aidara

Conakry, là où un manant débarque millionnaire

Tu débarques à l’aéroport international Conakry Gbessia avec en poche 200 dollars et tu te retrouves avec près de 2 millions de francs guinéens. Manant ouest-africain ou d’ailleurs, millionnaire en Guinée. Mais tu vas vite déchanter, quand tu sauras qu’une course en taxi te coûtera facilement 100.000 francs guinéens ou quand après avoir mangé un bon plat de riz gras dans un restaurant moyen, tu devras casquer 25.000 francs plus 10.000 francs si tu commandes un Coca-Cola. En plus, si tu payes une puce et la charge, c’est facilement 20.000 francs en l’air. En tout, entre le transport, le prix de ton gosier et ta communication, ton million se trouve déjà allégé de quelques 200.000 francs guinéen. Deux ou trois jours de transport, de resto et de folies, et te voilà sur le carreau.

Une partie de Conakry vue du Sheraton (Crédit Aidara)

Conakry est cette ville des contrastes, entre l’opulence de son centre-ville, ses gratte-ciels, ses hôtels de luxe, ses échangeurs et ses voies souterraines, mais aussi ses bicoques, sa misère et ses immeubles aux toits rouges ondulés. Au grand marché de la Madina, les Chinois pullulent comme des grappes de mouches, pantalons courts, tee-shirt blanc moulant des torses échancrés, traînant leurs sandales entre les motos-taxi et les teuf-teuf guinéens aussi indisciplinés que des marmots en classe maternelle.

Conakry, c’est surtout le Sheraton Grand Conakry et sa façade balayée par la mer, offrant à ses pensionnaires une vue imprenable sur un océan calme, truffé dès l’aube de têtes de pêcheurs à pied, un bidon entre les mains et l’autre tenant un hameçon. Ces pêcheurs en caleçon qui bravent chaque jour la fraîcheur des vagues rivalisent d’ardeur avec des piroguiers qui se lèvent aussi très tôt pour jeter leurs filets ronds. Seules des rare embarcations de transport avec leurs paquets de voyageurs reliant le port les dérangent dans leur solitude avec leurs puissants moteurs assourdissants qui font fuir les poissons.

Au restaurant «Le Parisien», situé juste près du Sheraton, on se croirait au Caire ou dans une cité arabe. Ici, c’est le narguilé qui attire la jeunesse dorée de Conakry plus que le menu. Assis en couple, en groupe ou en solitaire, chacun tient au bout des mains une pipe orientale à long tuyau flexible dans laquelle la fumée passe par un flacon rempli de chicha. Dans ce resto où un plat peut vous coûter entre 65.000 et 100.000 francs guinéens, c’est le calme plat le jour et la folie de la jeunesse branchée de Conakry la nuit, au milieu de rangées interminables de bolides. Au nez et à la barbe de la Brigade de répression du banditisme et la brigade de gendarmerie, juste à côté. Au carrefour, c’est un entassement de corps humains, de nuit comme de jour, des chaînes interminables de bouchons et de taximen, en quatre ou deux roues, qui interpellent le moindre étranger de passage. Ici, on sent toute la misère du peuple guinéen, perdu dans les gargotes aux repas douteux, à côté de restos chics où ne s’aventure que la classe huppée.

Ramatai Camara, jeune fille de la zone forestière diplômée en banque et assurance, travaille dans un de ces restos situés près du carrefour de Ratoma. Elle raconte qu’elle bosse depuis trois mois sans le moindre salaire. Le patron de l’établissement promet de l’embaucher à chaque fin de mois. En vain. Entre temps, elle assure un temps de travail de 8 heures à 17 heures, préparant les repas pour descendre le soir souvent sans le prix du taxi. Comme elle, ce sont des dizaines de jeunes Guinéens qui sont exploités par des hommes d’affaires véreux, qui profitent de la soif de travail de leurs concitoyens pour les exploiter.

Travailler en Guinée nécessite selon eux des bras longs et des interventions, dans un pays où les clivages ethniques sont forts, entre Peulhs, qui détiennent l’essentiel des affaires et n’embauchent que leur race, et les autres ethnies, Malinkés, Baga, Soussous, Kissi et j’en passe.

https://www.journalguinee.com/actualite/chomage-en-guinee-voici-ce-que-les-jeunes-font-pour-survivre-reportage/

La nuit, Conakry étale ses tentacules, de la cité administrative, à Kaloum, siège du gouvernement, des ambassades et cœur de la capitale, jusqu’à Matam ou Kolona, en passant par les quartiers de Hamdallaye ou de Matoto. Une ville qui ne dort pas et où s’entassent des millions de guinéens fuyant la misère, dans un des pays les plus riches d’Afrique.

Ici, l’insécurité est de mise. Les coupeurs de route et les gangs de malfaiteurs pullulent au point que pour rallier le Sheraton et l’aéroport, les clients de l’hôtel se font accompagner la nuit par un gendarme armé. Les agressions sont monnaie courante dans les rues obscures et la faune se déchaîne toutes les nuits à la recherche de proies faciles.

La dépréciation des conditions de vie des Guinéens est si grande que Conakry fait partie des villes africaines où la prostitution est la plus importante. Plusieurs articles parus dans la presse guinéenne sont d’ailleurs consacrés à ce sujet pour alerter les autorités sur la dépravation grandissante des mœurs et les risques sanitaires auxquels est exposée la jeunesse guinéenne.

https://guineeinfos.org/2017/07/16/prostitution-mal-tue-dignite-filles-a-conakry/

https://www.aujourdhui-en-guinee.com/fichiers/videos6.php?code=calb9120&langue=fr&champ2=&pseudo=art12&PHPSESSID=06884c7b7857d2289099a29602a028b8

https://www.nouvelledeguinee.com/fichiers/videos5.php?langue=fr&idc=fr_La_prostitution_prend_de_l__ampleur_a_Conakry_4493

Pourtant, la ville de Conakry qui avait reçu Myrième Makeba, la grande diva Sud-Africaine et chantre de la lutte contre l’Apartheid durant ses années d’errance, et avant elle, l’ancien président ghanéen Kwame Nkruma, mérite plus que cette image iconoclaste de ville-dépotoir.

Cheikh Aîdara


L’état de droit en Mauritanie sous la loupe des pays ACP-UE avant mi-2018

La 34ème session de l’Assemblée parlementaire paritaire Afrique Caraïbes Pacifique-Union Européenne (ACP-UE), qui s’est déroulée du 18 au 20 décembre 2017 à Port-au-Prince (Haïti), a été houleuse. La Mauritanie s’est tirée in extremis d’une condamnation, n’eût été l’intervention des cinq pays membres du G5 Sahel. Qu’à cela ne tienne, l’Assemblée a décidé de mettre sur pied une délégation ad-hoc, avant sa session prévue en juin 2018, qui sera chargée d’une mission d’informations de première main sur l’engagement de la Mauritanie de respecter les principes communs en matière d’état de droit, de droits de l’homme, de libertés fondamentales, entre autres.

Vue partielle de l’Assemblée parlementaire paritaire ACOP-UE (Photo google)

La Mauritanie a été mise sur le grill au cours de la dernière session de l’Assemblée parlementaire ACP-UE qui s’est achevée le 20 décembre dernier à Port-au-Prince. Sur les sept (7) résolutions prises au cours de cette rencontre, quatre ont visé la Mauritanie, dont trois demandant sa condamnation eu égard à ses multiples violations des droits de l’homme, de persistance de l’esclavage, de discrimination raciale, de violations des droits politiques, économiques et sociaux des citoyens.

Aux résolutions demandant des sanctions contre la Mauritanie, l’Assemblée parlementaire a tiré une résolution de conciliation visant à s’informer directement sur le terrain, via une délégation ad-hoc, sur la véracité des faits reprochés à l’Etat mauritanien. Cette délégation qui est attendue à Nouakchott avant juin 2018 devra rencontrer les autorités, les parlementaires, les partis politiques et la société civile.

La Mauritanie invitée à ratifier la Charte africaine de la démocratie

La 1ère proposition de résolution d’urgence de condamnation de la Mauritanie a été déposée par Frank Engel et Bogdan Wenta au nom du groupe PPE. Cette résolution a cité un certain nombre de griefs contre l’Etat mauritanien, dont entre autres, les restrictions aux droits de manifestations et d’association, ainsi que le manque d’espaces d’expression démocratique pour l’opposition et les activistes des droits de l’homme, les poursuites judiciaires à caractère politique, les arrestations arbitraires et les emprisonnements d’opposants, sans compter la persistance de l’esclavage, de la discrimination, mais aussi de la pauvreté et de la famine. Cette résolution s’est dite aussi préoccupée par les circonstances dans lesquelles a été conduite la récente réforme constitutionnelle et les troubles politiques qui s’en ont suivis et déplore les informations récurrentes faisant état de violations des droits de l’homme subis par les opposants politiques et les différents groupes de militants, y compris les militants engagés dans la lutte contre l’esclavage.

Cette résolution invite les autorités mauritaniennes à respecter les droits de l’homme, y compris la liberté d’expression, d’association et de réunion. Elle condamne toute discrimination fondée sur la race, l’appartenance ethnique et religieuse. Elle précise que les Harratines et les Afro-Mauritaniens représentent les deux tiers de la population mauritanienne et qu’ils doivent jouir du respect de leurs droits politiques et sociaux ainsi que de leur dignité. La résolution exhorte ainsi les autorités à modifier ou abroger toute disposition disciplinaire du corpus législatif, y compris les dispositions discriminatoires du code pénal, du code de l’état-civil et du code de la nationalité. Elle regrette que les poursuites pour esclavage soient très rares et invite les autorités à mettre fin à toute forme d’esclavage et à promulguer des lois visant à lutter efficacement contre cette pratique.

La résolution invite l’Union Européenne en tant que premier partenaire de la Mauritanie et les pays ACP à continuer de suivre de près la situation en Mauritanie afin que les élections présidentielles prévues en 2019 se passent dans la transparence et l’équité. Aussi, la proposition invite-t-elle l’état mauritanien à ratifier la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. Elle rappelle que la Constitution mauritanienne fixe une limite de  deux mandats présidentiels ; que les prochaines élections sont prévues en 2019 et que le président Aziz s’est engagé de manière officielle à respecter la Constitution et à ne pas se porter candidat à une réélection pour un troisième mandat.

«Le référendum constitutionnel du 5 août 2017 n’a pas été libre et équitable»

La deuxième proposition de résolution d’urgence condamnant la Mauritanie et déposée par Maria Arena au nom du groupe S&D, se félicite d’emblée de la décision prise par le gouvernement mauritanien d’ériger l’esclavage en infraction pénale, d’établir une juridiction spéciale traitant de l’esclavage et l’annonce de la mise en œuvre en 2014 d’une feuille de route pour éradiquer la pratique. La résolution déplore cependant la forte prévalence de l’esclavage et la traite des êtres humains en Mauritanie. Elle condamne aussi les mesures répressives contre l’opposition, l’usage de la violence contre les manifestations pacifiques. Elle estime aussi que le référendum constitutionnel du 5 août 2017 n’a été ni libre ni équitable, comme elle déplore la dissolution du sénat et la soumission du parlement actuel à l’Exécutif, demandant à ce que la séparation des pouvoirs soit effective. La résolution rappelle aussi au gouvernement qu’il a la responsabilité de veiller à ce que les élections se déroulent en conformité avec les obligations internationales du pays en matière de droits de l’homme. Cette résolution invite également l’état mauritanien à ratifier la Charte africaine de la démocratie, comme elle exhorte les autorités à instaurer un enseignement scolaire universel pour l’ensemble des Mauritaniens, y compris les esclaves ainsi que leurs enfants et de mettre fin au système d’esclavage fondé sur la caste.

«Les lois sur l’apostasie violent le droits de l’homme »

La troisième résolution de condamnation d’urgence contre la Mauritanie a été déposée par Nicolay Barekov, Anne Gericke et Eleni Theocharous, au nom du groupe ECR. Elle condamne le recours à la torture par les forces de l’ordre, les arrestations arbitraires, la mise au secret de personnes placées en détention provisoire prolongée, la dureté et la dangerosité des conditions carcérales dans des établissements surpeuplés, etc. Cette résolution invite les autorités à libérer le Sénateur Ould Ghadde, à veiller à réagir aux manifestations dans le respect des obligations qui lui incombent au regard du droit international en matière de droits de l’homme et à respecter pleinement le droit à la liberté de réunion pacifique, d’opinion et d’expression. Elle condamne le projet de loi visant à durcir les peines pour blasphème et apostasie, notamment au regard du repentir qui ne permettra plus d’éviter la peine de mort. Elle invite le gouvernement à supprimer cette loi de sa législation nationale.

«Appel à la communauté internationale pour accompagner la Mauritanie »

Une contre-proposition aux condamnations a été déposée par Oum Kelthoum Mint Soueid’Ahmed au nom de la Mauritanie. Elle s’adosse sur l’option faite par la Mauritanie d’instaurer un système démocratique basé sur la séparation des pouvoirs et considère que Mohamed Abdel Aziz, Président de la République, a été réélu en 2014 à l’issue d’un scrutin transparent et régulier. Elle a mentionné le dialogue national tenu à Nouakchott en septembre-octobre 2016, avec la participation des partis politiques de la majorité et d’une partie de l’opposition et de la société civile, qui a abouti à un consensus sur la nécessité d’apporter des modifications à la Constitution et notamment la suppression du Sénat. Elle a rappelé les circonstances qui ont amené le Président de la République à faire recours à l’article 38 de la Constitution pour contourner le vote négatif du Sénat en faveur du référendum et qui serait le fait de corruptions accordées par un réseau.

La résolution tout en regrettant le refus de certains partis de l’opposition à prendre part aux dialogues de 2011 et de 2016, les invite à accepter la main tendue du pouvoir et à s’engager dans les efforts de développement économique et social du pays. Elle se félicite des progrès réalisés dans le cadre de la protection des droits de l’homme et de la liberté d’expression, ainsi que des avancées démocratiques remarquables observées en Mauritanie.

Enfin, la résolution appelle la communauté internationale à accompagner le pays dans la mise en œuvre de la feuille de route, sans mentionner toutefois que cette feuille de route est destinée à l’éradication de l’esclavage et de ses séquelles.

La note de conciliation de l’Assemblée paritaire

En guise de conciliation entre les résolutions condamnant la Mauritanie et la contre-proposition introduite par Oum Kelthoum Mint Soueid’Ahmed, ainsi que les efforts du G5 Sahel pour éviter la condamnation de la Mauritanie au cours de la session de Port-au-Prince, l’Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE a décidé d’envoyer à Nouakchott, avant sa prochaine session prévue en juin 2018, une délégation paritaire qui sera chargée de rencontrer les autorités mauritaniennes, les parlementaires, les partis politiques ainsi que la société civile, pour recueillir des informations fiables sur les multiples accusations portées contre la Mauritanie.

Elle invite dans ce cadre les autorités à accorder à la délégation un accès total et sans restrictions à l’information et à toutes les parties prenantes et que la délégation sera établie conformément à l’article 28 du règlement de l’Assemblée. Ses co-présidents sont chargés de transmettre la présente résolution au Conseil ACP-UE, au Conseil de l’Union européenne, au conseil ACP, à la vice-présidente de la Commission/haute représentation de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, à la Commission européenne, au Secrétaire général des Nations Unies, à l’Union Africaine, à l’Union du Maghreb Arabe, ainsi qu’au président, au premier ministre et au parlement de la République Islamique de Mauritanie.

Synthèse par Cheikh Aidara


Les harratines de Keur Macène, une fierté en bandoulière entre une pauvreté endémique et des terres luxuriantes

Keur Macène ! Un melting-pot civilisationnel où cohabitent depuis des siècles  maures, peulhs et wolofs dans une totale symbiose, même si ici, on trouve un exemple exceptionnel d’intégration et de décomplexion des Harratines, qui continuent cependant, dans certains aspects, à être encore pénalisés, comme les négro-africains, par l’immuable stratification sociale et une implacable hégémonie raciale sur les rouages politiques, économiques et administratives.

Vue de Ndiago (Photo Aidara)

Tapi dans une harmonie de dunes à la robe immaculée, d’étangs exotiques avec leur faune bigarrée et leurs forêts denses, «Meussène», comme l’appellent ses habitants, est bercé par le Fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique. Une zone riche où  se pratiquent l’élevage sous pluie, la pêche à pied dans les étangs et la pêche continentale, mais aussi la cueillette et l’artisanat, avec son parc naturel, celui de Diawling, qui aurait pu développer une économie touristique naturaliste si les infrastructures nécessaires étaient mises en place. Pour le moment, seul le campement de chasse attire encore quelques amateurs de randonnées. On y poursuit le sanglier et quelques oiseaux de prestige. Le département est constitué de trois grandes communes, Keur Macène, NDiago et MBallal. Sa population est de  39.441 habitants selon le dernier recensement général de la population en 2013. Mais malgré toutes ces richesses, Keur Macène reste profondément rural, avec une multitude de villages éparpillés où l’Etat mauritanien a peu investi. Les populations sont pauvres et manquent souvent de tout.  Les écoles sont sans enseignants et les rares postes de santé fonctionnent sans matériels ni médicaments ni personnel.

Une économie rurale et naturelle
Les paysans à Keur Macène cultivent la terre avec des moyens rudimentaires et ne profitent que pendant trois mois de la pluie,  entre juillet et septembre. En matière de santé, le département ne compte qu’un centre de santé à Keur Macène, le chef-lieu du département, avec un laboratoire peu équipé, une maternité et un service nutrition presque déserté. Les postes de santé ne dépassent pas 19 unités et sont mal équipés et sans personnel suffisant et de qualité. En matière d’éducation, Keur Macène compte 59 écoles fondamentales, 4 collèges et 1 lycée. Le taux de couverture des besoins en eau potable est de 40%, avec deux châteaux d’eau à Keur Macène et à Boneinadji alimentés par l’Aftout-Essahili, et un ouvrage pour le traitement de l’eau du Fleuve à Birette.

Une famille de phacochère (Photo Aidara)

NDiago, la sirène du Delta

NDiago est la plus grande commune de Keur Macène, avec sa quarantaine de villages. Elle abrite l’essentiel de l’économie du département, avec des localités denses comme Zira, Birette et Bden, le parc de DIawling, les installations de Diama qui régule l’eau du Fleuve, empêchant la remontée saline, et alimente la ville de Nouakchott en eau potable à travers l’Aftout-Essahili.

Paysage près de NDiago (Photo Aidara)

NDiago c’est surtout un panorama d’îles exotiques, d’étangs, de dunes blanches, à quelques jetées de Saint-Louis du Sénégal. Ici, vivent en symbiose populations wolofs, peuls et maures. L’esclavage n’est qu’un lointain souvenir dans cette commune où ses séquelles se confondent avec la misère vécue par les autres communautés. Les Harratines de NDiago ont une mentalité totalement différente de celle de leurs frères des autres contrées mauritaniennes. Ici, ils sont fiers, hautains. Ils ne subissent aucun complexe dans leur rapport avec les autres et ne se connaissent pas de maîtres.

Situé à 65 kilomètres de Keur Macène, l’arrondissement est une cité moderne, avec ses habitats en dur, son collège, sa préfecture, sa base marine, sa brigade de gendarmerie et son commissariat de police. NDIago est choyé par la Nature, baigné par les eaux du Fleuve et l’Océan Atlantique dont la façade en marée basse offre un beau raccourci pour relier Nouakchott au Nord ou  Saint –Louis du Sénégal au Sud. Ses habitants sont en majorité pêcheurs. Ils pratiquent la pêche fluviale et la pêche maritime, mais aussi le transport fluvial. La commune est enclavée, sans route bitumée et sans pont entre les villages dont certains sont situés sur des îles. Le commerce y est florissant avec des échanges fructueux avec le Sénégal. Le Port militaire et de pêche dont les travaux ont débuté, ainsi que ceux de l’exploitation du gaz, constituent des opportunités économiques importantes pour les habitants dont les conditions économiques se seraient beaucoup dégradées ces dernières années. Le Port de NDiago va en effet favoriser la possibilité d’ouvrir une ligne pour le transport fluvial sur le Fleuve Sénégal sur une distance de 15 kilomètres et approvisionner les villes côtières jusqu’au Mali.

Le maire de la commune, Boidiel Ould Houmeid, crédité d’un bon mandat, aurait beaucoup contribué à l’amélioration de la vie sociale. NDiago est en effet desservi en électricité et en eau courante, mais aussi en réseau de communication.

MBoyo, entre les bras du Fleuve et le soupir de l’Atlantique


Femmes de MBoyo dans leur jardin (Photo Aidara)

Séparés par un bras du fleuve, les deux MBoyo (1 et 2) se dévisagent. Un précédent conflit entre les deux villages frères empêcherait les élèves de MBoyo 2, sans enseignant depuis deux ans, de rejoindre la modeste école de MBoyo 1 et son unique enseignant,  Ici, le défi premier des habitants est lié au manque d’eau. Ils s’alimentent à partir de Saint-Louis, par pirogue, à raison de 150 ouguiyas par bidon de 20 litres. «Tous les hommes sont partis, la pêche qui est leur principale activité n’étant plus rentable. Les poissons sont devenus rares à cause du gaz » déclare Rama Gaye, responsable de coopérative. Seules les femmes sont restées et tentent de survivre en s’adonnant sans moyen au maraîchage et à un maigre commerce de poissons séchés qui se meurt à cause de la situation de la mer, affirment-elles en substance. Les femmes accusent les travaux en haute mer de Kinros Energy qui aurait commencé ses installations pour l’exploitation du gaz pour le compte du Sénégal et de la Mauritanie. Même pour le maraîchage, les femmes déclarent se heurter au manque d’eau.

MBoyo, un village près de l’eau (Photo Aidara)

Face aux plants qu’elles arrosent à l’eau et chèrement achetés à Saint-Louis, les femmes de MBoyo se rabattent de plus en plus vers d’autres économies de substitution, comme le commerce de volailles. Elles ont ainsi mis en place, avec leurs propres moyens, un poulailler avec une pouponnière de 300 poussins. Pour les nourrir, elles leur achètent des aliments à raison de 11.000 UM le gros sachet, de l’Amprolium 20% et de l’Aminisotel, en particulier. «L’eau pour les poussins et leur nourriture coûtent chers, mais nous espérons qu’avec ce commerce, nous pourrons tirer des revenus dans l’avenir » poursuit Rama Gaye. Dans le bâtiment où est logé le poulailler, les femmes ont aussi installé de l’éclairage alimenté par le solaire. «C’est pour  garder les poussins au chaud » explique la présidente de la coopérative.

Les filaos sont desséchés (Photo Aidara)

Plus loin, à quelques pas du poulailler, face à la mer, des rangées de tables à l’état piteux, surmontées de filets où sèche une maigre provision de poissons. «C’est notre troisième activité, le poisson séché » détaille Rama, les yeux tristes tournés  vers les troncs rabougris de quelques filaos, au pied desquels elles triment depuis des années. «Les filaos sont en train de mourir petit à petit et pourtant, c’est eux qui fixent le sol. S’ils disparaissent, nous risquons de connaître des inondations » soupire-t-elle. Selon elle, «quelques mètres de grillage leur permettrait de les faire régénérer, sans ça, nous ne pourrons rien faire contre les chèvres qui dévastent les troncs ».

Bden, le silence de la cloche

L’école de Bden, constituée de six classes, est tristement vide. Les portes sont fermées et les 400 élèves de l’établissement se sont rabattus soit sur les écoles coraniques, soit sur les autres écoles de la commune. Le silence de la cloche fend le cœur des habitants, restés sans enseignant cette année.  Cette bourgade de quelques centaines d’habitants est peuplée par une population essentiellement harratine, ou plutôt de «maures noirs », selon l’expression consacrée par sa première personnalité, le maire de la commune dont la demeure est le fleuron du département. Ici, on ne parle ni d’esclavage ni de ses vestiges. Ce phénomène qui assombrit le reste de la Mauritanie, ne serait qu’un lointain souvenir, selon ses habitants qui n’ont connu que la liberté et la suffisance de soi.

Les portes closes de l’école de Bden… (Photo Aidara)
…et sa cloche tristement silencieuse (Photo Aidara)

N’empêche, l’Agence de Tadamoun, plus connue pour ses interventions dans les localités souffrant des séquelles de l’esclavage, est en train de construire, à 5 kilomètres de là, dans la localité de NDiago, une superbe école presqu’en finition.

L’île de Djawoss, l’oubliée

Peu de Mauritaniens connaissent l’île de Djawoss. Certains  se demandent même si ce bout de terre complètement oublié fait partie de la Mauritanie. Cette île que l’on peut relier à partir de NDiago ou de MBoyo par pirogue, en logeant le petit village côtier de Lorma, est pourtant composé de plusieurs petits villages, certains habités par des Wolofs et d’autres par des pasteurs Harratines. Un poste de santé et une école fondamentale sont construits à mi-chemin entre les deux Djawoss. Ils seraient environ 140  familles à vivre dans  cette partie de l’île, soit 700 personnes, dont une majorité de femmes et d’enfants. D’autres villages leur partagent cette zone.

Aux abords de l’île de Djawoss (Photo Aidara)

L’ïle a son infirmier d’état diplômé. Presque un miracle, car dans ce genre d’endroit, le personnel le plus gradé est en général une matrone ou une fille de salle. Mais Yarg Ould Houmeid, originaire de l’île, a choisi de venir servir les siens, après avoir été dans plusieurs autres villes du pays, dont un dernier poste à Walata. C’est le seul chauffeur aussi dans l’ïle. Il possède un tricycle tiré par une moto et fait le tour des malades à bord de son véhicule, s’il ne transporte à sa descente, quelques habitants ou des élèves de l’établissement contigu au poste de santé qu’il anime.

«Je suis là depuis deux ans. Je suis chez moi » déclare-t-il, assis derrière une table où traîne un stéthoscope. Une étagère contenant quelques médicaments complètent le décor. «Depuis 2015, je n’ai relevé aucune maladie  grave chez les habitants, pas même un palu » souligne-t-il. Yarg est secondé par une accoucheuse, Marième Mint Yatma, conseillère municipale, et une bénévole. Selon l’infirmier, les cas les plus fréquents qu’il rencontre, ce sont les hypertensions, les diarrhées, les insuffisances respiratoires aigües, les otites et les IST (infection sexuellement transmissible). Les femmes de Djawoss suivent aussi, selon lui, le Planning familial régulièrement. Entre janvier et octobre 2017, il a ainsi administré des contraceptifs, pilule et injectable, mais aussi condom féminin, à 62 femmes de l’île. Le poste de santé s’occupe aussi des accouchements. «En cas de complication, nous référons directement à Saint-Louis. Les patientes sont transportées à bord de mon tricycle et une fois sur la berge, par pirogue » explique-t-il. La dernière est décédée à Saint-Louis suite à une crise d’éclampsie, se rappelle-t-il. C’était la fille de l’accoucheuse.

Le poste de santé cohabite avec l’école primaire avec ses deux enseignants, tous originaires de l’ïle. Selon le directeur, Jidou Ould Mohameden, l’école compte deux classes, la 1ère année et la 4ème année, avec une 6ème année en chute d’effectifs. «En 2016, nous avions obtenu pourtant 4 admis au concours d’entrée au collège » fait-il remarquer avec regret, ajoutant que cette année, ils ont enregistré 3 abandons. «Les élèves sont partis à Nouakchott et à Nouadhibou avec leurs parents».

Ecole de Djawoss (Photo Aidara)

Pour le moment, l’école de Djawoss compte un effectif de 85 élèves53 pour la 1ère année et 32 pour la 4ème année. Selon Jidou, une mission de l’Inspection départementale est venue leur rendre visite en janvier 2017. «Nous manquons de tout ici, pas de livres scolaires, surtout pour la 1ère année, ainsi que des livres pour la 4ème année, notamment des livres d’Instruction morale et religieuse, de mathématique, d’histoire et de géographie, des livre arabes et français ».  De l’avis des habitants, la qualité des enseignants, sortant tous les deux de l’ENI (école nationale des instituteurs), fait que des élèves viennent d’autres villages pour s’inscrire ici. «Ces enfants, issus de milieux pauvres, sont pris en charge par les populations. Ils devaient normalement bénéficier d’une bourse d’études ou d’une cantine scolaire » se plaint-il.

Djawoss Wolof, où le minimum vital manquant

«Ici, nous manquons de tout et nous avons besoin de tout, y compris le minimum vital » témoigne Fally Oumar Guèye, chef de village de Djawoss Wolof et ancien représentant de la Qadarya à Nouadhibou.  «Nous avons même des problèmes pour faire évacuer nos malades car nous sommes dans une île complètement enclavée » se lamente-t-il,  demandant à l’Etat mauritanien de les aider en mettant à leur disposition une «Pirogue ambulance».  Prenant à témoin l’infirmier Yarg Ould Houmeid, il ajoute «notre poste de santé manque de médicament et ne possède même pas le minimum nécessaire pour soulager les malades. Aussi, nous nous rendons souvent à Saint-Louis pour acheter des médicaments ». Même pour boire, les habitants sont obligés selon lui d’aller au Sénégal. «Neuf mois sur douze nous buvons grâce à Saint-Louis, et pendant le reste de l’année, nous consommons l’eau des marigots » relève-t-il.

Fally Oumar Guèye, chef de village de Djawoss (Photo Aidara)

Avec la sècheresse qui frappe le pays en cette année, les habitants de Djawoss ne savent même plus quoi faire, selon Fally. «Les services de l’Hydraulique n’ont jamais posé leur pied ici à l’ïle. Je pense qu’ils ignorent même notre existence » plaide-t-il. Idem pour les services de l’électricité. «Nous nous alimentons à partir de panneaux solaires pour les usages courants et la conservation des médicaments et des produits alimentaires»  dit-il.

Les habitants de Djawoss sont agriculteurs et pêcheurs. «Nous n’avons jamais bénéficié d’aide de la part de l’Etat dans le domaine de l’agriculture, ni semences, ni grillages et nos champs sont souvent dévastés par les animaux » complète-t-il.  La seule aide qu’ils ont eu, selon lui, c’est en 2009-2010, par le biais d’une ONG. Les femmes aussi sont confrontées selon lui au manque d’eau pour développer un projet de maraîchage.

Djawoss Haratine, vie pastorale menacée

Les populations harratines de Djawoss souffrent des mêmes insuffisances que leurs voisins Wolofs avec lesquels ils cohabitent dans une symbiose parfaite. Les deux villages entretiennent des relations fraternelles vieilles de plusieurs siècles et partagent tout, y compris l’école et le poste de santé.

Petit élevage de ruminants pour compenser le départ du bétail (Photo Aidara)

Selon Tenwaza Mint Houmeid,  deuxième femme responsable de la localité, «nous avons posé nos problèmes aux autorités, mais sans réponse ». Selon elle, leur île manque surtout de moyens de transport. «Nous avons bénéficié une seule fois d’un projet  AGR (activité génératrice de revenu) d’un montant de 200.000 UM pour ouvrir une boutique communautaire, mais nous avons été bloqués par les procédures administratives pour créer une coopérative». Même pour monter un projet de maraîchage, les populations se sont heurtées à un problème d’approvisionnement en eau. «Pour boire, nous sommes obligés d’enjamber le Fleuve pour nous ravitailler au Sénégal » lance-t-elle. La plupart des hommes sont partis de l’autre côté pour sauver le bétail d’une mort consécutive à la sécheresse, ajoute-t-elle en substance.

Mais l’ïle de Djawoss est en train de vivre une expérience inédite et pourrait dire adieu au problème de l’eau dans un proche avenir. Un haut cadre de l’UNICEF, ressortissant de la localité, a construit un énorme bassin de retenue d’eau avec un système de pompage, de filtrage de l’eau du Fleuve et de distribution à partir d’un petit château d’eau construit sur le toit d’un bel immeuble de deux étages. Il a importé un mini-tracteur de Chine ainsi que des motopompes pour creuser une tranchée de 2 à 3 kilomètres pour amener l’eau.
Ghahra où les efforts d’une bénévole

Vice-présidente de la commune de NDiago, Mah Mint Alioune fait figure de notable emblématique dans la localité de Ghahra, un petit village situé à quelques 10 kilomètres de NDiago sur la piste menant vers Keur Macène.  Cette ancienne infirmière qui a choisi de vivre parmi les siens, loin d’une vie facile qu’elle aurait pu avoir à Nouakchott ou ailleurs, fait de l’action sociale son sacerdoce.

Mah Mint Alioune devant un paquet de moustiquaires incomplet (Photo Aidara)

Grâce à une ONG française, elle est parvenue à se construire un petit poste de santé, mais totalement abandonné faute de matériels de bureau et d’outils de travail. Pour le moment, elle opère chez elle où des patients venus des villages voisins, surtout les femmes, viennent profiter de ses prestations gratuites. Le village de Ghahra n’est jamais parvenu à se soustraire de la pauvreté, malgré plusieurs expériences qui auraient pu changer la donne, mais qui n’ont pas connu de succès. L’une d’elle est une expérience miroitée par une ancienne ministre aujourd’hui versée dans l’action sociale. Elle aurait entraîné Mah Mint Alioune plus l’administration du Parc de Diawling dans un projet de plantation de mangrove initié par l’Unesco et qui se serait achevé sur un micmac. Ce projet devait bénéficier à 3 villages harratines, Dar-Salam, Dar-Rahma et  Ghahra et aboutir à des emplois rémunérés pour plusieurs femmes et des hommes. Puis, un investisseur marocain se serait présenté pour le même projet. Seulement, son initiative tombera à l’eau quand il décida de se greffer sur la première expérience alors que les habitants pensaient qu’il voulait lancer un nouveau projet indépendant de celui d’où ils n’avaient tiré que frustration. «Ce projet de mangrove ne nous a finalement apporté que des malheurs, les moustiques, le paludisme et la détérioration de notre environnement » témoigne Mah. Pour tout, les villageois n’en auraient tiré selon elle que la modique somme de 45.000 ouguiyas.

Autre déception des habitants de Ghahra, l’état lamentable de leur école, construite en 1984 grâce à l’effort des habitants. Selon Alioune Ould Abdi,  jeune enseignant originaire de NDiago et directeur de l’établissement, «nous avons besoin d’un cycle complet, car jusque-là nous ne disposons que de trois classes, la 6ème, la 5ème et la 1ère année pour un effectif de 92 élèves, 47 garçons et 45 filles» lance-t-il en guise de préambule. Ils seraient deux à assurer l’enseignement, lui et son collègue francisant. Mais ils manquent de manuels scolaires et d’outils didactiques. «L’école ne dispose pas de cantine, même si tous les élèves sont issus de familles déshéritées » tient-il à préciser, pour expliquer certaines absences assidues.

Il faut dire que la localité de Ghahra est peuplée de 500 familles et beaucoup d’enfants. La planification familiale y est faiblement suivie. «Avant ma retraite, je disposais de produits contraceptifs. Maintenant je n’en reçois plus malgré mes demandes répétées car les besoins non satisfaits en matière de planning familial sont important s» conclut-elle.

Moydina, les vaines promesses électorales

«Lors des élections de 2006, nous avons été submergés par des promesses mirobolantes de la part de politiciens venus de Nouakchott et le résultat est là, un poste de santé construit à la hâte pour capter nos voix, puis la décrépitude » raconte Moya Mint Moussa Ould Sneiba. Le bâtiment en question est là, abandonné aux caprices du vent. Des portes défoncées, des écriteaux encore visibles, indiquant le bureau de l’infirmier, la maternité, la salle de pansement.  «Une brave infirmière y a travaillé pendant deux années, de 2010 à 2012, mais faute d’avoir obtenu le matériel promis et les médicaments, elle est partie. Mais déjà le bâtiment menaçait de s’écrouler et elle a continué à travailler pendant longtemps dans une maison que les habitants lui avaient aménagé » poursuit-elle. Aujourd’hui, les femmes se soignent à Saint-Louis, quand leur cas dépasse les modestes moyens de Mah Mint Alioune de Ghahra, complète-t-elle.

Un poste de santé en ruine (Photo Aidara)

L’école de Moydina n’est pas dans une situation meilleure. Une simple bâtisse de deux salles jetée dans un no man’s land et un drapeau râpé, seul signe de sa présence. Certains habitants disposent de l’eau courante, mais la plupart achète l’eau des fûts. La seule activité maraîchère qui occupait les femmes s’est arrêtée, «faute d’eau, le puits du village ayant tari » explique encore Moya. Selon elle, elles exportaient des légumes jusqu’à Nouakchott.

Face au manque de débouché, «tous les hommes sont partis à Nouakchott pour trouver du travail, et les jeunes diplômés du village sont sans emploi » maugréa-t-elle, assise à même le sol, au milieu d’une dizaine d’autres femmes. Elle exhiba des nattes en lianes tissées et des sacoches en cuir, échantillon d’un maigre projet artisanal auquel s’adonnent les membres de la coopérative qu’elle préside. «On veut travailler, mais on est sans moyens» explique-t-elle. Selon Moya Mint Moussa, le village compte cinq coopératives féminines, deux dans le commerce et deux dans l’artisanat, trois dans le domaine agricole.

Moya Mint Moussa et les femmes de la coopérative (Photo Aidara)

Elle se rappelle encore du passage du président Mohamed Abdel Aziz, lorsqu’il longea leur village pour aller poser la première pierre du Port de NDiago. «Nous étions massés le long de la piste pour l’accueillir. Nous aurions bien  aimé qu’il s’arrête pour écouter nos souffrances » regrette-t-elle, promettant qu’à la prochaine occasion, elle se jettera sur le convoi pour l’arrêter. Ce qui provoqua le rire de ses congénères.  Moya se félicite cependant de l’ouverture dans leur localité d’une boutique EMEL et ses produits subventionnés. «Nous souhaitons que cette boutique continue à fonctionner et qu’elle soit régulièrement approvisionnée » souligne-t-elle.

Zira Taghridient, les vestiges d’un passé glorieux

Les Taghridient de Zira vivent les vestiges d’un passé émiral que la naissance de l’Etat mauritanien a sérieusement compromis. Issus d’une tribu guerrière d’origine Sanhaja, Ils sont reconnus par les organisations internationales et l’Etat mauritanien comme interlocuteurs incontournables des administrateurs du parc de Diawling installé sur leurs  terres dont la propriété est attestée par un document qui leur a été délivré en 1957 par l’autorité coloniale. Ce rôle tient également à leur longue expérience et leur connaissance parfaite du delta du Fleuve, ce qui en fait d’admirables experts. Les Taghridient vivent de pêche, de la récolte du Djaccar (nymphéa) et de la Selaha (gousse de l’acacia nilotica). Ils pratiquent aussi la chasse aux phacochères et aux petits gibiers dans un environnement panoramique dominé par la beauté des étangs, la violence de la mer et le vol majestueux de millions d’oiseaux venus d’Occident, fuyant la rudesse de l’hiver. Cette petite économie naturelle génère plus de 12 millions UM et pourrait atteindre 240 millions d’UM avec l’exploitation des ressources du parc. Cependant, 73% de la population de Zira, estimée à 540 habitants, est pauvre.

Pêcheur Taghridient

Les pêcheurs Taghridient exploitent aujourd’hui les ouvrages de Cheyal, Lemer, Lekseir, Gambar et Bel, alors que les Tendgha et les Bouhoubeïny, s’orientent vers Thiallakh. Mais, une nouvelle génération moyennement riche grâce au commerce ou à des fonctions administratives, se développe de plus en plus. Cela se voit, à travers le standing d’habitat qui commence à changer, avec l’émergence de belles demeures en durs, à la place des huttes en banco des parents. Pauvres mais fiers, les Taghridient restent profondément attachés à leur terre. Même les Moussafirines Taghridient, expulsés du Sénégal à la faveur des tristes évènements de 1989, sont revenus au bercail. Ils se sont installés près de Zira, créant un village du nom de Bounayatt.

Sur le plan social, les Taghridient se distinguent des autres populations mauritaniennes. Ils sont les seuls à revendiquer leur double identité, arabe et berbère. Leur histoire est surtout le symbole d’une interaction sociale réussie entre les populations locales, d’origine souvent noire, et les Béni Hassane installés ultérieurement. Les Harratines constituent la majorité d’une communauté dont la classe nobiliaire est aujourd’hui estimée à une centaine dindividus. Ici encore, le contraste est saisissant, car les Harratines Taghridient, contrairement aux autres Harratines, sont parfaitement intégrés dans l’architecture sociale tribale. Ils sont d’une fierté qui tranche avec la psychologie du dominé qui caractérise les autres Harratines.

Excellents pêcheurs, les Taghridient se confondent presque à leur activité et le Guedj (poisson séché) qu’ils fabriquent est très apprécié au Sénégal.

Leurs femmes sont particulièrement actives. «En l’absence des hommes, nous nous adonnons à la cueillette et à l’artisanat » explique Tacha Mint Mahmoud, une femme d’une cinquantaine d’année. «Elles ont une grande capacité historique d’autosuffisance vivrière due à une longue connaissance du delta et de ses richesses », explique un cadre du Parc de Diawling.

Les Taghridient sont aussi reconnus comme la communauté la plus importante pratiquant le maraîchage dans le bas delta. Ils cultivent 35% des terres de la commune de NDiago.
MBallal où la vie au bord de la Nationale

La commune de MBallal est constituée d’une succession de petits hameaux dont l’essentiel vit au bord de la Nationale reliant Nouakchott à Rosso. Ntaba, Nwelky, Bavradchya, Mighve, Tewgui, Ntarche, Lebeired, Leweigue, Haci Barka…Autant de noms de villages qui se suivent à la queue leu leu, presque à deux ou trois kilomètres de distance. Le symbole de l’anarchie auquel l’Etat mauritanien tente de mettre fin en lançant un programme de regroupement communautaire.

Hindou Mint Hmeyed, présidente de coopérative à oueivia (Photo Aidara)
Bezeid Ould Ahmed (Photo Aidara)

A Ouweyvya, une bourgade située sur la bifurcation menant à Keur Macène, à la limite de la commune de NDiago, Hindou Mint Hmeyed se plaint du puits asséché de la coopérative qu’elle préside et qui regroupe une vingtaine de femmes. «Notre projet agricole est sérieusement compromis et pour amener l’eau, nous payons chaque jour 1.000 UM » se lamente-t-elle. Pour avoir l’électricité, indispensable à l’ère du numérique, le solaire fait floraison dans ce hameau qui plonge pourtant dans le noir dès la nuit tombée. «Mais les familles ont de quoi alimenter leurs portables » susurre-t-elle. Ce qui semble être suffisant. Pour se soigner, les femmes se rendent au poste de santé de Bombry. Quant à l’école, seuls deux classes sont fonctionnels pour accueillir la centaine d’élèves du village, la troisième s’étant effondrée.

Ici, les lamentations sont florès.  Bezeid Ould Ahmed, propriétaire d’un projet maraîcher  de 400 mètres carrés se plaint d’avoir été omis lors d’une distribution de grillages. «Mon nom était sur la liste, et ils ont profité de mon absence pour des soins, pour m’oublier. J’ai protesté auprès du maire sans succès » déclame-t-il.

Créée en 1957, l’école primaire de MBallal, chef-lieu de la commune, est l’une des plus anciennes du pays. Elle compte un cycle complet, de la 1ère année à la 6ème année avec trois enseignants dont une institutrice en français. Mais faute de classes, l’école fonctionne en multigrades. Pour le directeur de l’école,  «nous avons 130 élèves et des classes à réfectionner mais le conseil municipal semble ignorer l’état piteux de l’établissement » déclare-t-il.

Les élèves de 5ème de l’école de Mbalal en..(Photo Aidara)
…cours de français

A MBallal, comme dans la plupart des villages, les hommes sont partis dans les grandes villes, laissant aux femmes le soin de s’occuper du quotidien et de l’éducation des enfants. Pour faire face à toutes ces contraintes, les femmes de MBallal se sont aussi regroupées en coopératives. Principale activité, la vente de poisson ou du couscous. Pour Soukeina Mint Ahmed, «nous manquons profondément de moyens pour fructifier notre commerce ; nous avons besoin de frigos pour la conservation du produit et de l’électricité » confie-t-elle. Même son de cloche de la part de NDèye Mint Oubeid qui préside une coopérative de 20 femmes. «Nous nous heurtons à des difficultés de transport et d’accès aux marchés pour écouler nos produits » déclare-t-elle. Tous n’attendent pas l’aide de l’Etat. «S’il fallait attendre que les pouvoirs publics nous appuient, nous et nos enfants seraient morts de faim depuis longtemps » soutient Soukeina, qui souligne que les maigres revenus de leurs activités sont cependant complétés par les envois de leurs maris ou frères qui travaillent à Nouakchott, à Rosso ou à Nouadhibou.

Au fil des ans, les Harratines se soustraient ainsi peu à peu de l’esprit de domination qui caractérisait les rapports entre leurs parents et leurs anciens maîtres. Le département de Keur Macène en offre une parfaite illustration.

Cheikh Aïdara

Enquête réalisée dans le cadre du Projet «Liberté, Droits et Justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » exécuté par SOS Esclaves sur financement du Département d’Etat des Etats-Unis

 


Festival Traversées Mauritanides : «peut-on parler de l’écriture de l’ailleurs ? »

Le Festival «Traversées Mauritanides», ou les rencontres littéraires de Mauritanie, tire à sa fin. Lancé le 14 décembre dernier, le festival qui s’achève mardi à la médiathèque de l’Institut français, aura vécu ses meilleurs moments, avec deux ultimes tables-rondes, dont celle qui a réuni dimanche dernier autour de l’ancienne journaliste de Jeune Afrique Yasmina, Lahlou, les écrivains Mbareck Beyrouk, Brahim Bakar Sneiba, Marième Derwich, Eddy Harris et Yacoub Khattari. Le thème : «peut-on parler de l’écriture de l’ailleurs ?»

De gauche à droite : Yacoub Khattri, Brahim Bakar Sneiba, Eddy Harris, Yasmina Lahlou, Marième Derwich et Mbareck Beyrouk (Photo Aidara)

«Ecrire hors de sa ville ou de son pays, influences de résidence ou évocations de souvenirs». Autant d’éléments déclencheurs ou inhibiteurs qui ouvrent les vannes de la muse ou bloque l’inspiration. C’est pour débattre des difficultés liés à la dialectique du dedans et du dehors, de l’autre qui pourrait être l’égo, l’alter ego ou carrément l’antithèse de ce qu’on pourrait être ou penser, que le thème sur l’écriture de l’ailleurs a été disséqué jusque dans ses derniers retranchements.

Devant un public jeune, mais aussi d’adultes, amoureux des belles lettres, Yasmina Lehlou, ancienne journaliste de Jeune Afrique, experte en communication et enseignante à l’Ecole de journalisme de Paris, a introduit ses invités.

Mbareck Beyrouk, ancien journaliste, auteur de plusieurs ouvrages dont «Et le ciel a oublié de pleuvoir (2006)», mais surtout son ouvrage «Le Tambour des larmes (2015)» qui lui a valu le Prix Kourouma 2016.

Marième Derwich, métisse de père mauritanien et de mère française, chroniqueuse «Nous les Z’Autres» au journal «Le Calame » et auteur du recueil de poésie «Mille Je (2015)».

Brahim Bakar Sneiba, ancien officier de l’armée mauritanienne, ancien journaliste et écrivain, auteur des ouvrages «La Mauritanie entre les chars et les urnes (2013) » et «Soufi, le mystique qui fait peur (2016)».

Yacoub Khattari, enseignant et auteur du livre «Les Résignés (2004)» qui parle de l’esclavage et de ses séquelles mais aussi de la stratification sociale et des castes en Mauritanie.

Eddy Harris, journaliste de formation et écrivain américain installé en France, auteur de «Still life in Harlem, Jupiter et Moi (2009)» et de plusieurs autres ouvrages tirés de ses voyages.

« Mon ici, c’est ce qui m’interpelle »

Mbareck Ould Beyrouk, déclare ne pas connaître ce qui est son ici et son ailleurs. Parlant de son ouvrage «Le tambour des larmes », il souligne que «ce n’est pas un livre féministe, mais le cri des femmes du désert prises dans le tourbillon des traditions ». Selon lui, ses meilleures lectures sont étrangères, la poésie arabe, les légendes africaines, les littératures françaises et d’ailleurs. Pour lui, l’ici, c’est là où s’installe son esprit. «Mon ici, c’est ce qui m’interpelle, car pour moi, l’écriture est avant tout un acte solitaire» affirme-t-il.

Vue partielle du public (Photo Aidara)

Pour Marième Derwich «l’écriture est plurielle ». Elle-même se dit «victime de sa multipluralité» et qu’elle vit une dualité douloureuse, tiraillée entre un ici, source de ses racines paternelles et un ailleurs, terre de sa mère. En fait, son «Mille Je » serait en réalité «Mille UN». Cette multipolarité est à la fois pour Marième Derwich une richesse et un fardeau. Métisse, elle se dit être «la fille de gens qui ont porté leur propre mémoire», ce qui ne l’empêche pas d’être coincée dans un dilemme identitaire qui lui fait faire d’incessants aller-retour dans sa vie qui est à la fois ici et ailleurs. Marième de souligner qu’elle est «dans la recherche perpétuel d’un point nodal entre son ici et son ailleurs », sentiment angoissant de n’être ni d’ici ni d’ailleurs. Cette douloureuse dualité transparaît ainsi dans ses chroniques et dans sa poésie. Et jusque-là, elle déclare ne pas avoir encore réglé ses problèmes de mémoires. Ainsi, le seul endroit où elle a senti qu’elle n’avait plus envie d’écrire, parce que se sentant enfin elle-même, ni «Marième, la Mauresque » ni «Marième, fille de la Nazaréenne Chantal», c’est durant son séjour de deux ans en Nouvelle Calédonie.

Pour Yacoub Khattari, l’écriture est un moyen de régler les problèmes identitaires. Son ouvrage sur «Les Résignés», un plongeon dans les strates de la société féodale mauritanienne, serait le fruit de longues observations pendant ses années d’enseignant, dans les années 90.

De la langue de l’écriture

Pour Brahim Bakar Sneiba, le passage de l’écriture engagée, «La Mauritanie entre les chars et les urnes» à l’écriture spirituelle romanesque, «Soufi, le mystique qui fait peur», le fait penser au titre d’un célèbre journal satirique mauritanien «Chi Loh V’Chi » ou «sauter du coq à l’âne».  Pour lui, le premier ouvrage ne serait que l’écho d’une révolte née d’une injustice qui l’avait conduit en prison, (dans la trame du coup d’état manqué de 2003 : Ndlr), puis de sa révocation de l’armée. Pour Brahim, les littéraires forment un microcosme fermé différent des scientifiques, car là où l’imaginaire et le rêve servent souvent de trame, ici, on se heurte au monde froid des chiffres et des certitudes ancrées.  Pour lui, «l’ailleurs est souvent plus proche qu’on ne l’imagine».

Mais la langue de l’écriture semble aussi jouer un rôle prépondérant dans le rapport de l’ici et de l’ailleurs, entre le moi qui exprime et l’autre qui reçoit.

Pour Bakar Sneiba, «j’ai l’impression dans mes ouvrages que je n’écris pas en français, mais dans ma langue paternelle», mettant en exergue cette dichotomie commune à tous ceux qui pensent s’exprimer dans une langue autre que celle de leur propre culture.

Pour Marième Derwich, «j’écris la langue de ma mère, une langue par rapport à laquelle je ne cultive aucun complexe, et face à laquelle je ne me pose aucune question». Pour elle, s’interroger déjà sur la langue de l’écriture, est un acte politique et idéologique.

Pour Eddy Harris qui écrit en anglais et se fait souvent traduire en français, bien qu’il manie la langue de Voltaire, «je rêve et je pense en anglais, mais j’écris en français ». Pour lui, il ne cherche ni à s’enraciner en France, pays dans lequel il a choisi de vivre, ni à se déraciner des Etats-Unis, son pays qu’il aime profondément.

Si Eddy Harris écrit souvent ses ouvrages là où ses pérégrinations le mènent, Mbareck Beyrouk s’est déclaré lui, incapable d’écrire en dehors de son pays et de ses racines.

La table-ronde s’est achevée par une séance question-réponse entre les écrivains et le public, agrémenté de quelques contributions fort enrichissantes.

Il faut rappeler que le Festival «Traversées Mauritanides» qui en est à sa 8ème édition (14-19 décembre 2017) , a été lancé en 2010 par Moussa dit Bios Diallo, journaliste, poète, écrivain, auteur de plusieurs ouvrages : «Une vie de Sébile », «De la naissance au mariage chez les Peuls de Mauritanie », «Les Pleurs de l’Arc-en-ciel », les «Os de la Terre» (recueil de poèmes).

Cheikh Aidara