Diop Amadou Tijane devant la Cour criminelle : «Monsieur le président, aujourd’hui vous êtes devant Dieu et devant l’histoire. Votre conscience est vivement interpellée »

Article : Diop Amadou Tijane devant la Cour criminelle : «Monsieur le président, aujourd’hui vous êtes devant Dieu et devant l’histoire. Votre conscience est vivement interpellée »
6 septembre 2016

Diop Amadou Tijane devant la Cour criminelle : «Monsieur le président, aujourd’hui vous êtes devant Dieu et devant l’histoire. Votre conscience est vivement interpellée »

diopamatij

Devant les magistrats de la cour criminelle de Nouakchott où il comparaissait ainsi que douze de ses compagnons entre le 3 et le 18 août 2016, Diop Amadou Tijane a plaidé non coupable et administré un mémorable réquisitoire devant le tribunal. Il fut condamné à 15 ans de prison pour sa présumée participation aux émeutes de la Gazra sise à l’hôpital Bouamatou de Nouakchott qui ont eu lieu le 29 juin 2016.

Après les procès interminables de 2010, 2011, 2012, 2013, 2014 ,2015 et 2016, nous sommes désormais convaincus que tous les militants de l’IRA sont des condamnés en sursis.

Chacun d’entre nous viendra un jour comparaitre devant la barre selon l’accusation qui lui sera concoctée. Cependant, par ma voix de vice président d’IRA, je réaffirme ici et maintenant que ni les tentatives d’intimidations, ni les répressions, ni les détentions encore moins les emprisonnements, ne pourront entraver l’engagement et la détermination de notre organisation à poursuivre ses actions, tant que séviront en Mauritanie le système de domination esclavagiste et le racisme d’Etat.

Aussi longtemps qu’il sera nécessaire, nous maintiendrons nos protestations tant quelles resteront conformes à l’esprit du droit et à l’exigence de la loi. Nous n’allons jamais interrompre cette lutte pacifique, avant de porter un jour à la magistrature suprême, dans le respect des règles et du jeu démocratique, un homme ou une femme.

Il importe peu qu’il soit Maure, Négro-africain, Harratine ou métisse ! Qu’il vienne du Nord, des hauteurs de l’Adrar, ou des confins du Fleuve nourricier. Cela importe peu. Pourvu qu’il soit capable de prendre en charge et de conduire contre vents et marrées, notre programme de salut national, expression de notre aspiration populaire. Un programme susceptible de créer les germes d’une réconciliation nationale pour enfin prétendre à la construction et à la réalisation de la Mauritanie de nos rêves. Cette Mauritanie amputée des tares sociales qui l’ont minée depuis les indépendances, compromettant dès le départ les fondements d’un Etat unitaire et fédérateur. Ces tares sont l’esclavage, la féodalité, le tribalisme, le régionalisme, mais aussi le racisme et l’exclusion entretenus par l’Etat.

Notre souhait est de tailler une place qui sied à notre chère Mauritanie dans le concert des Nations. Une Mauritanie, expression de notre fierté et matrice de l’effort collectif où le patriotisme se mesurera au sens de responsabilité de chacun de ses fils dans la prise en charge de la gestion des affaires de la cité. Que l’on soit avocat, juge, militant ou simple observateur.
Pour être efficace, cette caricature en miniature décrite à la dimension de la salle d’audience devrait être transposée à tous les niveaux puisqu’il s’agit de l’affaire de tous.

Aux avocats

Laissez moi vous dire que grande fut l’émotion qui nous a étreignis, mes camarades et moi, lorsque débarqués dans ce tribunal vers 4h du matin pour notre première audition, nous remarquâmes la présence de quelques hommes, des frères avant d’être des avocats défenseurs. Je veux citer Me Bah Ould Mbareck, Me Ahmed Ould Ely, Me Teyib Ould Mahmoud. Et au milieu de ces figures angéliques, la présence d’un homme tout de bleu vêtu, un homme vieillissant dont les traits laissaient transparaître des signes d’épuisement pour avoir été tiré de son sommeil à cette heure tardive de la nuit pour venir au secours de ses frères, malgré son âge avancé et la sagesse tapie derrière sa chevelure blanche. Cet avocat est à nos yeux le symbole et la fierté du barreau mauritanien. Je veux nommer, Me Brahim Ould Ebetty.

A travers lui et ses jeunes avocats, mais surtout à travers le Président de ce collectif, le bâtonnier Me Cheikh Ould Hindy, nous tenons à rendre hommage à votre collectif qui a prouvé aujourd’hui devant la Mauritanie toute entière et son peuple que le métier et la profession d’avocat est avant tout un acte humaniste, avant d’être une profession libérale à vocation lucrative. Non pas parce que vous êtes venus ici pour nous défendre, mais parce que vous êtes venus défendre la justice et honorer votre barreau. Vous vous êtes toujours acquittés de votre noble mission et vous avez livré un tel exercice sous tous les régimes. Nous sommes aussi honorés par la présence de certaines figures et légendes de la profession d’avocats, le doyen Me Moctar Ould Ely, Me Yarba Ould Mohamed Saleh, Me Lô Gourmo Abdoul, Me Brahim Ould Dy et naturellement, Me Fatimata MBaye dont le palmarès dans le domaine des droits de l’homme en fait une figure emblématique du barreau mauritanien.

Chers avocats, chers frères, chers amis, nous vous disons merci, sincèrement merci. Vous resterez à jamais encrés dans nos mémoires, mais aussi dans les annales du combat que mène IRA contre l’Injustice. Nous ne vous oublierons jamais. Qu’Allah nous offre un jour l’opportunité de vous traduire l’expression de notre sentiment de reconnaissance tant mérité. Amine !

Aux juges
Nous vous demandons d’œuvrer en toute conscience. Nous vous demandons d’apporter un contenu objectif quand à l’interprétation du droit, l’application et la mise en œuvre de la loi. Car c’est cela qui doit constamment qualifier le sens de votre responsabilité et déterminer la grandeur de votre âme et conscience, les seuls leviers qui dictent et commandent vos actes en pareille circonstance.

Monsieur le président, je vous prie de croire à l’expression de la sincérité de ma parole. Loin de moi toute intention de vous influencer, mais plutôt de vous demander de vous conformer à l’exigence de Dieu-Allah Soubahana Watalah qui recommande à tout musulman, lorsque cela est nécessaire, de prodiguer des conseils, de faire un rappel à tout autre musulman.

Monsieur le président, votre statut de juge face au prévenu que je suis ne compromet en rien les valeurs traditionnelles et historiques que nous avons héritées de notre culture islamique. Monsieur le président, je suis votre jeune frère et je vous prie d’accepter, comme l’exigent les circonstances, de vous prodiguer des conseils, de vous faire un rappel, mais surtout de vous dire la vérité.
Monsieur le président, vous serez un jour amené, comme tout un chacun d’ailleurs, qu’il soit musulman, chrétien ou athée, à être seul devant Vote Créateur, pour répondre de vos actes. Ce jour-là, Monsieur le président, ce ne seront pas des hommes en uniforme qui vous serviront de rempart et de force, mais plutôt l’usage que vous auriez fait de la lecture du droit face à un prévenu innocent. Bien sûr, lorsque les conditions de son innocence vous auraient été clairement démontrées.

Monsieur le président, je demande pour vous et pour tous les musulmans, que ce jour-là, vous soyez dans la grâce et la miséricorde d’Allah.

Monsieur le président, le moment est décisif tant pour vous que pour nous, prévenus. Je connais la délicatesse liée à l’exercice et à la fonction de juge, même lorsqu’il est réputé dire la vérité et appliqué la loi, dans un univers ou la controverse et la compromission de l’autonomie des institutions judiciaires ne font l’ombre d’aucun doute.

Mais je souhaite que vous mesuriez la gravité du moment, à l’heure où vous devez décider du sort à réserver à des prévenus dont la culpabilité n’est pas établie, des prévenus qui ont derrière eux chacun une famille et des enfants, certains orphelins, sans aucun moyen de subsistance autres que ce qu’ils leur procurent. Le contexte économique difficile de notre pays l’exige.

Monsieur le président, le monde entier a la Mauritanie dans ses rétroviseurs. La Mauritanie toute entière et son peuple attendent avec impatience votre verdict.

Monsieur le président, aujourd’hui vous êtes devant Dieu et devant l’histoire. Votre conscience est vivement interpellée.

Monsieur le président, nous venons tous d’Allah et à Allah nous retournerons.

Monsieur le président, à vous de choisir.
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Qu’est-ce qu’être accusé de flagrant de délit dans un acte criminel ?

Un acte criminel doit-il être qualifié suivant sa nature, acte prémédité ou spontané ?

Dans le premier cas, lorsque l’acte criminel est prémédité, il devient un processus soumis à plusieurs étapes, de la pensée première du criminel jusqu’à sa consommation complète de l’acte.

La première étape, c’est donc la pensée du criminel qui fonde sa première initiative, autrement dit la conception du projet criminel.
La deuxième étape correspond à l’organisation du crime. Elle consiste à ce que le criminel cherche à mettre a sa disposition les moyens matériels pour atteindre son objectif.

La troisième étape, est la planification par laquelle le criminel conçoit son projet dans le temps et dans l’espace.

La quatrième étape est l’exécution de l’acte criminel qui contient trois sous-étapes. C’est à ce niveau qu’intervient la théorie des tentatives punissables.

Toute rupture dans chacune de ces étapes compromet le processus et met en doute l’intention ou la préméditation. Alors, tant qu’il n’est pas possible d’établir un lien assorti de preuves matérielles entre la première étape et l’acte criminel, c’est-à-dire la dernière étape, on ne peut pas conclure à un acte criminel prémédité. Auquel cas, il s’agirait d’un acte isolé, c’est-à-dire non prémédité, inattendu, donc dicté par les circonstances et le contexte du lieu.

En réalité, ce qui s’est passé le 29 juin 2016 est une bataille qui avait opposé les habitants de la Gazra et les forces de l’ordre. Ni les premiers, encore moins les seconds, ne s’attendaient à ce que les événements prennent la tournure que l’on connait. Celle qui a amené des hommes en uniforme à fuir et à laisser derrière eux, un bus qui sera incendié par des populations en colère. Tout le monde connaît la contagion de foule.

L’esprit de la foule, disait Dr Morphy, l’un des plus grands psychologues américains, est contaminé par le geste de la première personne à commettre un acte. Tout ce qu’elle fait est répété, presqu’inconsciemment par les autres. Bref, il s’agit d’un événement circonstanciel tel que l’a affirmé l’homme d’affaire propriétaire des lieux qui a dit n’avoir jamais vu les militants de IRA, et que de son point de vu, aucune organisation ne pouvait être derrière cet événement.

Donc, lorsqu’un acte criminel est considéré comme isolé et non prémédité, aucune responsabilité ne peut être imputée à une personne, en dehors de la zone délimitée sur laquelle l’acte criminel a eu lieu. C’est ce qu’on appelle le champ du crime. Or, aucune des personnes condamnées aujourd’hui parmi les militants d’IRA n’a été interpellée sur le champ du crime

 

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