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La Mauritanie engagée à bannir le mariage des enfants

«Le mariage suppose le sens de la responsabilité, ce qu’on ne peut attendre d’une fillette. C’est pourquoi l’Islam a interdit le mariage des filles avant leur maturité ». Cet argumentaire religieux développé par l’Association des Ulémas de Mauritanie et présenté par l’Imam Bouna Oumar Ly, fut l’un des moments forts de la cérémonie de lancement de la Campagne nationale contre le mariage des enfants, initiée par le Ministère des Affaires Sociales et World Vision, à l’occasion de la Journée internationale de la Fille célébrée le 11 octobre 2018 à Nouakchott.

Vue partielle du public (Photo Aidara)

Cette journée qui a eu lieu dans le grand pavillon de l’Hôtel Azalaï a été l’occasion pour les autorités mauritaniennes et les responsables de World Vision de porter loin la sensibilisation, devant un parterre de responsables d’ONG nationales actives dans la défense des droits de l’homme en Mauritanie, notamment les droits de la femme et de la petite fille, mais aussi de responsables en charge de ces questions au niveau de l’Etat, notamment des représentants de différents ministères concernés par la question, Justice, Jeunesse et Sport, Affaires Sociales, Affaires Islamiques, Commissariat aux Droits de l’Homme, ainsi que les partenaires au développement, PNUD, UNICEF, OMS, Union Européenne, entre autres.

Dans le discours qu’il a prononcé à l’occasion du lancement officiel de la Campagne nationale triennale de lutte contre le mariage des enfants, le Secrétaire général du Ministère des Affaires Sociales est revenu sur les avancées enregistrées par la Mauritanie dans ce domaine. Il a cité la ratification par le pays des principaux instruments juridiques internationaux en la matière, comme la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF), la Convention internationale des Droits de l’Enfant (CIDE), la Charte africaine des droits et du bien-être des enfants et le Protocole de Maputo. La Mauritanie a aussi, selon lui, adhéré à la Campagne africaine de lutte contre le mariage des enfants et adopté en 2001 le Code du Statut Personnel qui fixe à 18 ans l’âge légal du mariage, l’adoption d’un Code général de l’Enfant et la mise en place d’une Commission intersectorielle de lutte contre le mariage des enfants et son Plan d’action qui vise à mettre fin à ce type d’union.

La Mauritanie, avec ses 37% de filles mariées avant l’âge de 18 ans, bien que moins touchée que des pays comme le Niger (68%), le Tchad (59%), ou le Mali (52%), vise à travers la campagne de trois ans qui vient d’être lancée, Zéro mariage des enfants en 2021.

C’est le souhait exprimé par Mme Lilian Dodzo, Directrice nationale de World Vision Mali-Mauritanie, qui a développé un plaidoyer appuyé à l’adresse des acteurs de la petite enfance, pour une meilleure coordination autour du «plan national de lutte contre le mariage des enfants, afin de réduire le taux de 35,2% de mariage d’enfants à Zéro».

Mme Lilian Dodzo à l’extrême droite (Photo Aïdara)

La journée a été marquée par le discours de la petite Khadijetou Bâ qui a par la suite remis solennellement la Note de Politique de l’Enfance à Madame la Ministre des Affaires sociales, par le biais de son secrétaire général qui la représentait à la cérémonie.  Les participants ont suivi également un sketch et une cœur offerts par les élèves de Sebkha, puis une projection vidéo de la musique de la campagne, avec les musiciens Saidou Nourou Gaye, Noura Mint Seymali, Coumba Salla et Seydou Sow du Groupe Walfadjri.

Les participants ont suivi plusieurs communications, dont une «Présentation de la situation du mariage des enfants en Mauritanie » par Abdallahi Diakité, Président de la Commission intersectorielle de lutte contre le mariage des enfants qui a cité les causes du phénomène, pauvreté, traditions, environnement socioéconomique, crises humanitaires.

Abdallahi Diakité à l’extrême droite (Photo Aidara)

Dr.Aïssata Bâ, gynécologue et Directrice de l’Hôpital Mère et Enfant a pour sa part tiré la sonnette d’alarme sur les dangers multiples qui guettent la jeune fille donnée précocement en mariage, citant, les troubles psychologique, les décès, les fistules obstétricales, soulignant que 60% des décès maternels enregistrés en Mauritanie concernent les filles âgées entre 12 et 15 ans. D’autres communications ont suivi, celle de Mohamed Bedda, Directeur de l’Enfance sur le «Système de protection des enfants », celle de l’Imam Bouna Oumar Ly et de Oustaz Moussa Sarr sur le «Guide argumentaire religieux sur le mariage des enfants».

La journée s’est terminée sur une note artistique, par l’exposition photos à la galerie Art Gallé de l’artiste Amy Sow à la Cité Plage.

Cheikh Aïdara


Conférence de presse IRA : « Nous redescendrons sur le terrain de la lutte pacifique avec nos plâtres et nos blessures ouvertes »

Vingt-quatre heures après la répression policière violente et barbare qui a décimé ses rangs, avec ses nombreux blessés, l’Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) a convié la presse à une conférence qui s’est déroulée le mardi 10 octobre 2018 au domicile du président Birame Dah Abeid, en présence de plusieurs journalistes.

Table des conférenciers (Photo Aidara)

Balla Touré, Chargé des Affaires Extérieures du mouvement a rappelé le contexte dans lequel s’est déroulée cette saignée  dans les rangs de son mouvement qui a laissé plusieurs éclopés. « Les militants d’IRA avaient organisé un sit-in pacifique le lundi 8 octobre dernier devant l’Assemblée Nationale lors de l’ouverture de sa première session pour demander la libération du président et député Birame Dah Abeid, lorsqu’ils furent sauvagement chargés par des policiers qui avaient visiblement reçu des ordres de casser du manifestant« . Selon Balla Touré, la cruauté démesurée des forces de l’ordre face à des civils désarmés et pacifiques n’a épargné personne, même les femmes qui ont été rouées de coups de matraques et de coups de rangers, après une pluie de gaz lacrymogène. Selon lui, toute cette violence est l’expression d’une indignation, celle d’un régime qui croyait en avoir fini avec un mouvement dont le président  a été isolé pour empêcher la dynamique qui s’était créé entre son aile politique, le parti RAG et le parti Sawab, dynamique qui a permis l’entrée à l’Assemblée Nationale de trois députés de la coalition dont le président Birame Dah Abeid élu, alors qu’il était en prison.

De G.à Dr. Zoubeir, Leila et Abdallahi Abou Diop (Crédit Photo Aidara)

Balla Touré a évoqué les multiples réactions, aussi bien au niveau national qu’international, suite aux exactions sans précédents que les militants d’IRA ont essuyé. Il a déclaré que les auteurs de telles violences sont identifiées, leurs photos et leurs noms seront publiés, précisant qu’une plainte internationale sera déposée à leur encontre auprès des instances en charge des droits de l’homme dans le monde. Tour à tour, les blessés de la répression du 8 octobre se sont exprimés.

De G.à Dr. Abdallahi Abou Diop, EL Hadj et Balla (Crédit photo Aidara)

Pour El Hadj Ould El Id, Coordinateur du mouvement IRA, « pourquoi, lorsque des centaines de personnes se sont assemblés pour accueillir Cheikh Ould Baya (ancien colonel élu président de l’Assemblée Nationale), la police ,n’est pas intervenue pour les disperser car il s’agissait d’un rassemblement non autorisé, et quand il s’est agi des militants venus réclamer pacifiquement la libération de leur président, ils sont chargés comme des ennemis à abattre. Nous allons porter plainte contre ces exactions qui semblent viser une seule communauté« . Pour lui, la lutte va reprendre ses droits après ce petit repos du guerrier.

Pour Abdallahi Abou Diop, blessé à la tête, « la répression est notre lot, nous les gens d’IRA, c’est notre pain quotidien depuis que notre mouvement a vu jour en 2008« . Pour lui, c’est l’acharnement des policiers sur Leïla Mint Ahmed, l’épouse de Birame qui lui a fait le plus mal, soulignant qu’à terre, elle subissait des coups de matraque et des coups de rangers et que lui-même s’est interposé pour en contrer plusieurs. Sinon, son  cas serait encore plus dur. « Qu’Aziz augmente ses effectifs, ses matraques et qu’il renouvelle son stock de grenades car nous n’attendrons pas que nos blessures se cicatrisent. Nous redescendrons dans la rue ! »

(PhotoCrédit Aidara)

Pour sa part, Leïla Mint Ahmed a déclaré que les policiers l’ont visé personnellement. « C’est comme s’ils n’attendaient que moi, avec des ordres précis. Dès qu’ils m’ont vu, ils se sont jetés sur moi à coups de matraques et de coups de godasses. Je souffre de tout mon corps et n’eût été la pudeur je vous aurais montré les ecchymoses qui le tapissent« . Selon elle, les blessés dont elle faisait partie sont restés des heures à l’Hôpital National sans le moindre soin, ce qui explique qu’arrivés à 12 heures, certains blessés n’ont regagné leur domicile que vers 21 heures.

C’est avec la même colère, la même détermination de reprendre le combat, que les autres témoins, Zoubeir Ould Mbareck , président du Comité de Paix d’IRA et Abdallahi Ould Mohamed, se sont exprimés, soulignant que le plus grand exploit qu’ils ont réussi, c’est d’avoir réussi une marche, alors que les forces de l’ordre pensaient avoir mis en place un dispositif sécuritaire qui rendait impossible un tel exploit.

Cheikh Aïdara

 


En Mauritanie, la session parlementaire suspendue jusqu’à nouvel ordre

Les Islamistes de Tawassoul et Birame Dah Abeid. Les deux dilemmes que le pouvoir mauritanien doit résoudre avant de sonner la rentrée des classes pour les parlementaires.

 

Militants d’IRA en sit-in devant l’Assemblée Nationale pour réclamer la libération du député Birame Dah Abeid (Crédit IRA)

La première session parlementaire devait s’ouvrir le 1er octobre 2018, selon l’article 52 de la loi constitutionnelle n°2012-015 portant révision de la Constitution de 1991 qui stipule «le parlement tient deux sessions ordinaires chaque année, d’abord le premier jour ouvrable du mois d’octobre, le second le premier jour ouvrable du mois d’avril ». Contre toute attente, alors même que la Constitution ne le prévoit pas, cette session a été purement et simplement reportée. Mieux, les membres de l’Assemblée n’avaient même pas reçus de convocation et le président de la République n’avait pas, alors que la Constitution l’y oblige, signé le moindre décret de convocation pour l’ouverture de la session. Ceci pour souligner la situation de non-droit dans laquelle la Mauritanie s’est installée depuis quelques années. C’est le DROIT dans sa plénitude qui est même bafoué dans ce pays, comme si l’arsenal juridique existant ne sert que décor. Et ce déni du droit se manifeste dans tous les compartiments de la vie, donnant libre cours à l’Exécutif, celui de naviguer en toute omnipotence, en l’absence de tout contre-pouvoir. Nous sommes même devenus plus barbares que les Califats musulmans du 8ème siècle, eux qui au moins, reconnaissaient au pouvoir judiciaire sa totale indépendance, bien avant qu’un certain Montesquieu dans son « Esprit des Lois » ne vienne poser le postulat des trois pouvoirs, l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire.

Et les exemples du non-respect des lois et des procédures sont devenus hélas légions dans un pays où toutes les décisions reviennent à un seul homme. Mieux, le droit doit se plier à ses volontés. Il est devenu la loi, rappelant tristement cette réplique de Judge Dredd : « Je suis la Loi  » dans ce film américain futuriste où l’ordre est  assuré par des policiers urbains, à la fois juges, jurés et bourreaux.
Ce report de la session parlementaire serait dicté par cette épée de Damoclès suspendue sur le sort des Islamistes, et celui du président d’IRA, Birame Dah Abeid.

En effet, le pouvoir tergiverse encore dans son intention d’interdire le parti Tawassoul et, par ricochet, empêcher ses 14 parlementaires d’intégrer la future Assemblée Nationale. La tension est certainement forte au niveau de l’Exécutif. Mohamed Abdel Aziz est tenu en tenaille. D’une part, il y a les Occidentaux qui tentent de le dissuader d’une telle démarche à l’heure où les jihadistes et les extrémistes endurcis leur causent déjà du fil à retordre. S’en prendre aux Islamistes modérés, surtout qu’ils constituent déjà une force politique certaine, ne ferait qu’envenimer la situation. De l’autre côté, le pouvoir mauritanien doit satisfaire à la demande de l’Arabie Saoudite et celle des Emirats Arabes Unis, des soutiens financiers de taille, qui le poussent à décapiter les frères musulmans comme ils l’ont fait chez eux et en Egypte.  C’est ce dilemme  que Mohamed Ould Abdel Aziz doit d’abord résoudre avant de permettre la rentrée en classe des nouveaux députés. Il a déjà préparé les prémisses d’une telle décapitation, en s’en prenant à celui qui est considéré comme le référentiel des Islamistes mauritaniens, Cheikh Mohamed Hacen Ould Deddew qui a vu son Centre de formation des Ulémas et son Université Ibn Yacine, fermés en guise d’entrée en matière avant d’attaquer le plat de résistance.

L’échange téléphonique, ce mercredi 3 octobre, entre Mohamed Abdel Aziz et Cheikh Mohamed Ben Zayed Al Nahyane, Chef d’Etat-major adjoint des Forces armées émiratis, pourrait avoir un rapport avec le dossier des Islamistes, marquant certainement l’impatience de l’Arabie Saoudite et celle des Emirats Arabes Unis face à ce dénouement qui tarde à venir. Il faut dire que l’argent émirati coule de plus en plus à flot en Mauritanie, la gestion de l’aéroport Oumtounsy de Nouakchott et celui du Port de l’Amitié, construction, dit-on, d’une future base militaire émiratie en Mauritanie, sans compter d’autres fonds placés ailleurs dans l’économie locale.

L’autre dilemme que Mohamed Abdel Aziz doit régler, c’est le sort de l’antiesclavagiste et lauréat des Nations Unies pour les droits de l’homme, Birame Dah Abeid. En prison depuis plusieurs semaines, sous le fallacieux prétexte d’une plainte pour diffamation déposée par un pseudo-journaliste, l’investiture de cet ennemi de longue date du pouvoir mauritanien comme député à l’Assemblée Nationale, semble être une pilule amère à digérer. Là également, le choix est difficile pour un pouvoir qui compte satisfaire ses élans répressifs envers un « empêcheur de tourner rond« , à qui il ne faudrait pas offrir une tribune comme l’Assemblée Nationale, l’immunité parlementaire et le passeport diplomatique. De l’autre, la pression internationale est forte en faveur de la libération de Birame, considéré comme prisonnier politique et dont l’éviction dans ses nouvelles fonctions pourrait le revêtir du manteau de martyr de la cause démocratique, surtout dans un pays qui cherche ad aeternam à redorer son blason de respectabilité.

En attendant, le pouvoir répressif de Mohamed Abdel Aziz continue de faire fi des lois et de la Constitution, en reniant les droits fondamentaux protégés, dont le droit de manifester. Des militants du mouvement IRA ont été sauvagement battus le 1er octobre dernier et l’Honorable député Coumba Dado Kane, malgré son statut, sauvagement violentée, alors qu’ils manifestaient pacifiquement devant les grilles de l’Assemblée Nationale pour réclamer la libération de l’Honorable député Birame Dah Abeid.

Cheikh Aïdara

 


SOS-Esclaves, un Congrès pour renforcer le combat pour les droits humains

L’ONG SOS-Esclaves, connue pour sa lutte pour les droits de l’homme, notamment contre l’esclavage en Mauritanie, a clos dimanche 30 septembre 2018, son 3ème Congrès ordinaire dont l’ouverture a eu lieu vendredi au siège de l’organisation. Trois jours de conclave au cours desquels, les différentes commissions, celle chargée de la révision des textes, celle chargée de l’étude du Manuel de procédures et celle chargée de l’étude de la protection de l’enfance, ont restitué les résultats de leurs travaux et formulé des recommandations. Un nouveau bureau exécutif a été élu et le président sortant, Boubacar Ould Messaoud, a été reconduit sans surprise à la tête de l’organisation.

Table officielle, de g.à dr. Ahmed Wedia, Ch.S.Kamara, Ely Allaf, Boubacar Messaoud (crédit Aidara)

La cérémonie d’ouverture de ce 3ème congrès a été marquée par la présence d’éminentes personnalités de l’opposition, notamment des présidents de partis comme Ahmed Ould Daddah du Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD), Mohamed Jemil Mansour de Tawassoul, Mohamed Ould Maouloud de l’Union des Forces du Progrès (UFP), Samory Ould Bèye de Mostaqbel, des personnalités de la société civile, comme le président de l’Ordre national des avocats, Me Cheikh Ould Hindi, l’avocat Me Brahim Ebetty, l’ancien ministre et coordinateur de la coalition RAG/Sawab, Oumar Ould Yali, Sarr Mamadou du FONADH, la député Khadiatou Malik Diallo.

Ahmed Dadda et Mohamed Maouloud, 2ème et 3ème à partir de la gauche (crédit Aidara)

L’occasion fut surtout empreinte du discours-bilan prononcé par le président Boubacar Ould Messaoud, entouré d’éminents membres fondateurs et sympathisants de SOS-Esclaves, à l’image du Pr.Cheikh Saad Bouh Kamara, l’ancien ambassadeur Ely Ould Allaf, président du Congrès, pour ne citer que ceux-là. L’Union européenne était aussi représentée, à travers Pierre Yves-Renaud, tout comme les délégués de Minority Rights Group International, partenaires de SOS-Esclaves. Boubacar Ould Messaoud a déploré l’absence des autorités malgré selon lui, l’invitation qui leur a été adressée, considérant la présence de Dahmoud Ould Abdatt, conseiller du Ministre de la Justice comme découlant de lui-même, puisqu’il est membre de l’organisation.

Des membres de Minority Group et derrière Jemil Mansour et Omar Yali (crédit Aidara)

C’est le bilan de plus de 23 ans de lutte pour les droits humains et l’éradication de l’esclavage que Boubacar Ould Messaoud a évoqué, se réjouissant des étapes franchies et des difficultés surmontées avec toujours ce même objectif en ligne de mire, une Mauritanie réconciliée avec elle-même, débarrassée de toute forme d’injustice. Pour lui, « la lutte pour l’éradication de l’esclavage doit être l’affaire de tout le monde« , et qu’aucune « communauté ni organisation n’en détient le monopole« . Il faudrait selon lui combattre l’esclavage en milieu maure et avec la même fermeté en milieu négro-africain où « parfois les préjugés qui s’y rattachent et les pratiques qui en découlent dépassent l’entendement » a-t-il précisé.

Ainsi, pour le président de SOS-Esclaves, le troisième congrès qui vient de se dérouler a été l’occasion pour les congressistes de renouveler l’engagement qui était le leur, celui de faire de leur organisation un outil de promotion de tous les droits humains en général et d’éradication de l’esclavage en Mauritanie, en particulier.

De dr.à g. : le député Me El Id, Cheikh Ould Hindi, Samory Beye (5ème) (crédit Aidara)

C’est dans ce cadre que Boubacar Ould Messaoud a cité les cas d’esclavage que son organisation a présenté devant les juridictions nationales entre 2008 et 2011, avec en apothéose, l’affaire des deux frères Said et Yarg, et la première condamnation d’esclavagistes, même si cette condamnation ne fut que symbolique, car selon lui, elle n’a été d’aucune conséquence, le prévenu ayant bénéficié d’un allègement de peine et libéré au bout de quelques temps.

Sur le plan de l’appui et de l’accompagnement des victimes d’esclavage ou de ses séquelles, SOS-Esclaves a bénéficié selon son président de 18 projets dans 8 régions du pays, avec l’appui de ses partenaires, Anti-Slavery et Minority Rights Group, mais aussi de quelques donateurs étrangers et nationaux. Ces appuis ont servi, selon lui, à l’assistance judiciaire, aux moyens de libération des victimes ou de leur convoyage, mais aussi en termes de fonds d’urgence pour l’insertion, et le renforcement de capacités des groupes de soutien des membres qui assurent les activités d’accompagnement, d’aide et de soutien aux victimes, mais aussi en termes de sensibilisation et d’information des communautés autour de la législation, entre autres.

La député Khadiatou Malik Diallo suivie de Me Brahim Ebetty (crédit Aidara)

Parmi les difficultés rencontrées par SOS-Esclaves dans son combat pour les droits humains et la lutte contre l’esclavage en Mauritanie, Boubacar Ould Messaoud a cité la non indépendance de la justice, la complicité implicite ou explicite de nombreux responsables de l’administration et de la sécurité face aux pratiques esclavagistes, les difficultés à créer une jurisprudence, à instaurer le dialogue constructif avec l’Etat, à constituer un fonds propre de l’association, à avoir suffisamment de documents légaux, entre autres.

A la fin de son discours, le président Boubacar Ould Messaoud a demandé à l’assistance d’observer une minute de silence et la récitation de la Fatiha à la mémoire de personnalités disparues qui ont marqué de leur vivant la lutte pour la promotion des droits humains et la lutte contre l’esclavage en Mauritanie, à l’image du diplomate Mohamed Said Ould Homody; l’ingénieur Niang Abdoul Aziz, le professeur Mohamed Mahmoud Ould Breihmatt, Elhadj Ould Shaba, Ethmane Ould Mahmoud Ould Souweiloum, ou plus récemment le juge Bâ Aliou.

Cheikh Aïdara

L’intégralité du discours de Boubacar Messaoud lors du troisième congrès de SOS-Esclaves

Honorables invités

Le troisième congrès de notre organisation dont nous célébrons aujourd’hui les festivités intervient à un moment particulièrement important d’un processus de lutte enclenché bien avant la création de l’organisation en 1995 pour tous les droits de l’homme en général et pour l’éradication de l’esclavage en particulier.

Ainsi, après plus de vingt-trois ans de combat ponctué de hauts et de bas, SOS-Esclaves se réjouit aujourd’hui d’avoir réalisé certains succès qui lui permettent d’entretenir l’espoir de voir un jour une Mauritanie réconciliée avec elle-même et départie de toute injustice sociale où la promotion de tous les droits est une réalité et où le Mauritanien de toutes les communautés nationales n’est plus qu’un Citoyen.

La lutte pour son éradication doit être l’affaire de tout le monde. Aucune communauté ni aucune organisation n’en détient le monopole. Surtout que cette pratique est commune à toutes les communautés nationales.

Autant l’esclavage doit être combattu en milieu Arabe, autant il doit l’être dans les milieux négro-africains (Soninké, Poular et Wolof) où parfois les préjugés qui s’y rattachent et les pratiques qui en découlent dépassent l’entendement.

Ce troisième congrès constitue donc pour nous une occasion de renouveler l’engagement de SOS-Esclaves de rester comme toujours une organisation de lutte pour la promotion de tous les droits humains en général et pour l’éradication de l’esclavage en Mauritanie en particulier à travers le soutien inconditionnel à toutes les victimes de violations quelque soient leurs origines sociales contre tous les oppresseurs de quelque communauté qu’ils soient. SOS-Esclaves adopte une approche pacifique basée sur la légalité et le respect des textes et lois en vigueur dans le pays sans jamais accepter ni la moindre concession ni la moindre compromission.

C’est dans ce contexte qu’agit SOS-Esclaves dénonçant l’esclavage par ascendance et portant au niveau des juridictions les cas qui lui sont soumis par les victimes ou leurs proches. De 2008 à 2011, les cas sont le plus souvent requalifiés en conflit de travail, ou en exploitation des mineurs, ou impossibilité de contact des prévenus qui sont supposés être ailleurs que sur le sol mauritanien. A partir de 2012 avec le cas de Said et Yarg, la juridiction décide d’une peine aux auteurs de crime d’esclavage en dessous de celles prévues par la loi, peine malheureusement non suivie d’effet, le prévenu ayant bénéficié d’un allégement de peine en contrôle judiciaire.

Il est constaté une obstruction instaurée en système par les autorités pour dissimuler toute tentative d’information sur les cas de violation des droits humains en général et une banalisation des cas d’esclavage en particulier.

En 8 ans, l’association a pu gagner 18 projets mis en œuvre diversement dans 8 régions du pays sur toutes les thématiques concernant l’esclavage ; ces projets ont été mis en œuvre soit avec les partenaires Anti Slavery International, Minority Rights Group avec des financiers de donateurs internationaux ou sur levée locale des fonds de donateurs étrangers et nationaux.

Les projets ont servi essentiellement à la prise en charge des victimes en termes d’assistance juridique, en termes de moyens pour la libération et le convoyage des victimes, en termes de fonds d’urgence contribuant à leur réinsertion, et en renforcement de capacités des groupes de soutien des membres qui assurent l’ensemble des activités d’accompagnement, d’aide et de soutien aux victimes, mais aussi les sensibilisations et l’information des communautés autour de la législation, les difficultés et défis des victimes, les difficultés que rencontre l’association à poser une bonne jurisprudence, et aussi à alimenter un plaidoyer pour l’amélioration de la prise en charge des questions de l’esclavage.

L’association a connu beaucoup de difficultés mais aussi beaucoup de succès importants qui tendent tous vers une vérité essentielle : c’est de faire plus qu’il n’a jamais été fait pour que l’organisation soit plus forte par son existence et sa présence sur tous les terrains, ses activités vers les victimes et survivants de l’esclavage, vers les communautés nationales et internationales.

Elle doit renforcer les outils juridiques pérennisant son existence : manuel de procédure, statuts, règlement intérieur, politique de protection de l’enfance, politique contre le harcèlement des femmes, etc.

Principales difficultés de 2010 à 2018

L’exercice de répertorier les difficultés de l’association s’avère en soi une difficulté. Les défis sont d’autant plus nombreux et contextuels que les meilleurs résultats:

– N’avoir pas eu le statut de partie civile a longtemps limité l’action de l’association à l’endroit des victimes

– Malgré les moyens humains et matériels investis dans les dossiers, malgré la célérité commandée par la loi, il est difficile de les programmer.

– La non indépendance du pouvoir judiciaire de l’exécutif

– La complicité implicite ou implicite de nombreux responsables de l’administration et de la sécurité face aux pratiques esclavagistes

– La non indépendance de l’agence chargée de l’éradication de d’esclavage

– La non mise à niveau des mesures d’accompagnement à la loi (tribunaux, police et gendarmerie spéciale, services sociaux dédiés), centres d’écoute et de suivi psychologique non existants)

– Difficultés de créer une jurisprudence

– Difficultés d’instauration d’un dialogue constructif avec l’Etat

– Difficultés de constituer un fonds propre de l’association

– L’insuffisance des documents légaux :

(1) manuel de procédure, (2) statut et règlements intérieurs, (3) politique de protection de l’enfant, (4) politique de protection contre le harcèlement des femmes, (5) politique contre la corruption

– Communication interne de l’association et la gestion des conflits sont à améliorer

Principaux meilleurs résultats 2010 à 2018

De 2010 à 2018 l’association a enregistré des résultats importants :

Elle a eu l’opportunité avec l’appui des partenaires :

– De se positionner comme une des associations ayant acquis l’expertise sur les questions liées à l’esclavage par ascendance

– D’assurer un suivi et accompagnement des victimes sans interruption de 2008 à 2018.

– D’avoir eu à son compte (1) le procès de Salma Mint Ahmed Koïry et Oum El Ide Mint Salem Tayvour, esclaves de Madame Oumelmouminine Mint Boubakar Vall, cadre à la BCM, dossier traité sous la loi contre la traite des personnes, (2) procès de Said et Yarg tenus en esclavage par la famille de Monsieur Cheikh ould Hassine à Lemden dans les environs d’Aleg au Brakna, (3)procès de Mboirika Mint Khdeija Mint Ahmed à Néma, tenue en esclavage par Mme M’Teytou Mint boba, d’Echemim (30 km Nord Est de Nema), procès de Vatma Mint Hamody et de Vatma Mint Zaida de Néma, tenues en esclavage par les sieurs Hanana Ould Sidi Mohamed et Khllihina Ould Haymad, procès de Rabi’a et ses sœurs à Nouadhibou où pour la première fois l’association use sans coup férir de son statut de partie civile.

– D’assurer un appui institutionnel continu pour les bureaux de Nouakchott de 2008 à 2018, Néma et Atar de 2011 à 2019, de Bassiknou de 2013 à 2019.

– D’avoir la propriété d’un siège national, une grosse acquisition qui assure une pérennité de l’association.

– D’avoir la propriété de 3 véhicules

– De donner mensuellement à 132 personnes un pécule qui va des indemnités à des contributions au transport et communication

– D’avoir une base de données des victimes accompagnées depuis 2008

– D’avoir mis en œuvre 18 projets sur diversement les thématiques :

  1. a) du travail des enfants harratines, des droits des femmes harratines,
  2. b) l’assistance juridique des survivants à l’esclavage,
  3. c) la sensibilisation des populations autour de la loi et de la problématique de l’esclavage,
  4. d) la mise en œuvre d’AGRs pour les femmes et les hommes,
  5. e) l’alphabétisation des femmes et des enfants survivants et descendants d’esclaves,
  6. f) Formation des femmes Harratines en métiers
  7. g) un plaidoyer au niveau régional et international autour de toutes les questions liées à l’esclavage
  8. h) un accroissement de la population des membres
  9. h) une renommée et une expertise sur l’esclavage en Mauritanie
  10. i) des alliances fortes au niveau national, régional, international
  11. j) Appui à l’Association Mauritanienne pour l’Eradication de l’Esclavage et de ses Séquelles (AMEES) dans la lutte contre les pratiques esclavagistes à Coumba Ndaw, région du Guidimakha

Je voudrai rendre un vibrant hommage à d’illustres militants de SOS-Esclaves aujourd’hui disparus qui ont chacun selon ses capacités et ses compétences contribué efficacement au travail de l’organisation. Je veux citer :

Le diplomate Mohamed Said Ould Homody

L’ingénieur Niang Abdoul Aziz

Le professeur Mohamed Mahmoud Ould Breihmatt

Elhadj Ould Shaba

Ethmane Ould Mahmoud Ould Souweiloum

Je vous appelle tous à l’observance d’une minute de silence et à la lecture de la Fatiha pour le repos de leurs âmes.

Mesdames, Messieurs, Honorables invités

Mesdames, Messieurs les congressistes

Au nom de SOS-Esclaves et à mon nom personnel, je vous adresse mes vifs remerciements et ma profonde gratitude pour l’honneur que vous nous faites en acceptant de venir partager avec nous ce moment décisif de l’histoire de notre organisation. Mes remerciements vont aussi à tous nos partenaires nationaux et internationaux sans lesquels les succès précités n’auraient pas été possibles. J’invite enfin les congressistes à de laborieuses réflexions pour apporter toutes les contributions positives de nature à permettre à leur organisation d’améliorer ses prestations pour la promotion de tous les droits de l’homme en Mauritanie, en Afrique et dans le Monde.

Je vous remercie.

Nouakchott, le 28 Septembre 2018