Mauritel et Tasiast : Une sordide chasse aux investisseurs étrangers

 

nouakchott

Pour certains observateurs, la politique d’investissement en Mauritanie est pleine de paradoxe. Au moment où des milliards d’ouguiyas sont dépensés dans des forums pour attirer les capitaux, ils trouvent que les investisseurs étrangers une fois établis en Mauritanie se trouvent confrontés à des tracasseries administratives, si ce n’est à la rupture de leur contrat, comme ce fut le cas avec Pizzorno.

 

La société Tasiast Mauritanie, filiale de Kinros Gold Corporation qui exploite depuis 2010 une mine d’or à ciel ouvert au Nord de Nouakchott semble en difficulté avec le gouvernement mauritanien, tout comme la Mauritel Mobile, société mixte mauritano-marocaine de téléphonie mobile. Ces deux sociétés ont été visées par des inspections diligentées par la Direction du Travail qui leur reproche d’employer un personnel étranger sans titre de travail ou dont les titres ont expiré.

 

Tasiast ou le spectre de la nationalisation

Implantée en Mauritanie depuis 2010 avec un capital à 100% propre, Tasiast Mauritanie, filiale du géant Kinros Gold Corporation qui fait travailler 2.600 personnes, dont 88% de Mauritaniens, est accusé par la Direction du Travail et ses inspecteurs, d’employer un personnel étranger sans titre de travail, violant ainsi la législation en vigueur en Mauritanie. Certaines sources parlent de retrait de licence de travail visant le personnel expatrié. Cette mesure qui fait suite à un arrangement récent entre la direction de Tasiast et son personnel local après une grève de plus de deux semaines, est perçue par des sources proches de la société comme une machination bien orchestrée aux desseins encore inavoués. Selon ces sources, s’il ne s’agissait que de remettre en règle les expatriés qu’elle fait travailler, le problème ne se poserait pas. Seulement, selon elles, «le gouvernement mauritanien chercherait à les remplacer par un personnel mauritanien sans qualifications équivalentes, si ce ne sont des opérateurs proches du pouvoir, dans une approche de récupération, prélude à une nationalisation inéluctable ». Ce qui violerait à leurs yeux la convention d’établissement de la société qui a déjà investi 600 millions de dollars US (900 milliards d’UM) dans l’exploitation de la mine de Tasiast. Auparavant, Kinros avait racheté la mine à Red Back Mining en août 2010 moyennant la bagatelle de 7,1 milliards de dollars U.S, avant de faire face à des procès au Canada et aux Etats-Unis, l’obligeant à débourser 12,5 milliards de dollars aux actionnaires canadiens et 33 millions de dollars aux actionnaires américains en échange de l’abandon des poursuites.
Par la suite, Kinros fera l’objet en 2014 de poursuites pour corruption suite à une enquête de la SEC. Il fut question de l’implication du pouvoir mauritanien et du président Mohamed Abdel Aziz ainsi que ses proches dans cette affaire de corruption. La société était accusée de rémunérer directement les agents des douanes et les gendarmes impliqués dans la protection du site, ainsi que plusieurs proches du président Mohamed Abdel Aziz qui occupent des postes juteux au sein de l’entreprise. Mais selon d’autres sources, ces pratiques seraient bien antérieures à l’acquisition par Kinros de la mine de Tasiast.
Toutes ces affaires scabreuses se seraient ajoutées au phénomène récent de la ruée vers l’or de l’Inchiri pris d’assaut par des milliers d’aventuriers mauritaniens.La convoitise de ces richesses incommensurables aurait aiguisé certains appétits qui viseraient directement l’appropriation pure et simple de la mine d’or.
Résultat, Tasiast a suspendu l’exploitation de l’usine, donné congé à ses travailleurs mauritaniens et rapatrié son personnel étranger, en attendant de régler son différent avec le gouvernement. Ainsi, «ce subit regain de légalité affiché par la Direction du Travail connu jusque-là pour son laxisme en matière de législation ne serait qu’un prétexte pour parer du sceau de la légalité une opération d’absorption visant à dépouiller une multinationale » selon les sources proches de Tasiast.
Pour l’Etat mauritanien, par le biais du Directeur général du Travail, Hamoud Ould TFeïl, qui s’est fait inviter sur plusieurs plateaux de télévision locale pour éclairer l’opinion, «les inspections qui ont eu lieu auprès de Tasiast, entrent dans le cadre des missions de routine dévolues au département et dont l’objectif est de contrôler la conformité des entreprises exerçant en Mauritanie avec la législation du travail en vigueur dans le pays ». Il s’est même dit étonné de l’ampleur prise par ces démarches administratives normales, alors que selon lui, «plusieurs autres sociétés ont subi ces mêmes mesures »

Mauritel ou le syndrome d’une crise diplomatique latente

Les autorités marocaines et mauritaniennes ont beau vanté la bonne entente qui règne entre les deux Etats, les incidents répétés entre les deux pays ne cessent de leur apporter un cinglant démenti, selon plusieurs observateurs. Ainsi, la récente descente des Inspecteurs de travail à la Mauritel, et le renvoi du personnel marocain, hormis le directeur général, le directeur administratif et financier ainsi que le comptable, ne serait qu’une des facettes du bras-de-fer qui oppose depuis plusieurs années Nouakchott et Rabat. A l’inverse, estiment les observateurs, exportateurs et transporteurs mauritaniens sont en bute depuis des années à des tracasseries administratives à la frontière marocaine, dont les autorités auraient même pris le malin plaisir de relever à la hausse le coût du dédouanement ainsi que les conditions d’accès à leur territoire.
Opérateur historique de la téléphonie mobile en Mauritanie, la Mauritel est née de la scission en 1999 de l’Office mauritanien des Postes et Télécommunication. Elle est filiale de Maroc Telecom et détient depuis 2001, 51% du capital avec un parc de 1,5 millions d’abonnés en Mauritanie (chiffres de 2010).L’Etat mauritanien détient 46% du capital et le personnel de l’entreprise 3%.
Par delà la chasse aux employés marocains de la boîte, le gouvernement mauritanien réclamerait la nationalisation des postes, estimant que certains d’entre eux, eu égard à leur caractère sensible, doivent être dévolus à ses nationaux pour une question de souveraineté et de sécurité nationale.
Cependant, selon certains observateurs, ni dans le cahier des charges de Mauritel pour l’établissement et l’exploitation d’un réseau de télécommunications cellulaires ouvert au public de norme GSM en Mauritanie en date du 18 juillet 2000 et ses 4 annexes, ni dans la consultation publique sur le renouvellement des licences GSM de Mauritel établi par le Conseil national de l’Autorité de Régulation couvrant la période août 2014-septembre 2015, la gestion du personnel de la société n’occupe une rubrique spécifique, ni n’est mentionnée nulle part.
Aussi, l’étonnement est-il grand face aux mesures prises par la Direction du Travail d’imposer la mauritanisation des postes, comme si derrière ces manœuvres, se cacherait une probable tentative de nationalisation, estiment plusieurs sources. Ainsi, la Direction du Travail et ses limiers ne seraient que le fer de lance d’une politique ourdie dans ce sens et qui utiliserait l’arme de la légalité pour satisfaire ses desseins. Certains n’hésitent pas à comparer ces manœuvres destinées à l’usage détournées des organes de contrôle, aux «missions spéciales de l’IGE» ou des «agents du Fisc», deux « chiens de garde » que l’Etat mauritanien lâche contre les « récalcitrants ».

Effaroucher les IDE
Les déboires actuels de Tasiast Mauritanie et de la Mauritel Mobile constitueraient un mauvais signe pour l’avenir de l’investissement direct étranger (IDE) en Mauritanie, au moment où le pays déploie des trésors de charme pour attirer le capital international, aux yeux de plusieurs observateurs. Ainsi, l’échec des forums initiés à coût de millions de dollars, que cela soit à Nouakchott, au salon de Nouadhibou, aux forums de Dubaï et de Paris, dans lesquels le président Mohamed Abdel Aziz s’est personnellement investi, serait dû au sort peu enviable qu’ont connu des investisseurs étrangers en Mauritanie.
Ainsi, le séminaire organisé en mars 2015 par le Ministère des Affaires économiques et du développement, en collaboration avec le PNUD, face à la débandade des sociétés étrangères en Mauritanie n’aurait servi à rien. Non seulement, il n’aurait pas permis de trouver preneur après le départ du géant australien Glencor et de sa succursale SFER après la chute du fer, avec l’abandon du grand projet ASKAF et la bagatelle de 1 milliard de dollars US d’investissement, mais ce séminaire n’a pas non plus permis de faire venir les IDE à Nouadhibou, malgré les avantages de sa Zone franche industrielle.
Pourtant, la Mauritanie a mis en place un cadre juridique et institutionnel incitatif à l’IDE, mais le respect des clauses de partenariat obtenu par les investisseurs qui décident de s’installer, bute souvent sur des contingences politiques imprévues. C’est ce qui aurait scellé le sort de la société française de ramassage et de traitement des ordures, Pizzorno, qui a dû arrêter ses activités en Mauritanie en 2014, après 7 ans d’exploitation. Certains titres parleront de « racket déguisé » dont la société serait victime en Mauritanie. L’entreprise française avait déploré un cumul de redevances qui avait atteint 4,8 milliards d’UM (13 millions de dollars U.S), représentant les impayés que le gouvernement mauritanien s’entêtait à ne pas lui payer.

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