aidara

Des produits de santé au dernier kilomètre, un défi pour les pays du Sahel (la Mauritanie en exemple)

Une session particulière tenue le 11 décembre 2018,  un jour avant la 7ème Réunion Annuelle du Partenariat de Ouagadougou (P.O), à Dakar au Sénégal, avait réuni les techniciens de santé des 9 pays membres ainsi que les partenaires techniques. Cette session avait porté sur les Chaînes de valeur d’Approvisionnement des Produits de Santé (CAPS). Les pays membres du Partenariat,  Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Togo, ont fait le point sur la disponibilité des produits de santé, en particulier les contraceptifs, au dernier kilomètre dans leur pays respectif.

Dr.Sidi Mohamed Abdel Aziz en costume bleue au premier plan (Crédit Aidara)

Le panel a été animé par Alexandra F. de la Fondation Gates, Norbert Coulibaly de l’UNFPA, Fatimata Sy, Directrice de l’Unité de Coordination du Partenariat de Ouagadougou et Brian Matema de «Reproductive  Health». Au centre des discussions au cours de cette session, l’importance d’une bonne gestion des CAPS.

L’œil des partenaires

Pour Brian Matema, l’optimisation des chaînes d’approvisionnement passe par la bonne gestion des CAPS, du fournisseur jusqu’au dernier consommateur au dernier kilomètre, ajoutée à une bonne gestion des stocks pour prévenir toute rupture, et l’existence d’une bonne logistique de transport.

Norbert Coulibaly soutiendra pour sa part que les pays à faible revenu font face à beaucoup de besoins, mais aussi à de sérieux problèmes de santé publique ainsi que des difficultés de mise en œuvre de leur politique de santé qui est souvent tributaire de financements extérieurs. A cela s’ajoutent selon lui, des industries pharmaceutiques embryonnaires  et de forts taux d’importations. Il a toutefois relevé des efforts consentis depuis quelques années par les pays du Partenariat de Ouagadougou dans la mise en place de centrales d’achats de plus en plus performantes, ainsi que l’existence dans ces pays de laboratoires de contrôle de la qualité, même s’ils ont encore besoin de renforcement. Les défis restent d’après lui liés à la disponibilité des médicaments au dernier kilomètre dans ces différents pays. Les populations continuent, dira-t-il, à parcourir 30 à 40 kilomètres pour se procurer des médicaments, mettant en exergue les difficultés rencontrées par les pays du P.O pour honorer les engagements de Bamako sur «la santé pour tous».

Fatimata Sy quant à elle, a rappelé un slogan bien connu au sein du Partenariat de Ouagadougou, «pas de produits, pas de programme». Elle a souligné que les besoins non satisfaits en produits de contraception restent très élevé dans la région, malgré les efforts déployés dans ce cadre pour offrir la possibilité pour les jeunes filles en particulier de bénéficier des produits jusqu’au dernier kilomètre, conformément au principe de l’accessibilité du produit géographiquement et financièrement. Selon elle, la bonne gestion des CAPS est un pilier de l’Initiative FP 2020, conformément aux engagements pris par les Etats membres du Partenariat devant la communauté internationale. Cette question reste, dira-t-elle, au cœur du mandat de l’UCPO qui n’a épargné aucun effort pour mettre en synergie les interventions et les opportunités, les expériences et les ressources, pour réduire les risques de rupture de stock et rendre disponible les produits partout et à tout instant.

Pour Alexandra, l’importance particulière liée à la bonne gestion des CAPS  et de la ressource humaine, ainsi que la disponibilité de données fiables, sont au cœur de tous les programmes de planning familial soutenus par la Fondation Gates. S’y ajoutent, selon elle, l’importance attachée aux outils de gestions et aux modèles mis en œuvre.

Ainsi, les experts s’accordent à jauger une bonne gestion des CAPS, par les «Six Bons», bon produit, bonne conservation, bonne qualité, livré au bon moment, en bonne quantité et dans la bonne formation sanitaire.

Ainsi,  l’USAID, l’un des plus importants bailleurs (plus de 1milliard de dollars U.S), s’est doté d’un mécanisme d’appui performant aux communautés, en bon partenaire disponible à apporter son aide dans la bonne gestion des CAPS, comme elle l’a déjà prouvé dans plusieurs pays dont la Mauritanie. Les défis et les opportunités dans ce domaine restent ainsi liés aux ressources financières, d’où la bonne note attribuée au Burkina Faso qui a considérablement augmenté sa contribution nationale  dans le financement de sa Chaîne d’approvisionnement en produits de santé, avec un budget de 3 milliards de francs Cfa. D’où les performances enregistrées en matière d’indicateurs de santé, notamment en santé reproductive et en planning familial.

Absence de coordination régionale, un sérieux handicap

L’autre maillon faible dans les CAPS au niveau des pays du Partenariat selon les experts, est  l’absence de coordination au niveau régional et l’irrégularité des rapports de suivi. Ainsi, l’Organisation Ouest-Africaine de la Santé (OOAS) a permis ces deux dernières années des échanges de produits entre pays.

Des opportunités existent pourtant au niveau des pays du P.O d’après les experts, qui citent l’existence de réels progrès ces dernières années en matière de santé et de l’existence d’une masse critique d’expertise. Tous les pays en sont aujourd’hui à la 2ème génération des Plans nationaux budgétisés sur la PF, avec l’existence d’instances de suivi de mise en œuvre, d’un comité de sécurisation des produits performants, même si des goulots d’étranglement persistent dans les CAPS.

Il s’agira aujourd’hui pour les pays du PO de développer un plaidoyer fort pour l’indépendance financière dans la gestion des CAPS et pour s’affranchir de l’aide extérieure, d’où l’appel  lancé aux parlementaires pour voter des budgets conséquents en faveur de la santé.

Par la suite, les représentants des pays membres du P.O sont passés l’un après l’autre, pour faire le point sur la situation des CAPS au niveau de leur pays respectif. Il s’est dégagé de l’ensemble, la similitude des situations et des résultats atteints.

Une CAPS à l’état embryonnaire en Mauritanie

Dr.Sidi Mohamed Abdel Aziz, Coordinateur du Programme National de la Santé de la Reproduction (PNSR) en Mauritanie a fait le point sur la situation de la Chaîne d’Approvisionnement des Produits de Santé (CAPS) dans son pays. Il en a déduit un système encore embryonnaire, mettant en exergue les défis énormes pour sa mise en œuvre, citant le caractère vaste du territoire et la dispersion d’une population à faible densité sur cet immense espace. Bien que la Mauritanie offre la gratuité  des produits contraceptifs (avec ses avantages et ses inconvénients), les agents de santé communautaire restent selon lui peu motivés.

L’évaluation de la CAPS s’exerce ainsi, selon  Dr.Sidi Mohamed Abdel Aziz, dans un contexte marqué par l’introduction du «Sayana Press», l’existence d’une Centrale d’Achat en Médicament (CAMEC) et un appui constant de l’UNFPA. Parmi les défis qui se posent à la mise en place d’une CAPS performante, Dr.Sidi Mohamed Abdel Aziz cite la faible capacité de la CAMEC et les insuffisances au niveau de la logistique et des ressources humaines tout au long de la chaîne d’approvisionnement.
Il existe cependant selon lui quelques opportunités, comme le rôle de leadership que joue la CAMEC et la réussite du Projet EMEL dans la distribution des produits alimentaires sur l’ensemble du territoire et qui fournit le modèle choisi pour mettre en œuvre une bonne gestion du CAPS dans le domaine des produits de santé, jusqu’au dernier kilomètre.

Cheikh Aïdara


D’une plainte individuelle à une affaire d’Etat, ou comment liquider Birame Dah Abeid politiquement

L’affaire du député et non moins leader antiesclavagiste Birame Dah Abeid, est devenue l’affaire d’un système politique dictatorial, qui au détour d’une plainte savamment orchestrée déposée par un pseudo-journaliste, en a fait une véritable chasse à l’homme. L’objectif, au-delà d’une volonté d’empêcher un représentant du peuple de se faire entendre dans l’hémicycle d’un Parlement où il a réussi à se faire élire à partir de sa cellule de prison, est tout simplement de lui barrer la route pour les élections présidentielles prévues en 2019. Ce plan machiavélique est servi par un appareil judiciaire caporalisé qui vient de décider, en violation de l’article 138 du Code Pénal, de déplacer le dossier pour en faire une affaire criminelle, donc une condamnation plus sévère qui pourrait lui faire perdre son statut de député et le mettre hors course pour la présidentielle, alors qu’elle relevait de la correctionnelle.

La terrible image du député Birame Dah Abeid sortant de l’ambulance le conduisant à l’hopital

Cette inimitié contre un des adversaires les plus intransigeants du système esclavagiste et raciste qui dirige la Mauritanie depuis près d’une décennie, s’est manifestée  dans toute sa fragrance, lors du transfert du leader de sa cellule de prison vers l’hôpital cardiologique suite à un malaise. L’image de l’homme, menottes aux poignets, descendant d’une ambulance, bien que destinée à satisfaire une clientèle esclavagiste, a heurté non seulement l’opinion publique nationale, mais le monde entier, qui s’est indigné de cette mise en scène inhumaine et dégradante.

C’est ainsi, la frustration refoulée contre une dizaine d’années de luttes acharnées contre un fléau qui continue de ternir l’image de la Mauritanie, ajoutée à une popularité grandissante d’un homme et d’un groupe, l’Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), qui est en train  d’être soldée par les voies politiques et judiciaires. Le système est en train de venger des dizaines d’esclavagistes, la plupart membres influents de la nomenklatura, qui ont été poursuivis et certains mis en prison, grâce au mouvement abolitionniste déclenché depuis l’émergence de l’IRA sur la scène publique.

Le tort qui est surtout reproché aujourd’hui à IRA et à son président, c’est d’avoir porté la lutte contre l’esclavage, le racisme et la discrimination en Mauritanie, sur le plan international. Cette démarche fait suite à la mauvaise volonté des pouvoirs publics mauritaniens et de leur justice, qui au-delà d’un arsenal juridique séduisant contre l’esclavage,  élevé au rang de crime contre l’humanité dans la Constitution, ont montré leur volonté délibérée de protéger les auteurs, car tous les verdicts prononcés dans les cas présentés devant les juridictions sont allés en deçà des peines minimums requis par les textes. Ces peines vont de 6 mois à 2 ans, avec des cas de prescription. Pourtant, la Loi 031-2015 incriminant l’esclavage prévoit des peines minima de 20 ans de réclusion ferme et exclut toute prescription. Reste que les textes de loi et les juridictions spéciales chargées de juger les affaires d’esclavage en Mauritanie ont été conçues seulement pour la consommation extérieure et non pour leur application. Dans ce pays, il y a plus d’activistes antiesclavagistes emprisonnés que d’esclavagistes avérés. Plus d’une centaine de dossiers traînent encore dans les tiroirs des tribunaux sans jugement. Les rares auteurs d’actes esclavagistes interpellés sont ainsi traités avec respectabilité, alors que les activistes des droits de l’homme, sont méprisés et violentés lorsqu’ils s’élèvent pour réclamer l’application de la loi.

Dans l’impossibilité d’avoir justice chez soi, des plaintes ont ainsi été déposées dans les pays dont les juridictions ont une compétence universelle, ou auprès d’autres instances comme la Cour Africaine des Droits de l’Homme. Celle-ci a été saisie par SOS Esclaves et IRA dans l’affaire des deux jeunes frères Said et Yarg.  A la suite de cette plainte, l’Etat mauritanien a été condamné par décision n°03/2017 du 15 décembre 2018, mettant en cause l’incapacité des juridictions mauritaniennes à faire preuve de partialité dans la poursuite des auteurs, couverts par l’impunité, et d’incapacité à protéger les victimes d’esclavage.

D’erreurs politiques en maladresses diplomatiques, le régime mauritanien salit de jour en jour sa réputation au regard de la communauté internationale, faisant de ce pays, l’un des plus grands prédateurs des droits de l’homme. Résultat, la Mauritanie perd des opportunités de financement, car après l’exclusion prévue en janvier 2019 des facilités de commerce avec les Etats-Unis (AGOA), l’USAID ferme l’un après l’autre, ses robinets dans des secteurs clés comme la santé.

Cheikh Aïdara


Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz, infatigable combattant de la SR/PF en Mauritanie

Depuis sa nomination en avril 2017, à la tête du Programme Nationale de la Santé de la Reproduction (PNSR) en Mauritanie, Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz, gynécologue obstétricien de profession, a apporté une plus-value à la santé reproductive et à la planification familiale (SR/PF) dans son pays. Ce samedi 8 décembre 2018, il supervisait la restitution d’un voyage d’études effectué par certains de ses collaborateurs au Bénin, entre le 29 novembre et le 2 décembre dernier, sur le «Sayana Press».

Dr.Sidi Mohamed Abdel Aziz s’investit à fond pour booster la SR/PF, plombée par des pesanteurs socioculturelles et l’absence quasi-totale de fonds internationaux. Le HP+, programme de l’USAID, donc du gouvernement américain, principal bailleur de la SR/PF dans le monde, vient de signifier officiellement la suspension de son aide financière à la Mauritanie. Loin de se décourager, Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz compte sur la part du budget de la santé réservée à la SR/PF et sur des bailleurs comme l’Union Européenne.

Avant sa nomination au PNSR, Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz était Chef de service à l’Hôpital de l’Amitié de Nouakchott, de 2011 à 2017, membre du Conseil pédagogique à la Faculté de Médecine de Nouakchott de 2010 à 2016. Il est membre du Bureau Exécutif de l’Ordre National des Médecins depuis 2010, assistant hospitalier à la Faculté de Médecine de Nouakchott. Il fut Directeur Adjoint et Chef de service gynécologie à l’hôpital de Kiffa entre 2004 et 2010.

Infatigable ambassadeur de la SR/PF, Dr. Sidi Mohamed Abdel Aziz profite de toutes les réunions du Partenariat de Ouagadougou, ce symposium des acteurs africains et internationaux, pour plaider la cause de son pays. Comme à la 6ème réunion à Conakry, où il avait déploré l’isolement de la Mauritanie, il a récidivé lors de cette 7ème rencontre du Partenariat à Dakar, pour porter encore plus loin la voix de Nouakchott.

Cheikh Aïdara
Article paru dans le N°1 du Journal du Partenariat de Ouagadougou, mercredi 12 décembre 2018


Loi sur la SR en Mauritanie, entre résistance culturelle et rigorisme religieux

Jamais texte, en Mauritanie, n’a connu accouchement aussi douloureux que la Loi sur la Santé de la Reproduction (SR) de 2017. Conçue et réalisée par la société civile et ses partenaires au développement, cette loi est restée près de dix années dans les tiroirs, véto des religieux oblige. Aujourd’hui, les contraintes liées à son application continuent à se poser avec acuité.

Table des officiels (Capture d’écran)

La formation organisée mi-novembre 2018 à l’intention de journalistes et d’acteurs de la société civiles par le Ministère de la Santé et celui des Relations avec le Parlement, avec l’appui du Bureau Mauritanie de l’UNFPA, montre combien les besoins en diffusion de la loi sur la SR sont énormes. «Nous avons besoin de vous pour assurer une large diffusion de la loi dans les médias, dans les villes et les campagnes» a lancé Brahim Vall, Chargé de programme à l’UNFPA.

En effet, la Loi sur la SR en Mauritanie reste mal connue, aussi bien par le personnel de santé que le grand public. Pourtant, elle a fait l’objet d’ âpres batailles menées pendant des années par un comité de plaidoyer, sous le leadership de l’ONG «Stop Sida», et des partenaires internationaux, USAID, Health Policy Plus (HP+), AFP, FP 2020. L’apport du Ministre de la Santé, Pr.Kane Boubacar, et celui du Coordinateur du Programme Nationale de la Santé de la Reproduction (PNSR), Dr.Sidi Mohamed Ould Abdel Aziz, ont été cependant décisifs.

«La loi souffre de plusieurs contraintes, résistance culturelle, faiblesse de la sensibilisation due au manque de moyens » a déploré Mohamed Mokhtar Mohamed, cadre au Ministère des Relations avec le Parlement.

Pour le Dr.Abdallahi Diombar Dieng, ancien point focal fistule à l’UNFPA «la loi donne certes le droit à l’accès aux soins de la SR, mais crée des barrières, comme la conditionnalité du pré-test nuptial pour l’accès aux documents d’état-civil ». Pour lui, certaines dispositions de la loi sont très en avance par rapport aux mentalités.

Présentation de Brahim Vall

Sur la procréation et la planification familiale, l’article 8 stipule que « tout couple a le droit de procréer et est libre de le faire autant qu’il le désire mais sans danger pour sa santé ». Cet article fait grincer des dents  dans une société où les mentalités restent réfractaires à l’idée d’un contrôle des naissances. Autre article qui heurte les mœurs, celui qui dispose que « tout couple, toute personne, y compris les adolescents et les enfants, a droit à l’information, à l’éducation concernant les avantages, risques et efficacité de toutes les méthodes d’espacement des naissances», ce qui suppose la possible introduction de modules sur la sexualité et la SR dans l’enseignement.

Ainsi, l’arsenal juridique sur la santé de la reproduction en Mauritanie devrait prendre impérativement en compte les exigences de l’Islam selon le législateur, qui circonscrit l’accès à la planification familiale, aux seuls mariés.

Dans un pays où les moins de 30 ans représentent 70% de la population et les moins de 18 ans, 50,5%, le non accès aux services de la contraception pour une population sexuellement active entraîne des drames sociaux énormes. La Mauritanie est en effet parmi les pays où les femmes meurent le plus en donnant la vie, 582 décès pour 100.000 naissances vivantes, soit 13 femmes chaque semaine. A l’inverse, 13 naissances sont enregistrées chaque heure en Mauritanie où le taux de croissance démographique est de 2,7% par an. Avec une taille par ménage de 6,5 enfants, avec plus de filles que de garçons, les familles mauritaniennes, majoritairement pauvres, connaissent souvent des drames douloureux, grossesses non désirées, mariages précoces, avortements et enfants abandonnés.

Cheikh Aïdara