnalistes, apolitiques et jamais nommés dans une fonction publique, qui m’ont confirmé que j’ai le droit d’utiliser l’article 38 de la Constitution pour convoquer le peuple qui est avant tout, le véritable détenteur du pouvoir»

Sur ce point, Mohamed Abdel Aziz pense que personne ne peut l’arrêter même pas la cour constitutionnelle qui d’ailleurs selon lui, «n’a rien à dire à ce sujet ». Plus loin, il affirme «le référendum populaire passera. Je n’ai pas l’habitude de perdre et je ne suis pas fait pour démissionner ». Donc, même si le peuple à travers le référendum venait à lui infliger un désaveu populaire, il déclare d’emblée qu’il restera droit sur son fauteuil jusqu’à la fin de son mandat en 2019.

Je resterai sur la scène politique

Et même après 2019, Mohamed Abdel Aziz déclare qu’il ne quittera pas la Mauritanie. «Je resterai ici et je m’investirai dans le combat politique » allant jusqu’à insinuer qu’il militera pour le changement  de la Constitution. La crainte déjà formulée par certains que Mohamed Abdel Aziz a déjà sa petite idée après son départ du pouvoir, prenait ainsi toute sa densité. Ainsi, l’homme penserait peut-être revenir au pouvoir après juste un temps de répit, le temps qu’un autre cheval de Troie lui succède pour lui permettre de rendosser une nouvelle virginité politique. Le scénario, celui d’une reprise en main après 2019 des rennes de l’UPR, pour garder sous la main tout le système, semble être corroboré par les propos du ministre de la Défense devant le Sénat, lorsqu’il soutient «ne pensez pas que l’UPR va se disloquer ou disparaître. L’UPR va rester intact et gardera toujours la majorité au sein des deux chambres. Personne ne viendra le remplacer». Cette alternative soulage les partisans qui croyaient que l’après-2019 était synonyme d’orphelinat pour eux. Exactement comme l’après-2005 avec le PRDS ou l’après-2008 avec le parti ADIL . De puissants partis-état, qui ont fondu comme beurre au soleil avec le départ définitif de leur mentor, Ould Taya pour le premier et Sidi Ould Cheikh Abdallahi pour le second.

La presse malmenée

La conférence de presse a été l’occasion pour Mohamed Abdel Aziz de s’adonner à son jeu préféré, ridiculiser la presse, devant l’œil impuissant de ses représentants.

Sur les difficultés de la presse, confrontée à un embargo qu’il a lui-même décrété contre elle, pas de publicité, pas d’insertion, pas d’abonnement, il rétorque, un peu goguenard : «eh bien, vivez de vos libertés ! Que voulez-vous que je fasse pour vous ? »

Un autre confrère le relancera sur les journées de concertation sur la presse qui ont été initiées et financées sur sa propre demande avec l’engagement ferme d’en satisfaire certains points : «vous vous êtes réunis et nous vous avions promis que l’Etat n’interférera pas dans son déroulé. Eh bien maintenant, proposez vos résultats au Parlement ! »

Cette sortie continue de faire bouillonner le milieu médiatique qui se demande encore s’il a bien compris la question du confrère ou s’il a fait semblant de ne pas l’avoir compris. La déception, comme celle ressentie après une trahison, reste encore vivace dans le milieu de la presse.

La situation n’est pas décadente

Sur la situation sociale marquée par le marasme économique, la chute du pouvoir d’achat des ménages mauritaniens, la pauvreté galopante, Mohamed Abdel Aziz répond : «la situation n’est pas décadente. Les Mauritaniens continuent à acheter des voitures, à voyager de plus en plus, à passer des vacances à l’étranger ! » De quels Mauritaniens parlent-ils ?

L’armée toujours chouchoutée

Tout comme dans ses précédentes sorties, l’armée restera dans le registre verbal de Mohamed Abdel Aziz le chouchou de toutes ses gâteries. Bien casés, avec des généraux à la pelle chaque année et autant de colonels aux avantages incommensurables, les militaires font la pluie et le beau temps. Mohamed Abdel Aziz parle de l’armée mauritanienne comme un usinier parlerait de sa première fabrication. «Avant moi, il n’y avait pas d’armée. C’est moi qui en ait fait ce qu’elle est aujourd’hui, super armée, respectée, crainte… » Certains voient même dans cette image édulcorée qu’il a de «son armée » les prémisses de sa chute imminente. Les faits seraient qu’à chaque fois qu’un président a fait l’éloge de son armée, il est tombé par la suite sous ses baïonnettes.

Le président a par la suite évoqué plusieurs autres sujets, passant au savon les Sénateurs qui ont osé défier son autorité. Il ne les a pas traités outre mesures par des propos désobligeants, mais derrière les mots superficiellement neutres, se cachaient les relents d’autres sentiments bloqués au fond de la gorge. Et c’est entre les lèvres pincées du président que des mots comme «renégats ou traitres » auraient eu envie de transparaître.

Sur la BCM, il dira que cette boîte est aujourd’hui clean, qu’elle n’a pas besoin de contrôle ni d’inspection. Idem pour les fonds alloués à la présidence de la République dont la fameuse caisse noire.

Sur le cas de Ould MKheïtir, le président risque de se faire dépecer par les salafo-wahabistes «réclameurs invétérés de la tête du blasphémateur ». Sa réponse évasive à son propos, «le cas de Ould MKheïtir est un cas normal entre les mains de la justice » est en train de faire bouillir la scène surtout à la lumière du dernier rendu de la Cour Suprême, synonyme d’acquittement du jeune cadre dont le sort a fait trembler la République.

C’est un Mohamed Ould Abdel Aziz presque détendu qui a mis fin aux deux heures et demi de palabres au cours desquelles sa cour a bien ovationné ses sorties. La séance s’est achevée avec une photo de famille, ou sur ce qui restait de la charnière présidentielle où plusieurs journalistes ont laissé bien des regrets. Pour la classe d’ouailles qui voulait participer à la photo, un geste de Mohamed Ould Abdel Aziz les maintiendra hors de la scène, alors que les cameramen de la TVM avaient déjà mis en berne leur morne drapeau blanc, emportant dans leur retraite le corps sans voix de leur speakerine.

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