Birame Dah Abeid : «Nous continuerons à attaquer ces codes négriers de la fausse version Malékite locale, et Aziz n’a qu’à agrandir ses prisons »

En déplacement au Canada puis en Belgique, le président de l’Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), Birame Dah Abeid, est revenu sur les dernières actualités en Mauritanie, notamment l’adoption par le Parlement de deux lois qui semblent viser particulièrement son organisation, la loi contre le discours raciste et la loi pénalisant tout discours contre le rite Malékite. Birame est aussi revenu sur ses relations avec la diaspora mauritanienne à l’extérieur, le renouvellement du Barreau des avocats et la rupture des relations diplomatiques entre la Mauritanie et le Qatar.

Birame Dah Abeid (Crédit photo : IRA Mauritanie)

L’Assemblée Nationale en Mauritanie vient d’adopter deux lois, l’une pénalisant tout discours contraire au rite Malékite dans le pays et l’autre qui condamne les propos jugés haineux et racistes.  Le mouvement IRA qui a brûlé en 2012 à titre symbolique des livres du rite malékite et qui est accusé d’extrémiste semble ainsi tout désigné par cette offensive. Qu’en pensez-vous ?

Birame Dah Abeid : la dernière loi concoctée par le régime et adoptée par le Parlement mauritanien est taillée sur mesure pour contenir et museler les aspirations à l’affranchissement du joug esclavagiste des esclaves et anciens esclaves. Elle vise aussi à museler, intimider et faire taire, la contestation populaire contre les inégalités raciales, contre les pratiques esclavagistes et les discriminations. C’est une loi qui vise à rendre effectif l’encerclement du mouvement IRA Mauritanie et ses dirigeants.

C’est une loi qui vise à accentuer la pression sur les militants d’IRA et les envoyer en prison. Elle vise, selon l’extrême droite arabo berbère obscurantiste, raciste et afrophobe, à maintenir le statu quo, à prémunir cette faction contre toute forme de contestation et préserver leurs privilèges indus à travers la gestion désastreuse et unilatérale du pays, afin qu’ils puissent continuer à garder le pouvoir et contourner la mobilisation trop forte autour du mouvement IRA qui s’était traduite en 2014 par le vote massif et surprenant en faveur du candidat abolitionniste. Cette loi vise enfin à maintenir un mur entre les populations et l’expression démocratique, mais aussi à les éloigner davantage du courant abolitionniste pour l’empêcher d’accéder à des postes électifs.

Ce qui est visé ici c’est notre discours et nos attaques en règle contre le code et le rite esclavagiste de la version locale du Malékisme mauritanien adopté par les groupes esclavagistes et racistes, qui n’a rien à voir ni avec le rite Malékite originel ni avec  l’Islam. Nous continuerons à attaquer ces codes négriers, à les dénoncer. Nous les refusons haut et fort. Le régime de Mohamed Abdel Aziz n’a qu’à agrandir ses prisons. Nous sommes prêts à faire des sacrifices.

Je dénonce ainsi l’hypocrisie du gouvernement mauritanien et celle de l’assemblée nationale mauritanienne, deux institutions monocolores dirigées par un seul groupe minoritaire, le groupe de la faction de l’extrême droite arabo-berbère qui a fondé sa vision, sa politique et son mode de vie sur les pratiques racistes et esclavagistes. Je considère qu’au lieu de criminaliser le discours des défenseurs des droits de l’homme et des abolitionnistes, un discours fêté, primé et reconnu sur toutes les scènes internationales crédibles et spécialisées comme les Nations Unies qui ont décerné au président d’IRA le Prix des Nations Unies pour les droits de l’homme en 2013, au lieu de criminaliser ce discours qui est conforme au droit international et à la paix mondiale, il faut criminaliser les pratiques esclavagistes et les crimes racistes qui ont été commis et qui continuent à être commis par les tenants de ce pouvoir, en menant une tentative de génocide contre les Noirs, en particulier contre l’élément Peulh et qui s’est étalé sur plusieurs années à partir de 1986, avec des milliers de morts et des centaines de milliers de déportés, des centaines d’exécution sommaires et extrajudiciaires commises de la manière la plus ignoble et la plus inhumaine, à Inal, à Azlat, à Jreïda, à Walata, à Wothie, à Sorimalé, à Tiguint, un peu partout sur le territoire national.

Le gouvernement qui criminalise le racisme doit d’abord commencer par ouvrir les charniers, mener les enquêtes sur les tueries et les crimes collectifs qui ont visé les populations mauritaniennes et dont les exécutants et les concepteurs, sont toujours au pouvoir, que ce soit au sein des corps militaires ou dans l’appareil civil gouvernemental. Avant de criminaliser les discours racistes, il faut d’abord criminaliser et réprimer les actes racistes et esclavagistes commis quotidiennement et qui continuent de ronger la communauté Haratine et pratiqués par les dignitaires au pouvoir, qu’ils soient officiers de police, officiers de l’armée, magistrats, hauts fonctionnaires ou membres du gouvernement, et que l’on retrouve aussi dans les segments tribaux, au sein des élus du pouvoir.

Vint pour cent (20%) de la population mauritanienne continue à souffrir de l’esclavage le plus ignoble, le plus inhumain et le plus médiéval. Ce gouvernement qui prétend criminaliser le discours raciste doit criminaliser ces actes qui continuent d’être perpétrés au quotidien.  Il doit lever l’impunité accordée aux criminels de l’esclavage qui sont au sein du pouvoir et qui sont connus de tous, et dont les actes sont dénoncés par les membres d’IRA, les exposant à la prison, à la torture, aux exactions et aux enlèvements extrajudiciaires. Un gouvernement ne peut pas criminaliser un discours raciste alors que lui-même mène une politique et une gouvernance raciste, avec une justice et un parlement raciste. C’est ridicule et je dis aux tenants du pouvoir : vous ne trompez personne et vous ne faites peur à personne.

Nous continuerons notre discours et si ce discours est considéré comme raciste par le régime hors-la-loi de Mohamed Abdel Aziz ainsi que la horde de racistes et d’assassins qui le soutient, ce discours est validé par les populations mauritaniennes et la communauté internationale qui comprennent notre discours et l’acceptent, car notre discours est un discours de paix, de droit et de justice.

Je réitère en guise de réaction cet appel à la communauté nationale et internationale, à tous les Mauritaniens imbus de l’avenir de ce pays. La Mauritanie, qui devait se conformer à la législation internationale et naturelle, celle de la liberté de culte, vient maintenant s’inscrire en faux contre les lois internationales qu’elle avait ratifiées et qu’elle prétend observer. La Mauritanie s’inscrit également contre la loi musulmane qui donne la liberté de rite à tous les musulmans. La Mauritanie contrairement à tous les pays musulmans, vient également s’inscrire en faux contre les enseignements de l’Imam Maleck Ibn Aness qui lui-même a refusé catégoriquement que sa conception de la loi musulmane soit imposée aux autres musulmans. Il a toujours dit qu’il est un être humain et qu’il est passible d’erreurs et qu’il ne prétend pas que ses enseignements supplantent les enseignements du Prophète Mohamed (PSL) ou les commandements du Livre Saint.

Je considère que pour le régime mauritanien, ainsi que pour les segments esclavagistes et racistes qui gravitent autour de lui, la loi sur le Malékisme est une pure façade destinée à instrumentaliser  la religion pour régler des comptes politiques et sociaux, blanchir les crimes sur l’esclavage et le racisme. Je pense que ce qui vient d’être esquissé par le régime raciste, esclavagiste, fanatique et xénophobe de Mauritanie, c’est une façon de protéger des codes négriers et de fornication, des codes d’exploitation et Jahilistes qui n’ont rien à voir avec les principes d’égalité et de justice de l’Islam.

Je réitère notre position originelle, et nous savons que ceux qui sont visés par cette loi, c’est le mouvement IRA mais aussi toute cette population humble qui commence à goûter aux fruits de l’émancipation, de l’affranchissement et de la liberté retrouvée. Nous pensons que c’est une loi obscurantiste et réactionnaire. Nous ferons barrage à cette loi par nos corps et par notre détermination, toujours dans la ligne pacifique conforme au droit international et national. Nous promettons au régime de Mohamed Abdel Aziz, à tous les racistes et les bourreaux qui gravitent autour de ce régime, que nous mènerons une lutte et une résistance sans merci.

 

Le site Al Akhbar vient de publier une information selon laquelle le Premier ministre Yahya Ould Hademine aurait déclaré, je cite : «« Nous avons pris soin de ne pas installer le débarcadère de Ndiago et le canal de Lemseidi dans la Vallée, malgré que les avantages économiques seraient plus considérables dans la vallée. L’Etat a une vision stratégique claire qui s’agit de ne pas développer les zones de la Vallée du fleuve Sénégal. Car il est probable que dans l’avenir cette partie de la Mauritanie devienne une terre exclusive aux Noirs. Elle pourra même être arrachée pour les Noirs. La question des Noirs est le plus grand défi dont fait face l’Etat mauritanien ». Pensez-vous réellement que le Premier Ministre puisse tenir de tels propos et dans tel cas, comment jugez-vous cette déclaration ?

Birame Dah Abeid : concernant cette question relative aux propos particulièrement ignobles et sidérants du Premier Ministre du régime de Aziz à l’encontre des Mauritaniens, car s’en prendre à la Vallée et à ses populations, c’est sans prendre à tous les Mauritaniens sans exception, je pense que ces propos sont indignes et ne nous surprennent malheureusement pas de la part d’un régime qui réclame l’héritage de la tentative de génocide sur les Noirs , celui des crimes racistes et esclavagistes qui continuent à user des prérogatives de son gouvernement, de son parlement, de ses appareils militaires et sécuritaires, de ses médias, de ses mosquées, pour justifier tous ces crimes inhumains, tous ces passifs lourds qui ont endeuillé les communautés nationales et qui continuent à perpétuer ce genre de pratiques et de stigmatisation des populations à cause de leur appartenance ethnique et de leur couleur.

Je pense qu’on connaît bien ce gouvernement, ses exactions contre les populations de la Vallée, ses tentatives de les exproprier de leurs terres, comme le chemin de l’apatride qu’il a ouvert à tous les citoyens pour les démunir de leur nationalité et de leur citoyenneté. Nous savons aussi que ce régime a fait beaucoup de mal à toutes les populations mauritaniennes. Ce que le Premier ministre vient de dire est une preuve supplémentaire de l’incurie de ce gouvernement. Ces propos rapportés par Al Akhbar, qui est un site très crédible, n’ont pas été démentis ni par le Premier Ministre ni par le gouvernement, car ils ne peuvent certainement pas le faire car Al Akhbar détiendrait peut-être des preuves sûres. Ces propos ne sont que le reflet de la nature raciste et anti-Noir du régime de Mohamed Abdel Aziz depuis son usurpation du pouvoir et c’est cette politique que nous avons toujours dénoncé et continuerons à dénoncer. Ils prouvent davantage que nous avons raison dans notre lutte contre ce pouvoir réfractaire à tous les droits, le droit national mauritanien et le droit international.

Je lance un appel aux populations de la Vallée et aux populations mauritaniennes sur l’ensemble du territoire à se mobiliser pour ne pas accepter la politique de la division contre les populations. Le dressage des populations les unes contre les autres, la communauté maure contre la communauté Peulh, les populations Pulaar contre les populations haratines, c’est ça la politique de ce pouvoir qui attise les dissensions ethniques et raciales pour se maintenir. Ce qui doit être visé, c’est la lutte contre le régime de Mohamed Abdel Aziz, en adoptant la position du mouvement IRA contre les injustices et les dérives de ce pouvoir. Ces errements et ces atrocités du pouvoir ne doivent pas être imputés à une communauté mais à ce système qui nous gouverne. Il ne faut jamais tomber dans le piège du pouvoir qui voudrait qu’une partie de la population mauritanienne impute ces dérives et les problèmes qu’elle rencontre à une autre communauté. C’est ça que cherche le pouvoir que nous devons tous combattre, lui et ses soutiens ainsi que ses laudateurs.

Il est question ces jours-ci du renouvellement du Barreau mauritanien, l’un des alliés des défenseurs des droits de l’homme, dont IRA. Quelle lecture faites-vous de ce renouvellement ?

Birame Dah Abeid : pour ce qui est du renouvellement du Barreau de l’Ordre National des Avocats, je veux souligner ici que ce barreau est la seule citadelle qui est restée depuis toujours intransigeante et intraitable face à l’instrumentalisation des dictatures militaires qui se sont succédé à la tête du pays et qui sévissent de nos jours de la manière la plus dangereuse sous la dictature de Mohamed Abdel Aziz.

Je rends hommage à ce barreau et aux avocats mauritaniens qui sont restés toujours dignes et conformes à leur déontologie et à leur mission de défendre coûte que coûte tous les prisonniers d’opinion et de conscience qui ont été persécutés par les dictatures militaires.  Je rends personnellement hommage au bâtonnier Cheikh Ould Hindi qui depuis sa prise de fonction n’a jamais lésiné sur les moyens, sur les trajets  et les déplacements pour défendre les prisonniers d’opinion d’IRA Mauritanie.

Il a été partout présent lui et ses confrères du barreau mauritanien pour tirer ces prisonniers des conditions difficiles d’emprisonnement arbitraire. Il a été à Rosso, à Nouakchott, à Aleg, à Zouerate. Je lui rends hommage comme je rends hommage à tous les doyens du barreau, à tous les jeunes avocats qui tous n’ont jamais hésité à répondre présents pendant les heures tardives de la nuit et à subir les déplacements lointains, pour procurer la défense compétente et nécessaire à nous défenseurs des droits de l’homme qui avons toujours eu maille avec la justice. Je réitère notre soutien, nos amitiés et notre reconnaissance au barreau des avocats mauritaniens.

Nous lançons un appel à l’ensemble de la classe politique pour contribuer à notre lutte et faire en sorte que le gouvernement mauritanien et son régime préservent l’indépendance et l’originalité du barreau mauritanien, car c’est un acquis pour toutes les populations, toutes tendances politiques et civiles confondues, car tous peuvent un jour être inquiétés par des poursuites, à cause de leur opinion ou de leur position politique.

IRA est une organisation très active à l’extérieur. Quelles sont ses relations avec la diaspora mauritanienne ?

Birame Dah Abeid : nos relations sont très bonnes avec  toute la diaspora mauritanienne sur tous les continents.  Nous pensons que la crème des cadres expatriés mauritaniens agissent au sein d’IRA, le soutiennent et contribuent à la bonne marche de cette organisation, que ce soit au grand jour ou avec obligation de réserve et en douceur. Aux cadres expatriés, toutes ethnies confondues, je les remercie pour leur contribution effective et régulière qui a permis l’essor d’IRA à l’extérieur.

Je profite aussi de cette occasion pour soigner ce que les manipulations et les mensonges de certains segments du régime mauritanien, le secteur des Renseignements Généraux en particulier, ont pu gâcher entre IRA et d’éminents cadres mauritaniens à l’extérieur. Je veux nommer Mohamed Abba Ould Jeilani et Abdoul Diagana, qui ont été mêlés par la malice des services de renseignements à  des controverses à propos du mouvement IRA. Des propos malencontreux et des appréciations malheureuses ont pu être à l’origine d’une distanciation entre nous et ces deux éminents cadres. Je profite de cette occasion pour tendre la main à ces deux compatriotes et leur exprimer tout mon regret pour ces malencontreux incidents.

Quelle lecture faites-vous de la rupture diplomatique des relations entre la Mauritanie et le Qatar ?

Birame Dah Abeid : concernant la rupture des relations diplomatique que le régime de Mohamed Abdel Aziz a orchestré contre le Qatar, je pense que mon amour propre en tant que Mauritanien a été tout simplement froissé, traîné dans la boue quand je vois que la souveraineté de mon pays, ses relations extérieures avec des pays frères est sacrifié au profit d’une diplomatie du mercenariat, où les responsables de notre gouvernement agissent en commerçants en termes de profits pécuniaires.

Il est particulièrement regrettable la dévalorisation et la manière dont nos dirigeants appréhendent la chose publique et notre souveraineté nationale. C’est regrettable qu’une partie du monde puisse acheter avec de la monnaie sonnante et trébuchante notre position souveraine qui relève de notre souveraineté. Une aberration et une catastrophe morale, un degré extrêmement bas de la destruction de nos valeurs de la part du régime qui nous dirige ! Et c’est un point de non-retour, un point qui dénote de notre manque de maturité et de vision stratégique réfléchie.

Quand un domaine de souveraineté aussi important que les affaires étrangères et les relations internationales devient un domaine de tractations monétaires en argent sonnant et trébuchant, comment en tant que Mauritaniens, pouvons-nous soutenir et souffrir toute cette dévalorisation. Nous dénonçons vigoureusement de telles pratiques.

Propos recueillis par
Cheikh Aïdara

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