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Bamba Samory Soueidat, l’amoureux protecteur des tortues terrestres

C’est par un pur hasard, une matinée de l’année 1998, que Bamba Samory Soueidat tombe sur deux individus en train de griller une tortue. Depuis, il est devenu le protecteur de la Sulcata, menacée de disparition en Mauritanie.

 La carapace de l’animal trônait sous le soleil ardent de l’Iguidi, à quelques encablures de Tiguint, tandis qu’une deuxième tortue attachée, attendait son triste sort. Pris de pitié pour elle, il débourse 17.000 UM, une fortune à l’époque, pour empêcher la malheureuse de finir en brochette. Il décide de la ramener à Nouakchott. Une passion était née. Depuis, Bamba Samory Soueidat est devenu l’un des plus fervents protecteurs de la Sulcata, la tortue terrestre mauritanienne menacée de disparition.

Le vaste terrain qu’il avait acquis et qui vaut aujourd’hui un trésor immobilier, est devenu un refuge pour une colonie de quarante tortues, dont une centenaire et quelques septuagénaires. Grâce à ses moyens propres, Bamba Samory Soueidat a transformé les lieux en une luxuriante et exotique petite forêt de manguiers, citronniers, dattiers, ainsi qu’une riche flore importée dans les années 1990 du Sénégal, depuis les abords de la Patte d’Oie, avec le concours d’un ami jardinier sénégalais.

Les enfants émerveillés par les tortues sous le regard attendri de Bamba.

Écoliers, étudiants des filières scientifiques, de l’Université de Nouakchott ou de l’Institut supérieur de Rosso, mais aussi institutions publiques nationales ou internationales exerçant en Mauritanie, prennent de temps en temps d’assaut cette bâtisse anodine, située aux abords de l’ancienne gare routière du PK 7 de Riadh. Beaucoup d’habitants de Nouakchott ignorent que derrière ces murs dont une simple plaque signale la présence, trime un sexagénaire qui a dédié sa vie à la protection de la Sulcata. Seul. Sans l’appui de l’Etat mauritanien, ni de bailleurs ou de partenaires.

« C’est un vieil homme qui a de l’argent pour nourrir des tortues », entend-on souvent comme alibi pour se soustraire au devoir humanitaire, écologique et environnemental de soutenir un projet aussi grandiose et utile que le parc aux tortues de l’Association Dbagana pour le développement et la protection de l’environnement que préside Bamba Samory Soueidat, membre du Conseil économique, social et environnemental. Pour le moment, un seul mécène l’a déjà aidé, ce qui lui a permis de construire des abris supplémentaires pour ses tortues.

Depuis la naissance du projet, il affirme avoir déjà lâché quelques 1.600 petites tortues terrestres dans la nature, au Tagant, au Guidimagha, au Trarza et dans d’autres régions du pays, pour repeupler de nouveau ces immensités et restaurer l’équilibre naturel rompu par la raréfaction de l’espèce.

Cet après-midi de lundi 30 décembre 2019, une vingtaine d’enfants de la colonie de vacances de Traversées Mauritanides ont visité le parc aux tortues. Leur émerveillement et leur enthousiasme juvénile suffisaient à combler Bamba, qui n’a pas pu se retenir de manifester sa joie. Pour lui, le rire cristallin des enfants et leur curiosité doublée d’excitation au contact de ses tortues est la plus grande récompense et le plus grand appui qui lui font dire que finalement, il ne perd pas ni ses moyens (limités), ni son temps, ni son énergie !

Cheikh Aïdara


«Décolonisation», le film de Karim Miské en avant première dans les studios Holpac de Nouakchott

Les studios Holpac de la Cité Plage à Nouakchott ont projeté dimanche 29 décembre 2019, le film de Karim Miské, «Décolonisation». C’était devant un public de connaisseurs qui ont bien apprécié le montage de ce long-métrage découpé en 3 épisodes de 52 minutes chacun. « L’idée était de faire un film qui parle à tous les publics », a lâché Karim Miské, l’un des trois réalisateurs du film qui a fait le déplacement à Nouakchott pour présenter cette toute première projection avant sa diffusion sur les chaînes de télévision en France, notamment Arte courant janvier 2020, puis probablement TV5 plus tard.
Karim Miské, lors de la présentation du film (Crédit Aidara)

« Décolonisation » est en fait une lecture crue des évènements qui ont marqué l’histoire des luttes des peuples contre la colonisation européenne et ses horreurs. Il intervient au moment où l’année 2020 pointe du nez ainsi que l’anniversaire des 60 ans d’indépendance de beaucoup de pays africains. Le film nous promène ainsi de l’Empire britannique des Indes, au Congo belge, en passant par le Kenya, le Vietnam, le Maghreb, Haïti, Paris, Londres, Bruxelles et les mouvements des intellectuels noirs en Europe et dans le continent, à l’image du sénégalais Lamine Senghor…

De gauche à droite, Ly Oumar Directeur des Studios Holpac, Bios Diallo et Karim Miské (Crédit Aidara)

Venu pour suivre seulement le premier épisode intitulé « L’apprentissage » qui évoque les évènements qui se sont déroulés entre 1857 et 1927, le public en redemandera et suivra ainsi religieusement, le 2e épisode intitulé « Libération », qui raconte l’histoire de la décolonisation entre 1927 et 1954. Le dernier épisode qui va de 1954 à 2013 sera projeté ultérieurement.

1er épisode : 1857-1927. Saisissant d’horreur, le film nous montre une Europe rendue folle par les richesses des autres continents et pour lesquelles elle n’hésitera pas à commettre les pires atrocités de l’histoire de l’Humanité. En filigrane, les massacres commis par l’Empire Britannique et sa fameuse Compagnie des Indes Orientales, notamment lors de la révolte des Cipayes en 1857 qui mettra en proue l’image héroïque de Manikamika, la reine de Jhansi, tombée aux combats les armes à la main pour défendre son empire. Il y eut également la subtile rivalité franco-belge pour le contrôle du Congo qui va susciter la conférence de Berlin du 15 novembre 1884, prélude au partage du continent africain entre les puissances européennes. Mais les atrocités commises par le Roi des Belges Léopold II au Congo vont dépasser de loin toutes les horreurs que le monde a eu à connaître, avec des massacres de masse et des amputations, pour pousser les populations à produire plus de caoutchouc pour les industries naissantes de la pneumatique, le vélo puis les premiers véhicules faisant leur apparition.

Vue partielle du public (Crédit Aidara)

Le film évoque aussi la subtile guerre des savants sur la théorie de la supériorité de la race blanche, à travers l’essaye de Gobineau de 1855 intitulé «De l’inégalité des races » et l’ouvrage du savant haïtien  Firmin «De l’égalité des races humaines» qui allait démonter la thèse de Gobineau.

Il est aussi question de la 1ère guerre mondiale qui a été marquée par la mobilisation de centaines de milliers de jeunes des colonies pour servir de chairs à canons.

Le 2e épisode, qui se déroule de 1927 à 1954, évoque le mouvement des jeunes africains, à l’image du jeune tirailleur sénégalais Lamine Senghor qui, révolté par le mépris avec lequel sont traités les noirs, va s’engager dans l’activisme politique au sein de l’International communiste. Le discours qu’il prononce lors du congrès constitutif de la « Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale » le rend célèbre. Mais il meurt le 25 novembre 1927, à 38 ans, de tuberculose, suite aux gaz toxiques inhalés lors de la 1ère guerre mondiale.

Le film parle aussi d’autres grandes figures de la lutte anticoloniale, notamment Sarajini Naidu, la grande combattante pour l’indépendance de l’Inde, compagnon inséparable du Mahatma Ghandi. Il est aussi question de Mary Muthoni Nyanjiru, cette kenyane qui donnera sa vie en conduisant la première manifestation populaire devant un commissariat de Nairobi en mars 1922 pour exiger la libération de Harry Thuku, un militant contre le travail forcé des femmes et des enfants arrêté par la police britannique. S’en suivra la révolte des Mau Mau de 1953 et les massacres qui s’en sont suivis. Le 6 juin 2013, l’État britannique reconnaît ses exactions et s’engage à dédommager les victimes des Mau Mau.

D’autres pans de la décolonisation sont encore évoqués par le film de Karim Miské : le combat de Nguyen-Ai-Hoc plus connu sous le nom de Ho-Chi-Min et la guerre de Diên Biên Phu qui retrace la défaite de l’armée française au Vietnam, la révolution algérienne et la figure de proue de l’écrivain Yacine Kateb, ou encore la révolution du Rif avec Abdelkerim le premier berbère à créer une République entre l’Algérie et le Maroc.

Après tant de résistances ponctuées de demi-défaites et de mini-victoires, les peuples opprimés par plus d’un siècle de colonisation, finiront par s’aguerrir en apprenant de leurs erreurs, mais surtout des points faibles de leurs dominateurs, jusqu’au moment des indépendances. Mais une question se pose : « la décolonisation est-elle achevée ? »

Cheikh Aïdara

Biographie.
Karim Miské, né à Abidjan en 1964, est écrivain et réalisateur français de père mauritanien, Ahmed Baba Miské diplomate, et de mère française. Après son premier film « Economie de la débrouille à Nouakchott » réalisé en 1988, il publie son premier roman « Arab Jazz », récompensé par plusieurs prix, le grand prix de littérature policière en 2012, prix du Goeland Masqué en 2013 et le Prix du meilleur polar des lecteurs de Points en 2014.  Il réalise en 2013 un documentaire intitulé « Juifs et musulmans, si loin, si proches » diffusé sur Arte. Le film « Décolonisation » est agrémenté par la belle voix off de Reda Kateb, acteur et homme de théâtre français, petit neveu de Yacine Kateb.


Colonies de vacances Traversées Mauritanides, c’est parti pour l’édition 2019 !

A près son «Hiver littéraire itinérant» qui vient de parcourir Nouadhibou et l’Adrar, avec en perspectives la 10ème édition du traditionnel Festival des lettres prévue courant premier trimestre «2020», «Traversées Mauritanides » ajoute une flèche à son arc. Ce sont les «Colonies de vacances » dont la première édition vient de démarrer ce vendredi 27 décembre 2019. Une trentaine d’enfants âgés entre 5 et 15 ans prennent part à cette colonie dont la clôture aura lieu le 1ER Janvier 2020 à la Maison de Quartier à la Cité Plage de Nouakchott.

Photo de groupe devant la « Maison de Quartier » Traversées Mauritanides

Le programme du vendredi 27 décembre 2019 a été marqué par la distribution de kits aux enfants, comprenant entre autres, du matériel scolaire, du savon, brosse à dent, serviettes et couverture. Après une première prise de contact et une photo de groupe, direction Plage des pêcheurs de Nouakchott. Les vacanciers et leurs encadreurs ont eu tout le loisir d’assister au débarquement du poisson, à l’accostage des pirogues sous le chant rythmé des pêcheurs et un magnifique coucher du soleil. Le temps de quelques mouvements d’ensemble, de leçons sur la pêche et le rôle du secteur dans l’économie en termes accessibles à l’intelligence déjà affûtée des jeunes pensionnaires.

Distribution des kits aux enfants

La colonie se poursuivra pendant cinq jours avec des visites où l’utile se joindra à l’agréable , avec au programme le Musée National, le Parc des Oiseaux sur la route «Moughawama» et les deux Parc aux tortues de Ryadh, ainsi que les organes de la presse publique, Télévision El Mouritania, Radio Mauritanie et Agence Mauritanienne d’information, mais aussi quelques temples de la culture, comme Art Gallé de l’artiste peintre Amy Sow ou encore les Echos du Sahel et son école multidisciplinaire où l’apprentissage de la musique occupe une place centrale.

Promenades sur la plage

Avec cette édition «Colonies de vacances » qu’elle vient d’instaurer et qui suscite déjà l’engouement de beaucoup de parents, «l’Association Traversées Mauritanides» diversifie ainsi ses activités en s’ouvrant sur les tout petits qui constituent l’espoir de demain. Elle leur inculque le sens du vivre ensemble, suscite en eux la curiosité, la soif de l’apprentissage et de la connaissance. Aux séances de jeu et aux randonnées qu’ils mèneront dans différents lieux, succéderont des séances de restitution par écrit de leur expérience. Les enfants seront coachés durant toute la durée de la colonie par une équipe d’encadrement multidimensionnel, avec des enseignants, des professeurs, des artistes et des communicateurs.

Séances de jeux, culture de la solidarité et échanges

Du festival littéraire «Traversées Mauritanides» et ses dix années de rencontres littéraires au cours desquelles des auteurs de renommée internationale ont animé des conférences-débats et des visites d’écoles, l’Association avec sa «Maison de Quartier de la Cité Plage», son concours d’Eloquence dont la 2ème édition est prévu courant 2020 et sa participation à l’éclosion de l’école des parents, contribue ainsi année après année à l’animation de la scène culturelle nationale et apporte sa plus-value pour l’épanouissement de l’enfance et de la jeunesse.

Si l’édition 2019 des «Colonies de vacances de Traversées Mauritanides » s’annonce déjà comme un succès, c’est aussi grâce au concours de quelques sponsors comme l’Association l’Enfance d’Abord (ASEDA), , Moussa Optique, le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), la Fédération Luthérienne Mondiale, Nouakchott Music Action et SOGECO.

Cheikh Aïdara


Les pasteurs nomades, les ultimes gardiens de l’élevage mauritanien menacés de disparition

Ils n’ont pas été recensés depuis 2000 et ne représentent plus que 5,11% de la population mauritanienne selon l’ONS, contre 36% en 1977 et 65% en 1965. Que reste-t-il aujourd’hui de ces nomades pasteurs sur lesquels reposent environ 15% de l’économie mauritanienne ? Alors que les ODD exigent que « personne ne soit laissé derrière », des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, vivent en marge de toutes les politiques de développement, malgré les efforts soutenus menés par l’État et ses partenaires ces dernières années à travers des programmes et des chartes pastorales destinées plus à résorber les crises périodiques entre éleveurs et paysans, qu’à offrir de véritables outils d’intégration à une frange qui ne bénéficie d’aucun service social de base. Reportage.
Dans l’obscurité, à la recherche du petit campement (Crédit Aidara)

Dimanche 15 décembre 2019. Il est 21 heures. Un silence sidéral plane sur les lieux, un no man’s land dénommé Neyan, à cinq kilomètres de la ville de Mbout. Cela fait une dizaine de minutes qu’un ami et moi roulons loin de la route bitumée. La Pickup emprunte difficilement un terrain rocailleux. Ses phares balayent l’obscurité abyssale. Nous sommes à la recherche des Ehel Ahmedna, deux frères nomades, leur famille et leur cousin Mohamed Selman, perdus quelques part dans cette vallée dominée par une touffue végétation de «Sidr», de «Talhaya» et de «Tourja». Seul le téléphone nous relie à Yahya, l’un des frères Ahmedna.

Une vie recluse dans la nature

«Où-es tu ? Est-ce que tu aperçois les phares du véhicule ? Tu les vois ? On pique tout droit ? On ne voit pas la lumière de ta torche !» nous inquiétons nous. Puis la communication s’interrompt. On scrute l’obscurité à la recherche d’une quelconque lumière. Des lueurs à l’horizon nous font perdre notre chemin un instant. Il s’agit des phares d’un véhicule croisant loin sur la Nationale.

Le réseau téléphonique revient. « J’ai perdu vos phares. Vous êtes où ? » nous rappelle Yahya. On rebrousse chemin sur le même terrain rocailleux à pas d’escargot. Quelques mètres plus loin, la sonnerie du téléphone brise le silence. « Là, je vous vois de nouveau. Vous êtes sur le bon chemin, continuez tout droit » nous interpelle de nouveau Yahya au milieu de l’obscurité. Quelques minutes plus tard, une faible lueur scintille derrière quelques arbustes. On s’avance prudemment. Tel un fantôme, Yahya apparaît derrière une touffe d’eucalyptus, les pans du boubou relevés au dessus des épaules découvrant un pantalon qui fut blanc un jour. À sa main, une torche.  

Aux alentours, rien que le bruissement des arbustes et les échos stridents de la brousse. Yahya monte à bord. Nous roulons, soulagés enfin d’avoir atteint notre but. Cinq minutes plus tard, il nous arrête. « Je crois que je me suis perdu », lance-t-il. Tout le monde descend, vite happé par l’obscurité. Yahya tourne en rond comme un sioux, scrutant le moindre repère sous la faible lumière de sa torche. « Je pense que nous avons raté le campement. Grimpons sur cette crête, pour que je m’oriente », indique-t-il. Là aussi, c’est le téléphone qui sauve la mise. Yahya appelle son jeune cousin Mohamed et lui demande de nous orienter avec sa torche. Quelques embardées plus tard, voilà Mohamed debout derrière une clairière. La Pickup ne peut avancer plus loin. Un profond ravin long de plusieurs kilomètres longe la Batha.  En saison hivernale, ses eaux rageuses venues du Tagant se jettent à Foum Gleïta, nous apprend-on.

Une tente bédouine perdue au milieu des branchages

Yahya nous guide sous un énorme arbre dont les branches ovales effleurent presque le sol, formant une sorte d’abris. Un feu crépite. A côté, deux couvertures et deux coussins nous attendent. Seuls meublent le silence, le crépitement du brasier, les bêlements d’un troupeau de petits ruminants gardés dans un enclos formés de branchages et le blatèrement des chameaux invisibles à nos yeux. Mohamed installe sa grosse théière sur un tas de brindilles incandescents, tandis que Yahya tire d’une des caisses que nous avons ramenés, thé, sucre, quelques bouteilles d’eau et deux paquets de biscuits. Il disparait aussitôt, puis revient, les bras lestés d’un vaste ustensile rempli de lait de chamelle mousseux et chaud. Notre seul dîner de la soirée, que seuls agrémentent trois verres de thé suave et quelques questions broussardes plus pour meubler le silence que pour s’informer réellement.

Le réveil au petit matin à côté de Yahya

Au petit matin, le décor apparaît dans toute sa splendeur. Nous apercevons enfin les deux tentes situées à l’autre côté de la Batha. Elles abritent les familles de Mohamed et Abdallahi, le cousin et le frère de Yahya. Ce dernier vit seul. Ses filles sont parties à Kamour, dans l’Assaba, avec leur mère pour suivre leur scolarité. Elles ne reviendront que durant les grandes vacances hivernales. Quand à Mohamed et Abdallahi, leurs épouses sont dans le campement en leur compagnie avec leurs enfants, des petits dont l’âge varie entre un et seize ans. Les plus grands n’ont jamais fais l’école.

Les oubliés de la République

Les frères Ahmedna et leur cousin Mohamed, à l’image de plusieurs milliers d’autres transhumants, évoluent la plupart du temps hors des agglomérations urbaines. Ils mènent leur vie derrière les troupeaux qu’ils suivent selon les saisons et les pâturages, menant une des plus rudes existences, faites de privation et de durs labeurs. Ils participent pourtant largement à l’économie nationale, l’élevage représentant environ 15% du PIB de la Mauritanie selon le Ministère du Développement Rural.

Vue partielle du troupeau de chameaux des Ehel Ahmedna à l’aube

Beaucoup de familles (62% selon la Banque Mondiale), surtout dans les périphéries des grandes villes, tirent leur subsistance de la survie de ces troupeaux. Celle de Yahya à Kamour dépend exclusivement des revenus qu’il leur envoie. «Je leur envoie leur ration mensuelle, en vendant une chèvre par-ci, un mouton par-là, et parfois un chameau. Même les fournitures scolaires des enfants, leurs habits et leur soin» témoigne-t-il.

En plus de leur contribution à l’économie nationale par la préservation et le développement du cheptel national, les transhumants participent aussi à l’économie des ménages et à la conservation du patrimoine culturel du pays. La disparition de ce mode de vie aurait ainsi de graves conséquences économiques, culturelles et sociales.

La famille de Mohamed au petit matin, des enfants sans scolarité (Crédit Aidara)

Pourtant, cette frange de la population est oubliée dans toutes les politiques. Elle ne bénéficie d’aucun programme de développement et n’a aucun accès aux services sociaux de base, tels que la santé, notamment la santé reproductive, l’éducation, la protection sociale, les activités génératrices de revenus (AGR) et les transferts monétaires au profit des femmes nomades.

Déconnectées par rapport aux programmes de développement, les populations nomades sont exposées à divers dangers, notamment l’abandon de leur forme économique d’existence. Leur jeunesse est à la merci de l’extrémisme violent et de ses conséquences.

La déferlante vers le Guidimagha, le revers de la médaille

Véritable zone de stationnement des transhumants et de leur bétail pendant plusieurs mois, la région du Guidimagha fait les frais d’un développement économique régional non équilibré. Résultats, le cheptel venu du Nord et du Nord Est déferle vers cette région connue traditionnellement comme à dominante paysanne avec un petit élevage domestique. Si par le passé, les transhumants des autres régions ne faisaient que des stationnements saisonniers, ils ont tendance ces dernières années à se fixer, compromettant l’agriculture locale et l’environnement ainsi que ses cohortes de conflits.

A peine les récoltes achevées, les champs sont abandonnés aux éleveurs et à leurs troupeaux (Crédit Aidara)

D’où les nombreuses tentatives menées dans ce cadre pour pacifier les relations entre éleveurs et paysans, notamment le projet « Gestion des ressources naturelles du Guidimagha » de la coopération allemande GIZ entre 2000 et 2003, et aujourd’hui, le Projet régional d’appui au pastoralisme au Sahel (PRAPS) financé par la Banque Mondiale et qui couvre six pays dont la Mauritanie. En appui à l’Etat mauritanien, le programme PRAPS 2013-2021 couvre les principaux axes de transhumance dans dix Wilayas du pays.

La composante «Gestion des crises pastorales » de ce programme vise entre autres, à aider les éleveurs vulnérables et leurs familles à diversifier leurs revenus à travers des AGR et la formation aux métiers.

Il s’agit pour le moment de la seule réponse apportée aux préoccupations soulevées par les pasteurs, avec cependant une faible incidence sur les transhumants, dont la situation devrait interpeller les décideurs et leurs partenaires au développement. Les transhumants forment aujourd’hui une minorité laissée en rade par l’Agenda mondial.

Cheikh Aïdara, Mbout
Groupement des Journalistes Mauritaniens pour le Développement (GJMD)