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LES FEMMES NOMADES DE MAURITANIE : Des milliers de laissées pour compte dans l’accès aux services de santé sexuelle reproductive et à la contraception

Que cela soit au niveau du Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), dont pourtant la devise est « ne laisser personne derrière », ou au niveau du Ministère de la Santé, peu d’attention est accordée aux besoins particuliers des femmes nomades de Mauritanie et à leur accès aux services de santé sexuelle reproductive et à la planification familiale (SSR/PF).

Réveil au petit matin chez une famille nomade aux alentours de MBout – Crédit Aïdara

Centre de santé de Ghayra, des femmes déboulent des montagnes

Le centre de santé de Ghayra, relevant de la Wilaya de l’Assaba, accueille des dizaines de femmes nomades, déversant à dos de chameaux ou d’ânes les pentes abruptes de cette vaste région rocailleuse. Située à près de 400 kilomètres de Nouakchott, sur la route de l’Espoir, Ghayra est devenue une grosse bourgade et sa structure de santé est désormais trop petite pour une agglomération qui s’est développée d’une manière spectaculaire, sous la poussée de familles nomades à demi-sédentarisées. La population est estimée à plus de 6.000 habitants (RGPH 2013) et elle s’étend sur 132 kilomètres de long.

Tikbir, l’accoucheuse de Ghayra, l’amie des femmes nomades – Crédit Aidara

En effet, de plus en plus de nomades ont fait installer leurs familles près de leurs parcours de déplacements habituels entre le Tagant et l’Assaba, aux orées de la passe de Diouk et la cité de Kamour, en plus de Ghayra, Siassa et Achram, pour la scolarisation des enfants.

Le centre de santé de Ghayra est la seule structure dans un rayon de 30 kilomètres à offrir des services de santé sexuelle reproductive et contraceptive, et c’est aussi la plus proche des grands circuits de transhumance longeant les régions nord-est du pays. De plus en de plus de femmes nomades y suivent leurs consultations pré et post-natales et y accouchent.

Tikbir Mint El Voulany dite Diabira est la plus ancienne accoucheuse de Ghayra. Elle a la confiance des familles nomades. Entre Tikbir et ces dernières, le contact dure depuis près de 20 ans. « Elles viennent des hauteurs du Tagant et de l’Aftout pour divers services maternels et infantiles et elles demandent de plus en plus des méthodes contraceptives. Il faut dire que les séances de sensibilisation sur la santé sexuelle reproductive et contraceptive que nous menons depuis des années ont porté leurs fruits » affirme-t-elle. Elle regrette cependant l’absence de véritables campagnes de proximité adaptées à cette population. Elle soutient que beaucoup d’entre elles restent encore sous l’emprise des traditions et refusent tout contact avec les services de santé. « Ce qui laisse encore des risques importants, surtout chez les jeunes filles nomades qui continuent à accoucher sous les tentes, loin des spécialistes de la santé » déplore-t-elle.

Des femmes nomades sont parfois évacuées vers les structures de santé lorsqu’elles sont au dernier stade d’une grossesse compliquée, et certaines meurent en cours de route, en particulier durant les hivernages où les torrents provoquent des ilots d’enclavement.

Cela étant dit, la révolution des télécommunications, notamment les réseaux sociaux, mais aussi les campagnes de sensibilisation des services de l’Education du Ministère de la Santé, l’accompagnement et la volonté des partenaires tels que l’UNFPA d’assurer la disponibilité des produits contraceptifs au dernier kilomètre, sont en train d’opérer une véritable révolution des mentalités.

Près de 10.000 femmes nomades en dehors des circuits de santé

Le dernier véritable recensement nomade en Mauritanie remonte aux années 70. Certes un questionnaire a été conçu dans le recensement de 2000. Des contraintes liées à la localisation de ces populations en perpétuel déplacement, parfois hors des frontières du pays, ont été relevées. Les derniers chiffres parlent d’une population qui représente environ 2% de la population générale, soit près de 80.000 individus. Les femmes représentant 52% de la population mauritanienne, les femmes nomades seraient, par extrapolation, autour de 42.000, dont environ 30.000 en âge de procréer.

Une nouvelle journée pour cette famille nomade – Crédit Aidara

Cette réalité reste têtue, malgré les nombreux efforts déployés par l’Etat pour fixer les nomades dans des villes champignons comme Nbeikat Lehwach, ou Bourrat, et autres agglomérations créées ex-nihilo dans ces vastes régions de l’Est pour sédentariser une population toujours attachée à la tradition.

En effet, des dizaines de milliers de familles mauritaniennes restent encore tributaires de la vie nomade, avec plusieurs parcours, aux alentours des régions du Trarza, du Brakna, du Gorgol, du Guidimagha et des deux Hodhs, mais aussi dans les environs du Tagant, de l’Adrar, de l’Inchiri et du Tiris-Zemmour.  

La principale question qui se pose aujourd’hui est la suivante : « comment assurer l’accès aux soins, notamment en matière de santé reproductive, à une partie de la population rurale toujours nomade, même si elle est de moins en moins importante ? »

Une population qui se sédentarise de plus en plus

Cette population négligée et invisible des structures de santé continue de peser sur les forts taux de mortalité maternelle en Mauritanie (484/100.000 naissances vivantes selon l’EDMS 2020), un pays dont la prévalence contraceptive est l’une des plus faibles de la région du Sahel (14% – EDS 2020).

Tente nomade aux alentours de MBout – Crédit Aidara

Deux grands ensembles continuent de pratiquer le nomadisme en Mauritanie, les bouviers peulhs et les chameliers maures, chacun avec ses propres circuits traditionnels, mais qui se croisent de plus en plus fréquemment autour de points de convergences dans les régions du Sud, qui connaissent pendant la soudure (février-juin) des pointes en termes de concentration du bétail.

Même si le nombre de familles nomades s’est beaucoup rétréci, les hommes préférant laisser leurs familles dans les grandes villes, beaucoup continuent cependant à trimballer femmes et enfants dans leurs déplacements. Les femmes nomades, 5.000 à 6.000 environ, constituent le plus grand défi pour les services de santé, malgré l’adoption de politiques sanitaires visant à élargir au kilomètre près les offres de services.

Cependant, des études ont démontré que « les femmes résidant en zone rurale sont 46% à devoir parcourir plus de 30 kilomètres pour accéder à un centre de santé/PMI et 83% pour accéder à un hôpital ».

Les risquent augmentent considérablement pendant l’hivernage, beaucoup de villages, localités et zones pouvant être coupées des villes pendant de longues périodes. Ce qui accroît davantage le nombre d’accouchements à domicile et le nombre de décès maternels.

Sur le parcours Mbout-Gouraye

Aux alentours de la ville de Mbout dans le Gorgol, une famille de nomade s’est installée à une trentaine de kilomètres de la ville. Cette famille originaire de Kamour en Assaba suit un parcours saisonnier qui la mène des hauteurs de l’Aftout vers les rives du fleuve Sénégal. Elle fait une escale de quelques mois près de Mbout, avant d’atterrir durant la période de soudure aux alentours de Sélibaby, puis redescend vers la ville de Gouraye au bord du Sénégal, trainant plusieurs dizaines de chameaux et plus d’une centaine de têtes de caprins.

Jeune fille et ses trois enfants (aux alentours de MBout)- Crédit Aidara

Si Brahim a préféré laisser sa famille à Kamour, notamment sa femme et ses enfants pour cause de scolarité, son frère, Isselmou lui, a amené son épouse et ses trois petits avec lui.

« Le centre de santé de Mbout est juste à côté, en cas de bobo, cela ne nous prend que quelques minutes » lance Isselmou, interrogé par rapport à l’accès de sa femme et de ses enfants aux soins de santé. Quant à l’espacement des naissances, un rire fou pris les deux époux. « C’est Dieu qui assure la nourriture et la santé, et nous n’irons jamais à l’encontre de sa volonté. Les enfants sont un don précieux et nous en ferons tant qu’il en sera décidé ainsi » répond Isselmou.

Un fatalisme largement partagé par les nomades qui confondent contraception et limitation des naissances, formellement interdit par l’Islam, même aux yeux de certaines prestataires. D’où la nécessité d’une campagne de proximité qui viserait intensivement ces milliers de femmes encore maintenues hors des circuits de l’Etat.

Au Centre de santé, Haby Sow, la sage-femme estime recevoir une trentaine de patientes par jour. Elle a soulevé la difficulté de suivre les femmes nomades, car « elles se déplacent fréquemment à la recherche de meilleurs pâturage pour le bétail avec leurs maris ».

Des stratégies sans mise en œuvre et des projets en gestation

Au niveau du Ministère de la Santé, d’après Vatimetou Mint Moulaye, présidente de l’Association des Sages-femmes de Mauritanie et chef de division de la santé maternelle, infantile, néonatale et adolescent, la problématique des femmes nomades est bien prise en compte dans les stratégies communautaires qui prévoient la mise en place d’équipes composées d’agents communautaires chargés de sensibiliser les populations sur les bienfaits des accouchements assistés en milieu médical et le suivi des grossesses. A côté, une stratégie mobile a été également conçue.

La famille de Isselmou (près de MBout) – Crédit Aidara

Elle reconnaît cependant que « toutes ces stratégies sont déjà conçues, mais restent encore sans plan de mise en œuvre ». Elle a évoqué deux projets en cours, celui financé par la Banque Islamique de Développement (BID) qui était sur une région, celle du Hodh Gharbi, mais qui va être élargi, selon elle, sur cinq autres régions et qui cible le milieu communautaire, notamment les femmes nomades. Elle a aussi évoqué le Projet de l’Agence Française de Développement (AFD) basé à Kiffa et qui veut faire de l’Assaba, le point de convergence d’une politique de santé communautaire ciblant également les femmes nomades.

Interrogée sur la prise en compte des femmes nomades dans l’accès aux soins de santé sexuelle et reproductive et à la planification familiale, Mme Marième Bassoum, Conseillère sage-femme au bureau UNFPA à Nouakchott, semble comme piquée au vif. « Je suis en poste à l’UNFPA depuis 2016, nous avons mené plusieurs efforts pour faciliter l’accès aux SSR/ PF mais le besoin particulier de ces femmes nomades, même au niveau des grandes campagnes qui ont été menées dans ce cadre, n’a pas été malheureusement pris en compte ». Puis, elle reconnaît, « je trouve que c’est un volet très important auquel un intérêt particulier doit être porté pour que tous les besoins soient satisfaits ».

Et de rappeler un débat qui vient d’avoir lieu dans un atelier de priorisation en présence de toutes les agences des Nations Unies, de la partie nationale et de la société civile, lorsqu’un membre très actif de la société civile a posé le problème de l’accès des femmes et des enfants nomades aux soins de santé.

Avec la famille de Brahim et Isselmou au petit matin – Crédit Aidara

Hamada Bneijara, président de l’Association pour le Développement Intégré du Guidimagha (ADIG) et qui travaille depuis près de vingt ans sur cette région et sur celle de l’Assaba, appartenant lui-même à une famille traditionnellement nomade, est intransigeant. « La population nomade est la plus marginalisée en Mauritanie, ignorée des registres sociaux, des services de l’Agence Taazour, notamment ses filets sociaux et ses cash-transfert, ignorée des services de l’état-civil, de l’éducation nationale et de la santé. Bref, une population complètement ignorée et dont le mode de vie pastoral participe pourtant à hauteur de 19% du PIB ! » s’insurge-t-il.

Selon plusieurs observateurs, les Etats africains, en particulier ceux du Sahel et leurs partenaires internationaux, devront veiller à la préservation d’un mode de vie, empreinte d’une identité, celle que quelques 20 millions de nomades en Afrique, tentent de préserver et de perpétuer, malgré les difficultés et les risques inhérents à la montée de l’insécurité et à l’urbanisme galopant.

Dieh Moctar Cheikh Saad Bouh dit Cheikh Aïdara


Commissaire aux droits de l’homme à Genève : « La Mauritanie a pris une série de mesures efficaces qui criminalisent les pratiques esclavagistes et punissent leurs auteurs »

Le Commissaire aux Droits de l’Homme, à l’Action Humanitaire et aux Relations avec la Société Civile, M. Cheikh Ahmedou Ould Ahmed Salem Ould Sidi, a expliqué que la Mauritanie a pris un certain nombre de mesures efficaces qui criminalisent les pratiques asservissantes et punissent leurs auteurs.

Il a ajouté dans un discours devant la cinquante et unième session du Conseil des droits de l’homme à Genève, que ces mesures comprenaient l’adoption d’une législation nationale criminalisant et réprimant l’esclavage, la création de tribunaux spécialisés pour le combattre, la mise en place d’un plan d’action de lutte contre la traite des êtres humains, et la mise en place d’un organe national de lutte contre la traite des êtres humains et le trafic de migrants, en plus de l’organisation d’un forum régional sur l’esclavage pour les organisations de la société civile dans les cinq pays du Sahel.

Il a indiqué que ces mesures s’accompagnent de la mise en œuvre d’un certain nombre de programmes économiques et sociaux au profit des victimes de ces pratiques, notant que l’ambition du gouvernement mauritanien est que notre pays soit un modèle dans la lutte contre les pratiques esclavagistes dans la région du Sahel.

Le Commissaire a indiqué par ailleurs que la Mauritanie avait mis en place un comité ministériel de haut niveau de lutte contre la traite des êtres humains et un comité technique de suivi de la mise en œuvre des recommandations contenues dans la déclaration finale du la visite du Rapporteur spécial dans notre pays en mai dernier, au cours de laquelle il a été informé des progrès réalisés en Mauritanie dans la lutte contre les formes contemporaines d’esclavage.

Cheikh Aidara


Violences basées sur le genre, une mission conjointe MASEF-UNFPA constate les difficultés rencontrées par 7 plateformes régionales

Une mission conjointe entre le Ministère de l’Action Sociale, de l’Enfance et de la Famille (MASEF) et le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA) a constaté lors de sa tournée effectuée dans sept Wilayas, entre le 18 août et le 3 septembre 2022, les difficultés majeures rencontrées par les plateformes de lutte contre les Violences Basées sur le Genre (VBG) créées il y a plus d’une année.

La mission se réunit avec les membres de la plateforme du Tiris-Zemmour

Du 18 août au 3 septembre 2022, une mission conjointe MASEF-UNFPA a sillonné les régions de l’Inchiri, de l’Adrar, du Tiris-Zemmour, de Dakhlet-Nouadhibou, du Tagant, du Trarza et du Brakna. L’objectif de la mission conduite par Mme Aïchetou Sidi, Directrice adjointe chargée de la famille, de la promotion féminine et du Genre au MASEF et par Mme Khadijetou Lô, Chargée de Programme Genre et Droits Humains à l’UNFPA, était à la fois fastidieux et complexe.

Avec le Hakem de Zouerate

Il s’agissait entre autres de faire l’état des lieux des sept plateformes multisectorielles de lutte contre les VBG mises en place en 2021 dans les sept régions citées, notamment l’état de mise en œuvre des plans d’action, l’analyse des forces et faiblesses de ces structures, pour en tirer des recommandations. La mission devait également renouveler son plaidoyer auprès des autorités régionales et communales pour un plus grand ancrage de ces plateformes dans le dispositif administratif local. Elle devait également recueillir les données sur les cas de violences enregistrés, actualiser la liste des membres et identifier les besoins pour la planification 2023.

La réussite dépend souvent des autres

Membres de la plateforme de l’Adrar

Les observateurs ont constaté que là où d’autres acteurs s’impliquent, en l’occurrence des ONG internationales comme Medico Del Mundo (MDM), World Vision, Terre des Hommes, Save The Children, ou quelques rares acteurs nationaux, comme la Garde Nationale ou l’Association Mauritanienne pour la Promotion de la Famille (AMPF), les plateformes de lutte contre les VBG marchent. C’est le cas au Brakna où deux antennes ont été installées à Aleg et à Boghé avec l’appui de MDM, ou encore à Nouadhibou avec MDM et Save The Children. C’est encore dans ces deux régions, en plus de l’Inchiri, où l’implication des maires a été jugée de déterminante dans la performance des plateformes.

L’absentéisme de certaines Directrices régionales du MASEF pointé du doigt

Selon les témoignages recueillis auprès de sources proches des plateformes au niveau de l’Inchiri notamment et du Trarza, l’absentéisme des directrices régionales du MASEF qui président les plateformes ainsi que leur faible implication ont lourdement pesé sur leur fonctionnement. Ajoutée à cela, l’absence de ressources financières. Selon les mêmes sources, le MASEF pourtant saisi n’a pas encore répondu aux requêtes qui lui ont été adressées par les responsables des plateformes et aucun n’a pu mobiliser des ressources ailleurs.

Quelques résultats encourageants

Malgré les difficultés auxquelles elles font face, plusieurs plateformes tentent cependant de mener leurs activités, avec des séances de travail ponctuelles, des activités de sensibilisation menées à l’occasion, ainsi que des cas de violences répertoriés, même en l’absence d’outils de collectes efficaces. D’où des résultats mitigés, notamment au Trarza où les taux faibles déclarés, 15 cas en une année, semblent souffrir d’une irrégularité dans la collecte, même si la région est connue pour sa faible prévalence en VBG. Même cas en Inchiri où les acteurs parlent de forte prévalence alors que les chiffres annoncés sont très bas.

Photo avec les membres de la plateforme du Tiris-Zemmour

En termes de cas répertoriés et de prévalence, Nouadhibou vient en tête parmi les 7 régions, avec 197 cas depuis 2021, suivi de l’Adrar, 65 cas, Tiris-Zemmour avec 59 cas, Brakna (52), Tagant (41) et Inchiri (6). La plupart des cas sont liés aux violences conjugales, violences physiques et morales, violences économiques, abandon de foyer, etc.

Des solutions pour rendre les plateformes performantes

Selon les experts, les plateformes en difficulté pourraient réaliser les objectifs escomptés si les directrices régionales du MASEF étaient plus présentes et s’impliquaient davantage et si leur staff ainsi que les membres des plateformes étaient dotés de plus de compétence dans le domaine des VBG. Ils ont évoqué aussi la nécessaire implication des autorités régionales ainsi que celle des conseils régionaux et municipaux, en plus des moyens financiers pour la mise en œuvre des plans d’action.

Avec le Wali du Tiris-Zemmour

Autre insuffisance à corriger, d’après les experts, la création de bases de données formelles et fiables, ainsi que l’adoption d’outils de collecte efficaces pour la remontée de l’information.

Parmi les difficultés pratiques posées aux plateformes, l’apparition de nouvelles formes de violences et les arrangements à l’amiable qui spolient les survivant(es) en l’absence de toute assistance judiciaire, de toute forme de prise en charge et de tout centre d’accueil.

De l’utilité des plateformes de lutte contre les VBG

Il est pourtant admis que les plateformes de lutte contre les VBG constituent un cadre d’échanges, de collaboration, de référence et de contre référence au niveau régional entre tous les acteurs intervenant dans la problématique, services de l’état et société civile. Outre les réunions mensuelles, les membres de la plateforme doivent également faire le point une fois par trimestre. Ils doivent se réunir chaque fois qu’un cas est signalé, produire des rapports et des notes de suivi des cas, y compris la prise en charge psychosociale des survivants et le suivi judiciaire .

A noter que toutes les plateformes ont été équipées en outils informatiques, imprimantes laser, armoires, chaises, ainsi que tout le matériel bureautique au complet.

Sources d’espoir, des autorités locales, comme les maires d’Aleg, d’Akjoujt et de Nouadhibou sont cités en exemple pour leur engagement contre les VBG et pour leur leadership au sein des plateformes mises en place dans leur région, ce qui renforce la crédibilité de leurs structures au sein des populations et des partenaires.

Cheikh Aïdara


Interview Birame Dah Abeid, « Aziz ne court aucun risque d’être jugé, car, selon les dire de ses proches, il dispose d’arguments dissuasifs »

Sur ces relations avec Mohamed Cheikh Ghazouani, sur les reproches qui lui sont fait par ses détracteurs durant ces dernières sorties, sur les élections locales en vue, notamment la présidentielle de 2024, et sur une éventuelle coalition de l’opposition autour d’un front uni, le leader de l’Initiative de Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA) et député à l’Assemblée Nationale, Birame Dah Abeid, revient en détail. Entretien.

Birame Dah Abeid (lors de sa dernière tournée) – Crédit IRA

Actualité oblige, quelle lecture faites-vous de la libération de l’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz dont l’assignation à résidence a expiré le 8 septembre 2022 ?

Mon impression est celle de tout Mauritanien. Nous avons assisté à une véritable tentative d’induire le peuple en erreur. On a joué avec les espoirs du peuple et ses sentiments. On a fait de sorte que le peuple ait l’espoir qu’il y a un début véritable de lutte contre la gabegie. Mais apparemment il s’avère que ce n’est pas le cas. Je pense que le ressenti du peuple après cette désillusion risque de faire très mal au président Ghazouani et à son clan. Le peuple se sentira floué et méprisé, considéré comme un jouet. Je pense que cette affaire va renforcer, chez les populations, l’impression de se retrouver, toujours, devant un dossier de représailles entre les différentes factions d’une même coterie qui a pillé et continue de piller le pays, parce que la reddition des comptes n’est pas dans sa logique.

Expliquez-vous davantage…

Ce que je viens de dire c’est que le sentiment populaire est d’autant plus exacerbé que la gabegie a continué de plus belle sous l’ère Ghazouani. Même après l’incarcération de Aziz et sa mise en accusation lui et certains de ses compagnons, la mauvaise gouvernance persiste et se banalise ; ses scandales réguliers défrayent la chronique, quasiment chaque mois.

Est-ce que vous pensez comme certains le disent, que si l’affaire de la décennie s’avère en définitive un simple jouet entre les deux dirigeants, ce serait un boulevard qui va être ouvert à Birame pour s’accaparer du pouvoir présidentiel ?

Je pense que l’opposant est de nature opportuniste mais mon rôle à moi consiste à interpeler les différents protagonistes qui méprisent le peuple et se jouent de sa colère légitime envers les cleptocrates toujours impunis. In fine, la population, dans sa diversité, nourrit le sentiment d’avoir été trahie, manipulée, aux seules fins de la conservation du pouvoir. Notre responsabilité d’opposant nous dicte de jeter la lumière sur cette imposture, d’enfoncer le clou pour amener le peuple à adopter une réaction citoyenne, en vue d’exiger davantage de redevabilité, au-delà des effets d’annonce, sans lendemain.

Vous avez certainement appris que Aziz a récupéré ses passeports et qu’il pourrait même voyager à l’étranger mais le Parquet a publié un communiqué selon lequel le dossier de Aziz et consorts est toujours en cours et qu’un procès aura lieu. Est-ce que vous pensez qu’il y aura un procès ?

Ah non, le flafla du Parquet n’a aucun sens. C’est une tentative désespérée de tromper le peuple, à nouveau. Je prends le pari que le dossier ne parviendrait pas jusqu’au prétoire. L’ex-Président Mohamed Ould Abdel Aziz dispose d’informations, voire de révélations, à caractère dissuasif. Lui et ce qui reste de ses proches loyaux sont en mesure de produire des arguments à même de décourager ceux qui veulent aller au procès. Ils l’ont toujours clamé : jamais le pouvoir de Ghazouani ne pourra les juger. Les deux segments du même noyau dirigeant sont embourbés dans une fange identique, comme le rappelle l’étroitesse des liens initiaux entre Aziz et Ghazouani. Les gens présents sur le banc des accusés et ceux actuellement en charge de la direction de l’Etat appartiennent à un vivier invariable, celui de l’oligarchie politico-militaire, du renseignement et du complexe tribalo-marchand. Leur fortune procède des ententes illicites, du trafic d’influence et des conflits d’intérêts. Dans le fond, aucun ne gagne à enfoncer l’autre.

« Ma récente visite à l’intérieur m’a prouvé que l’Etat est absent »

Bain de foule avec ses partisans – Crédit IRA

Vous venez d’achever une visite dans plusieurs régions du pays, quelles leçons tirez-vous de cette tournée ?

La leçon que je tire de mes visites dans les régions du Brakna, de l’Assaba et d’une partie du Trarza et du Hodh Gharbi que je viens de sillonner en quatre semaines, d’août à septembre 2022, reste l’absence de l’Etat. En dehors des symboles de l’autorité administrative et des casernes militaires, la gouvernance de proximité et les services universels de base font cruellement défaut. Au sein des quartiers populaires des villes et surtout à l’intérieur du pays, le hiatus s’impose au regard. L’Etat se limite aux bureaux et au contrôle du trafic routier. Il n’y a plus d’écoles, plus de services sanitaires, plus d’eau, les populations ont soif, l’encadrement paysan s’étiole, le personnel des eaux et forêts n’est plus visible en rase campagne, les services météo sont à l’abandon…Ici, l’on peut parler d’une faillite multidimensionnelle de l’Etat mais, pour le moment, en mode sourdine.

Vous voulez dire que l’Etat est aujourd’hui seulement au service des oligarques au détriment des populations ?

Bien sûr, les féodalités tribales et claniques, les groupes d’intérêt issus de la haute administration et les commis de l’Etat sont devenus les grands électeurs dans leurs circonscriptions. Il s’agit de mini-chefs d’Etats dans l’Etat, à l’image de Kankossa. Ce grand département est sous la coupe réglée de trois meneurs, Kaba Ould Elewa, Lemrabott ould Bonnahi et du notable général Ould Mohamed Radhi. Ces hommes, comme ailleurs en pays maure et soninké et poularophone, y font la pluie et le beau temps ; ils continuent à contrôler les populations et leur indiquer où aller et comment voter, en contrepartie de subsides. Vous pouvez rajouter, au constat, la difficulté, notamment pour les descendants d’esclaves et les gens de la ruralité, d’obtenir les documents biométriques de l’état-civil.

Cependant, nous avons mis un pied dans la fourmilière, en dépit de la campagne féroce visant, sans succès, à réduire notre audience lors de la tournée. L’accès de plus en plus exponentiel au téléphone portable à la connexion internet nous a servi de catalyseur décisif et facilite le travail de mobilisation. Nous comptons accentuer cet atout, afin de surmonter les réflexes de crainte envers le makhzen (pouvoir) et le chantage alimentaire, à l’encontre de nos partisans et sympathisants.

« Mohamed Cheikh Ghazouani n’a aucune chance de gagner la prochaine présidentielle »

Engtre sa vice-présidente et son épouse – Crédit Aidara

Les images de votre visite tournent en boucle dans les réseaux sociaux et l’affluence des populations semble vous avoir galvanisé.

En effet, comme vous l’avez sans doute constaté, dans les images des accueils qui nous ont été réservés, il y a un basculement inédit et à 180°, des populations contre le parti au pouvoir. Je pense que cela va se sentir très prochainement au cours des élections. Durant la tournée et à son terme, j’ai conçu le doute, fort, que le président Ghazouani puisse remporter un second mandat. Il aura du mal à compétir dans la transparence et risquerait, alors de frôler l’humiliation.

Vous avez lancé il n’y a pas longtemps un appel pour une candidature unique de l’opposition à la présidentielle de 2024 pour créer une nouvelle transition démocratique en Mauritanie et une coalition forte autour des législatives et des élections locales. Avez-vous partagé l’idée avec d’autres leaders de l’opposition ? Si oui, quelle a été leur réaction ?

J’en ai parlé personnellement – Oumar Yali (président du parti RAG) aussi – avec certains dirigeants de l’opposition, au moins deux, qui ont signifié leur accord de principe, certes pas avec beaucoup de ferveur. Néanmoins, je pense utile de mieux promouvoir la perspective de l’unité par-delà les divergences. D’ailleurs, les rares partis de l’opposition reconnus, sont menacés de mort, surtout si chacun d’eux tente, à lui seul, de mener une confrontation avec le pouvoir.

La seule issue pour le changement non-violent et démocratique demeure l’union, le consensus minimal qui permettra de ressusciter une opposition unie et très forte, une opposition plurielle et démocratique qui va redonner espoir aux Mauritaniens. Toutes les composantes de l’alternative au statuquo – indépendants compris – ont la capacité d’obtenir la majorité, accéder au Parlement, dans les conseils municipaux et régionaux. Les mouvements de la diaspora disposent, à cet égard, d’un potentiel jusqu’ici négligé.

« L’opposition est condamnée à s’unir autour d’un front ou disparaître »

Accueilli par ses partisans à l’intérieur du pays – Crédit Aidara

Vous pensez qu’une coalition forte des partis d’opposition est encore possible et qu’elle pourra battre l’appareil d’Etat et son parti ?

Oui, je crois avoir suffisamment répondu à la question. La victoire est à portée si nous savons nous départir des querelles de préséance et de la profusion des egos ; devant nous, se précisent les échéances de 2023 et 2024. Le délai se rétrécit et il nous appartient d’agir, ici et maintenant, avec la conscience aiguë de l’urgence.

En avez-vous parlé aux grands leaders, ceux de l’UFP, du RFD, de l’APP… ?

J’en ai discuté avec l’UFP et Omar Ould Yali s’en est ouvert à l’APP. Tous ont marqué leur faveur à l’idée. Il s’agit, à présent, de travailler à sa mise en œuvre. La liste n’est pas exhaustive et les démarches suivront leur cours.

Au cas où le parti RAG ne serait pas reconnu d’ici les prochaines élections, quelle stratégie comptez-vous adopter ? Allez-vous réitérer l’option Sawab-RAG ou est-ce que vous avez entamé des pourparlers avec d’autres partis politiques ?

Je pense que la volte-face de Ghazouani face à son engagement de réhabiliter les libertés publiques, celles de s’associer et de créer des partis, recèle une erreur stratégique et politique suicidaire. A mon avis, le président Ghazouani, depuis son avènement en 2019, aura apporté, de l’apaisement, aux mauritaniens. Toutefois, l’acquis de la concertation avec les acteurs politiques ne peut produire des résultats durables que si le sommet de l’Etat respecte ses engagements. Hélas, il n’en est rien concernant le RAG et les FPC ou beaucoup plus simplement, l’application de la loi nationale sur les partis politiques, à titre d’illustration…

Les faucons, amenés par le ministre de l’Intérieur et les suprématistes tribalo-nasseristes ont eu finalement raison des intentions louables du président Ghazouani.

« Les faucons du pouvoir ont pris le contrôle de l’Etat sous la férule du ministre de l’Intérieur »

A la rencontre des partisans dans la Mauritanie profonde – Crédit Aidara

Ces faucons seraient donc d’après vous, contre la méthode Ghazouani de pacifier le climat politique et de rétablir la primauté de l’Etat démocratique ?

Pire, je pense qu’ils sont en train de conduire le pays vers l’inconnu. L’actuel ministre de l’Intérieur, Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, disciple et frère de Ghazouani, le membre le plus proche de sa famille, son éminence grise, a été placé à ce poste très sensible, en vertu de la confiance entre les deux. Or, j’ai peur qu’il ne conduise le pays vers un drame similaire à celui de 1989 ; son prédécesseur d’alors, le Colonel Gabriel Cyamper ou Djibril Ould Abdellahi, avait poussé Maawiya Tay, ouvert à ses débuts, à s’enfermer et à sévir, à la fin des années 80 ; l’on se souvient du lot d’exécutions extra-judiciaires et de déportations, de l’aventurisme diplomatique et des réfugiés encore installés au Sénégal et au Mali voisin. La non-réparation de tels crimes nous poursuit encore et tend à compliquer le vivre-ensemble à l’intérieur de la Mauritanie. Par ses agissements, le personnage incarne, semble-t-il, une menace majeure à la stabilité et à la paix. Son obstination à réduire le nombre des partis politiques et compliquer la reconnaissance des plus populaires témoigne d’une peur face au verdict incertain des urnes. Et cela nous inquiète.

En quoi cela vous inquiète-t-il ?

Sa proximité familiale avec le Président de la République et sa promptitude à régler des comptes avec tous ceux qui le contredisent l’élèvent, de facto, au rang d’un fauteur de trouble, au sommet de l’Etat. A force de lui déléguer les missions délicates, le Président de la République l’a institué régent, si ce n’est dauphin putatif. Naturellement, son zèle le conduit à empêcher, autant que possible, l’éveil, en politique, des Mauritaniens d’ascendance subsaharienne, comme s’y obstinaient tant d’autres gouvernements depuis 1978. Nous répétons que la bataille est perdue d’avance parce qu’elle ne prend pas en compte la démographie, l’éveil citoyen et la célérité de l’information. La gouvernance bédouine n’a pas d’avenir, à cause de sa désuétude.

Leur objectif consiste préparer une réélection facile de Ghazouani en éliminant les adversaires de taille. Selon leur entendement, il faut empêcher Birame, dès le scrutin général de 2023, de disposer du nombre de parrainages requis au titre de la compétition suivante. Le refus de reconnaître le parti RAG procède du projet, malgré la parole donnée….

« Rien ne peut empêcher ma candidature en 2024 »

Toutes les composantes du pays ont été rencontrées – Crédit Aidara

Est-ce qu’ils pourront le faire ?

Evidemment non, car ils perdent de vue que le parrainage est institué seulement pour soulager l’Etat quand il doit prendre en charge des multitudes de candidatures farfelues. Il me semble que la mienne déroge : j’ai été élu député, en prison, dès 2018 ; en 2014 et 2019, l’élection présidentielle m’a conféré la place de second candidat, par la densité des suffrages, avec un score en progression constante. De surcroît, l’opinion publique nationale et internationale ne saurait concevoir ou trouver un justificatif à l’absence de Birame, autrement que par l’obstruction à ses droits de citoyen. 

Je lance un appel à l’Union Africaine, aux Nations Unies, à l’Union Européenne, à la CEDEAO et à l’Organisation internationale de la francophonie et au National Democratic Institute, pour qu’elles surveillent de près les échéances de 2023 et de 2024, en Mauritanie. Nous attirons surtout leur attention sur les exclusions et discriminations relevant du découpage électoral et de la biométrie.

Comment les bailleurs de fonds et les partenaires de la Mauritanie pourraient-ils accepter de financer et de cautionner des consultations électorales dont les résultats entretiendraient une source de conflit civil, au moment où la sous-région Afrique de l’Ouest s’embrase ?

Je m’adresse, ici, à tous nos partenaires, en particulier la France et l’Espagne.

« La communauté internationale doit suivre les échéances électorales en Mauritanie »

Rencontre populaire – Crédit Aidara

Pourquoi la France et l’Espagne ?

Parce que la France et l’Espagne ont toujours cautionné les fraudes électorales en Mauritanie, au nom du sacro-saint principe de la stabilité à court terme. Je dis, à la France, que le délire anti-Français en Afrique résulte de ses erreurs de doctrine diplomatique mais il n’est pas trop tard pour réparer. La France doit se montrer de l’héritage universaliste de la république. Elle y gagnera, nous aussi…

Propos recueillis par
Cheikh Aïdara