Tournée dans 5 régions de Mauritanie où les femmes et les nouveau-nés meurent le plus en maternité

«Les indicateurs santé reproductive et planning familial (SRPF) sont en progression, en milieu urbain comme dans les hameaux les plus lointains. Signe d’une évolution des mentalités et de l’amélioration du système de santé». C’est le constat tiré par la mission conjointe, Programme National de la Santé de la Reproduction (PNSR), Bureau du Fonds des Nations Unies pour la Population en Mauritanie (UNFPA) et Centrale d’Achat des Médicaments Equipements et Consommables Médicaux (CAMEC). «Nous venons de sillonner du 25 août au 6 septembre 2019, les cinq régions qui totalisent 80% des décès maternels et néonataux en Mauritanie » selon le Coordinateur du PNSR, Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz.

Les membres de la mission arrivent au Centre de Santé de Bassiknou (Crédit Aidara)

L’atteinte des ODD, de l’Agenda 2030 des Nations Unies et de l’Union Africaine, sont deux batailles que les nouvelles autorités sanitaires en Mauritanie veulent remporter. Une bataille qui commence par les Trois Zéros, «Zéro décès maternel évitable, Zéro Besoins non satisfaits en matière de planification familiale et Zéro Violence basée sur le genre ». Ce message a été transmis aux autorités administratives, Walis (Gouverneurs) et Hakems (Préfets) des régions visitées par la mission conjointe PNSR/UNFPA/CAMEC. Certains gouverneurs ont d’ailleurs été sensibles à ce message, à l’image du Gouverneur du Hodh Gharbi, Diallo Amadou Oumar qui estime que «la santé de la reproduction est l’épine dorsale de la santé et du développement économique et social». Il s’est engagé à entreprendre une répartition judicieuse du personnel de santé dans sa région.

Cinq Wilayas (Régions), Gorgol, Assaba, Guidimagha et les deux Hodhs ont été sillonnées et 11 centres de santé visités, Mbout, Kiffa, Aïoun, Bassiknou, MBerra, Amourj, Kobenni, Ould Yenge, Kankossa, Tintane et Barkéol. Au cours de ce marathon régional, le PNSR a signé avec les hôpitaux de Kaédi, Kiffa et Néma, un contrat de prise en charge totale des femmes souffrant de fistules obstétricales, sur financement UNFPA.

Des acquis à consolider

Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz, Coordinateur du PNSR
«Au cours de cette tournée, j’ai eu beaucoup de satisfaction, mais aussi des déceptions. Dans l’ensemble, ce fut une belle expérience. Les produits SRPF et les 4 médicaments essentiels qui sauvent les femmes, sulfate de magnésium, gluconate de calcium, Misoprol et Oxytocine, sont disponibles au niveau de tous les centres de santé. C’est le cas aussi des produits contraceptifs, notamment les méthodes dites de longue durée et l’entrée toute nouvelle du Sayana Press que les populations découvrent».

SEM. Saidou Kaboré, Représentant Résident UNFPA
«
¨Premier constat, ce genre de mission doit être répété pour s’imprégner de l’évolution réelle de la SRPF, surtout dans les zones reculées. Il permet de relever les insuffisances et de les corriger. Je salue l’engagement du Coordinateur du PNSR pour l’organisation de cette mission. Plus le PNSR multipliera les supervisions formatives sur le terrain plus le programme progressera. Nous avons trouvé par ailleurs, un personnel engagé, prêt à redoubler d’efforts et sollicitant plus de supervisions périodiques».

La mission a remarqué une nette augmentation de l’effectif du personnel, notamment en spécialistes et sages femmes, quasi absents il y a quelques années des structures de santé éloignées.

Centre de santé de Bassiknou (Crédit Aidara)

Au centre de santé de Bassiknou, ville située à plus de 1.300 kilomètres de Nouakchott près de la frontière malienne avec son camp de réfugiés (57.000 personnes), seuls les fonctionnaires originaires de la ville acceptaient d’y être affectées, eu égard au coût élevé de la vie. Le loyer mensuel varie entre 200 et 400 dollars (6.000 à 15.000 MRU), et la ville ne compte aucun restaurant. Mais de plus en plus, de jeunes agents de la santé acceptent d’y être mutés, là où ne trônaient que quelques anciens, comme Khadijetou Baba, sage femme en place depuis plus de cinq ans. «Au début, c’était difficile mais je me suis adapté» explique-t-elle avec un grand sourire. Depuis août 2019, elle a déjà recrutée dix femmes pour le Sayana Press. «Les femmes préfèrent en effet les injectables et les implanons aux autres méthodes comme le DIU» précise-t-elle.

Deux jeunes spécialistes viennent également de débarquer, l’anesthésiste Abdallahi Mekyoune et le chirurgien Mohamed Mahmoud Maymout. Cet afflux de jeunes agents touche aussi le camp MBerra, Dr. Wane Al Qassoum, médecin généraliste, est sur place depuis 6 ans loin de son Nouakchott natal, tout comme Marième Sall, sage-femme, originaire de la Vallée, ou encore Raby Dieng, infirmière en charge du service néonatologie, qui a quitté Rosso depuis près de 7 ans. Les sages-femmes de la maternité de l’AMPF mise en place avec appui UNFPA ne sont pas en reste.

C’est le cas de Fatimata NDim recrutée depuis huit mois. «J’aime cette expérience à l’intérieur du pays, car ici, nous sommes confrontées aux réalités de la santé de la reproduction. Mon passage à MBerra sera très utile pour la suite de ma carrière » a-t-elle déclaré.

Dr. Diallo Mohamed Lemine DRAS Hodh Charghi par intérim (Crédit Aidara)

Dr. Diallo Mohamed Lemine, Directeur Régional à l’Action Sanitaire (DRAS) du Hodh Echarghi (par intérim) : «Avec la création des Ecoles de Santé Publique dans les régions, les besoins en personnel local, infirmiers et sages-femmes, devaient être résolus. Pourtant,  la plupart parvient encore à se faire affecter à Nouakchott ou ailleurs où les besoins sont moindres, comme à l’hôpital de Néma où 17 sages femmes officient alors que la structure n’a réellement besoin que de dix».

Dr; Bal médecin-chef Ould Yenge (Crédit Aidara)

Au Centre de santé de Barkéol , comme au centre de santé de Ould Yengé, les médecins-chefs, se plaignent du déficit en personnel qualifié. Avec la saison hivernale très pluvieuse cette année, des localités du Sud de la Mauritanie sont coupées du monde, en particulier le Guidimagha. Au centre de santé de Ould Yengé, Dr. Bal Mamadou insiste : «depuis le début de l’hivernage nous sommes dans les urgences. Les cas d’éclampsie sont fréquents, et les évacuations difficiles à cause des mauvaises routes, ce qui oblige à des détours de plusieurs kilomètres. Des cas graves peuvent survenir dans des postes de santé où l’accouchement assisté est absent. Il nous faut des sages femmes dans ces agglomération souvent peuplées comme Bouanz (9.000 habitants)».

La mauvaise gestion du personnel et sa répartition équitable ont été d’ailleurs mises en exergue par l’analyse de la situation du plan révisé du Programme national du développement de la santé (PNDS 2017-2021) de février 2017 qui relève que «la planification stratégique des besoins en ressources humaines, la non application des normes pour les différents niveaux du système, la qualité insuffisante de la formation initiale et de la formation continue des professionnels de santé, bref, la gestion peu efficace des ressources humaines de santé, serait responsable de la répartition inéquitable des effectifs avec une forte concentration à Nouakchott et un  déficit important dans les niveaux déconcentrés. La quasi-totalité des Postes de Santé ne disposent pas de sages femmes, ce qui porte un sérieux préjudice à la disponibilité même des services de santé de base».

Selon Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz, «Les nouvelles autorités sanitaires sont conscientes du défi et ont déjà engagé un plan de redressement, avec un retour aux normes édictées par le Ministère de la Santé, exigeant aux sortants des Universités et Ecoles de Santé, à commencer leur carrière dans des centres et postes de santé à l’intérieur du pays »,.

Nette amélioration dans la gestion des produits SRPF

 Saidou Kaboré : «Au niveau de la gestion des produits, nous avons noté des améliorations à faire pour qu’ils soient disponibles au dernier kilomètre et sans rupture de stock. Globalement, la situation est satisfaisante, mais on voudrait du 100%. A ce niveau, je pense qu’ensemble, avec le PNSR, nous avons noté que le gouvernement a déjà prévu de renforcer ce volet dans le cadre du Projet SWEDD, mais aussi dans le cadre général du programme du ministère de la santé».

Selon le Représentant Résident UNFPA, «au niveau de la CAMEC, l’une des solutions que nous avons discutée, c’est de faire en sorte que chaque antenne régionale ravitaille les Moughataas (départements) trimestriellement et qu’à leur tour, chaque département ravitaille les postes de santé relevant du médecin-chef, de sorte que les produits ne s’arrêtent pas au niveau des chefs-lieux de région».

La plus grande plainte que la mission conjointe a enregistré au cours de sa tournée, c’est celle que la plupart des directeurs d’hôpitaux et des médecins-chefs ont adressé à la CAMEC. Ils estiment que la CAMEC satisfait moins de 30 % des besoins en médicaments essentiels sollicités.

Dr. Mohamed Yeslem, Conseiller du Directeur général de la CAMEC, représentant l’institution au cours de la mission, «des dispositions sont prises pour palier cette carence. La CAMEC a commandé depuis 2016 la valeur de plus de 1 Milliard d’ouguiyas pour assurer la couverture nationale en médicaments essentiels et consommables. Ce sont les procédures liées à l’Appel d’Offres international qui ont retardé la livraison, mais d’ici peu, la Mauritanie aura un stock suffisant de médicaments essentiels».

La mission a constaté également la bonne tenue des stocks de médicaments SRPF et la disponibilité des produits au niveau des CAMEC régionaux. La palme d’or de la gestion des stocks et de la disponibilité des produits a été décernée à la CAMEC d’Aïoun, à la pharmacie de l’hôpital régional et la CAMEC de Kaédi.

Pour les produits SRPF, en plus des 4 médicaments essentiels,  l’UNFPA  ravitaille la Mauritanie pour 1 million de dollars US par an. Elle a en outre doté plusieurs structures de santé en ambulances, comme celles parquées au centre de Santé de Tintane.

Centre de santé Amourj (Crédit Aidara)

Elle a aussi fourni des blocs opératoires pour les césariennes et les fistules dans plusieurs hôpitaux, comme à Kiffa en partenariat avec la Coopération japonaise. Au cours du passage de la mission au centre de santé de Amourj au Hodh Charghi, il a été constaté que la salle d’accouchement ne disposait pas de climatiseur, alors que la région connaît des pics de chaleur des plus infernaux en été. Des instructions ont été aussitôt données par le Représentant résident de l’UNFPA, et avant que la mission n’ait achevé sa tournée, une équipe de techniciens dépêchée depuis Nouakchott était déjà en route pour l’installer. Quand au centre de santé de Kobenni, en pleine réfection, il affiche une grande affluence et un personnel enthousiasmé par la stratégie fondée sur l’achat des indicateurs de performance entreprise par le ministère de la Santé, à travers le Projet INAYA.

Marieme Taleb Mohamed, une patiente dit apprécier la disponibilité du personnel ainsi que sa diligence. «J’ai surtout découvert la commodité de l’espacement des naissances, même si c’est à partir de mon troisième enfant» semble-t-elle regretter.

Saidaou Kaboré remettant un appareil Hemocue au Centre de santé de Bassiknou (Crédit Aidara)

L’UNFPA a également profité de la tournée pour offrir aux centres de santé visités, un appareil Hemocue pour tester le niveau d’anémie des femmes enceintes.

Besoin en leadership et coaching

Dr. Sdi Mohamed Abdel Aziz : «ce qui manque, c’est le coaching des médecins-chefs qui doivent être formés en leadership et également être incités à plus d’engagement dans leur mission. Cet engagement, on le sent déjà de prime abord dès le premier contact avec la structure, sur l’état des locaux et l’hygiène ».

Le Coordinateur du PNSR s’est aussi réjoui de la décision prise par le Ministère de la Santé d’envoyer tous les médecins-chefs en formation en Santé Publique. «Dorénavant, tout médecin qui ne serait pas passé par cette formation ne pourra plus diriger un centre de santé » a-t-il précisé. La formation initiale et la formation continue des sages-femmes ont été des points saillants que la mission a relevés.

Saidou Kaboré constate qu’au niveau de la planification, «la plupart des sages-femmes ont été formées, mais en raison de la mobilité du personnel, certains centres de santé se retrouvent avec des sages-femmes non formées en technologies contraceptives».  Selon lui, «décision a été prise d’organiser dès le mois d’octobre prochain, des sessions de formation sur site, une ou deux semaines, à l’intention des sages femmes qui n’ont pas pu bénéficier des opportunités».

Les autorités sont d’ailleurs conscientes de ce déficit en formation. L’analyse de la situation de février 2017 constate que «l’absence de supervision formative régulière au niveau périphérique reste l’un des principaux facteurs de dégradation qualitative des services offerts au niveau des postes et centres de santé. L’insuffisance de qualité serait, en partie, liée à une formation de base pas toujours adaptés aux besoins du système national de santé ; une évaluation de la formation des Sages femmes stipule que le programme de formation sage-femme arrêté et appliqué au niveau des écoles régionales de santé est loin de répondre aux besoins en ressources humaines des services de soins de santé maternelle et néonatale».

Khadijetou Ahmed Hadi épluchant le registre PF du Centre de santé de Tintane (Crédit Photo)

Le PNSR semble avoir pris au pied de la lette cette réalité, car au cours de la mission conjointe, une des expertes nationales en la matière, Mme Khadijetou Ahmed El Hadi, chargée de la PF au PNSR, a formé au cours du périple plusieurs sages-femmes à l’utilisation du Sayana Press, mais aussi sur la tenue des registres accouchements et espacements des naissances, ainsi que la gestion logistique. Partout où la mission est passée, elle a distribué des formulaires devant servir aux rapports mensuels en termes d’accouchements et d’utilisations des différentes méthodes contraceptives.

Le Coordinateur du PNSR et le Représentant Résident UNFPA ont plaidé auprès des autorités administratives et sanitaires, et par leur biais, aux leaders religieux et communautaires, pour  que les femmes fréquentent les structures de santé et les services de la planification. Une campagne de sensibilisation qui devra porter selon eux sur l’ensemble des méthodes, y inclus le DIU, une méthode contraceptive disponible dans tous les centres de santé, mais faiblement utilisé, malgré son adaptation pour les personnes souffrant d’hypertension et de diabète.

Dieh Moctar Cheikh Saad Bouh dit Cheikh Aidara

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