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« La Mauritanie, leader régional en matière antiterroriste »

Au cœur des problématiques, tant nationales, sous-régionales, qu’internationales, la lutte contre le terrorisme constitue aujourd’hui le fondement même de la sécurité de tout Etat et de son peuple, et de la préservation de ses intérêts suprêmes. La sauvegarde d’une stabilité représente le garant du maintien des institutions politico-économiques, des capacités de défense, des perspectives de croissance ou de développement des Nations. Consciente de ces enjeux sensibles, la Mauritanie a pris dès le début de front ce combat, mené en première ligne dans le Sahel, et fait aujourd’hui figure de modèle. A  la tête de la Direction de la Sûreté de l’Etat (DSE), en charge des Renseignements généraux et de la lutte contre le terrorisme, le Commissaire divisionnaire Sidi Ould Baba Al Hacen revient sur ce qui fait du modèle mauritanien un exemple de réussite. Interview.

Commissaire divisionnaire Sidi Ould Baba Al Hacen

En quoi la Mauritanie serait-elle exemplaire en matière de lutte contre le terrorisme ?

Ce positionnement n’est pas un affichage politique ou diplomatique, mais bien un constat basé sur des faits précis. De prime abord, la Mauritanie est le premier pays de la région sahélienne à avoir refusé le diktat du terrorisme et à s’y être confronté. C’est dès 2009 qu’a été élaborée une Stratégie nationale de lutte contre le terrorisme, puis mis en place plusieurs instruments dont un pôle judiciaire, un service antiterroriste, des unités spéciales mobiles de l’armée, une sécurisation biométrique des frontières, une lutte idéologique fondée sur la modération islamique et la tolérance, un plan de développement en faveur de la jeunesse, des femmes et de la liberté d’expression, etc. : ce qui traduit une grande réactivité, un engagement fort contre ce phénomène et un indéniable volontarisme.

Cette stratégie a en outre immédiatement été initiée de manière multidimensionnelle. C’est-à-dire qu’elle repose sur des piliers prenant à la fois en compte les aspects militaro-sécuritaires, mais aussi idéologiques et religieux, législatifs, ou encore socio-économiques. A environ 10 ans de mise en œuvre, le bilan est positif, puisque la Mauritanie peut concrètement se targuer de maîtriser ses frontières, son territoire et sa population. L’ensemble des cellules dormantes ont été démantelées, plus de 650 arrestations ont été effectuées pour être prises en charge par la justice, avec des actions de réinsertion vers les repentis, et plus aucun attentat n’a été perpétré depuis la tentative d’attaque à la voiture piégée à Nouakchott, en 2011 (ndlr, ayant visée la présidence mauritanienne et revendiquée par Al-Qaeda). Quel pays peut revendiquer un tel résultat ?

Comment appréhendez-vous les accusations selon lesquelles la Mauritanie aurait signé une entente avec AQMI ?

C’est une question qu’il est important d’aborder, pour justement mettre définitivement fin à ces propos injustifiés et outrageants, qui ne reposent sur aucun fondement, ni présomption, et que certains trouvent intérêt à relayer. Factuellement, la Mauritanie n’a jamais relâché aucun prisonnier salafiste, ni participé à aucun payement de rançon en vue de libérer un otage, ni négocié directement ou indirectement avec des terroristes, contrairement aux accusations qui lui ont été portées. A aucun moment la Mauritanie n’a été un domaine d’entraînement pour les terroristes non plus et il n’y existe plus aucune cellule dormante. Sa posture est restée fidèle. Elle a fait montre d’un réel dynamisme et de nombre d’initiatives pour éradiquer le terrorisme sur son territoire et même au-delà, ce qui est connu des groupes terroristes qui n’ont aucun intérêt à tenter de franchir des frontières sécurisées comme les nôtres. Alors que la bande frontalière mauritanienne s’étend sur une surface immense, environ 2 300 km rien qu’avec le Mali, ont été installés des postes de contrôle dotés de matériels d’identification biométriques sur tout son long et un maillage a été déployé sur l’ensemble du territoire, pour une maîtrise resserrée des mouvements de personnes. Les frontières mauritaniennes ne peuvent donc être franchies.

La Mauritanie n’agit pas seule. Elle est partie aux conventions internationales, s’est conformée aux résolutions onusiennes afférentes à la lutte contre le terrorisme et a ratifié des partenariats bilatéraux et multilatéraux avec d’autres Etats concernés de la sous-région, tout particulièrement avec les pays membres G5 Sahel, mais aussi d’autres partenaires étrangers. Que ce soit en termes d’actions sécuritaires directes, de partage de renseignements et d’entraide judiciaire internationaux, de lutte contre le financement du terrorisme via le blanchiment d’argent, ou de lutte contre la radicalisation, la Mauritanie joue pleinement son rôle de pays leader dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.

J’ajoute que les forces mauritaniennes interviennent au-delà de nos frontières. Elles participent à plusieurs opérations de paix sous égide des Nations Unies de manière « exemplaire », pour reprendre l’expression employée par l’Ambassadeur de France en Mauritanie. Ce dernier a également salué tous les autres efforts que nous faisons pour favoriser la paix dans l’ensemble de la région et notamment dans le cadre du G5 Sahel, dont le siège du Secrétariat permanent se trouve à Nouakchott.

Notre implication dans cette lutte est réelle et s’est manifestée par anticipation comparativement aux autres pays de la région et d’ailleurs : pour la défense de notre territoire, de nos intérêts propres et ceux de nos partenaires, et en particulier pour favoriser le développement du pays. La Mauritanie est un pays leader au niveau régional dans la lutte contre le terrorisme. Je pense que c’est justement cette réussite jalousée qui est à l’origine de tentatives de décrédibilisation de la part d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, pour ternir cette image de marque qui fait phare et bloque des perspectives d’avenir sur le plan politique.

Qu’est-ce qui, selon vous, expliquerait la singularité mauritanienne ?

Commissaire divisionnaire Sidi Ould Baba Al Hacen

D’une part, les Mauritaniens ont tout de suite eu conscience de la menace que peut peser le terrorisme et de la nécessité de la juguler, au début avec ses modestes moyens et sans aucun soutien, pour ne pas voir le pays prendre la direction de l’Afghanistan. La Mauritanie jouit d’une histoire et d’une culture bien ancrées, qui ne peut aisément subir des influences extérieures, notamment en matière de religion. Notre tradition islamique, de rite malékite, a toujours rejeté l’extrémisme et éduqué autour de valeurs de modération et de tolérance. C’est cela notre ciment. Le terrorisme n’est pas né au sein du tissu social mauritanien, c’est un phénomène extérieur, que l’on ne saurait laisser importer et se propager ici sans une résistance ferme.

D’autre part, il existe une connexion indéniable entre terrorisme et sous-développement, car la misère et le désespoir constituent le terreau pour le recrutement de jeunes, en situation de fragilité et donc manipulables. C’est bien pourquoi la conception mauritanienne de lutte contre le terrorisme allie sécurité et développement. Une conception globale qui anime d’ailleurs aussi notre partenaire privilégié que constitue l’Union européenne, selon sa stratégie de 2011 pour le Sahel, et qui rayonne dans la sous-région, puisque le G5 Sahel en a fait son mot d’ordre.

Par quoi se traduit la coopération avec l’Union européenne et ses Etats-membres en matière de lutte contre le terrorisme ?

L’Union européenne et ses Etats-membres sont liés avec la Mauritanie de par une coopération de longue date, dans le cadre d’actions multiples. Cette coopération doit avec des interactions dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, notamment pour ce qui est de son volet Sécurité et Développement. Le Projet d’appui à la Sécurité et au Développement est venu à point nommé dans ce sens.

Que pouvez-vous nous dire sur cette future Académie de la paix et de la sécurité mauritanienne ?

Il s’agit à l’origine d’une initiative mauritanienne, désormais soutenue par l’Union européenne et d’autres acteurs, dont l’ambition est d’aboutir à un référentiel mutualisé de formations spécialisées, délivrées par des enseignants experts, à destination de la police, des armées dont son service de santé, de la gendarmerie, de la garde nationale et du groupement de sécurité routière. Pour ce qui est de la police, dont je fais partie, les compétences des unités placées sous mes ordres – et primo-intervenantes en cas de menace terroriste intérieure – seront, par exemple, renforcées grâce à un entraînement spécifiquement dédié au milieu urbain.

De manière plus générale, cette structure inédite, placée sous la tutelle du ministère de l’Intérieur mais de dimension interministérielle, constituera un pôle d’excellence national unique, à vocation potentiellement régionale. Le tout pour une efficacité accrue face au terrorisme, grâce à mise en cohérence opérationnelle et au bénéfice de l’ensemble des populations. A ce stade, une première étape vient d’être franchie avec la signature du décret, en mars 2018, puis la nomination d’un officier de marque pour le démarrage (ndlr, cf. encadré). L’objectif est de délivrer les premières formations, à partir d’octobre prochain, puis de monter progressivement en puissance.

Une ampleur qui ne pourra cependant être prise sans la participation d’autres partenaires techniques et financiers à cette lutte commune et décisive, à l’image du Raid, l’unité d’élite de la police française, qui entretient un lien fort avec notre unité propre, le Service opérationnel de la police (SOP).

Zeina

Un officier de marque pour l’Académie de la paix

Commissaire divisionnaire Boubacar Vadhily Nagi

Après la parution du décret annonçant sa création, en mars 2018, la future Académie de la paix et de la sécurité mauritanienne bénéfice désormais d’un officier de marque, le Commissaire divisionnaire Boubacar Vadhily Nagi, Directeur central de la police judiciaire et de la sécurité publique.

Celui-ci se chargera d’en accompagner la création, jusqu’au lancement des premières formations, prévu à partir du mois d’octobre prochain et la nomination d’un Commandant pour cette Académie.

 

 

 


Alliance IRA-Sawab, un marché gagnant-gagnant

L’alliance politique que viennent de sceller l’Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) et le parti d’obédience baathiste, Sawab, fait couler beaucoup d’encre. Entre les partisans de l’IRA qui y voient une « clairvoyance politique » et ses détracteurs qui ont signé déjà la mort sociale et politique du leader antiesclavagiste, Birame Dah Abeid, les analyses mêlent sarcasme de mauvais alois, lynchage morbide et coups de poker hasardeux. Les deux partis y voient pour leur part, un marché gagnant-gagnant dans un domaine où la logique perd le plus souvent ses repères.

Birame Dah Abeid et Abdessalam Horma (président Sawab) au milieu en boubou (Photo Aidara)

En 2000, lorsque Messaoud Ould Boulkheïr, défenseur invétéré de l’identité harratine et porte-flambeau de la lutte contre l’esclavage se rallia au parti  « Al Taliaa » d’obédience nassériste pour former l’Alliance Populaire Progressiste (APP) après avoir vu son parti Action pour le Changement (AC) dissous, un tollé s’était élevé pour condamner un tel attelage, les plus pessimistes ne donnant à cette alliance « contre-nature » qu’une courte durée de vie. La suite est connue. Grâce à cet accord, les Nasséristes entrèrent au Parlement, eurent leurs premiers maires et conseillers municipaux et même des ministres. Et Messaoud s’en sortira avec le poste de Président de l’Assemblée nationale, certes par des alliances qui le portèrent de plus en plus vers les tenants du pouvoir, au point de perdre peu à peu sa verve polémique et qu’il s’éloigna de ses idéaux. Mais la politique ayant comme seul objectif la conquête du pouvoir, Messaoud et les Nasséristes étaient parvenu à leurs fins.

Aujourd’hui, l’histoire semble bégayer. Qui eût parié il y a quelques mois, que le mouvement antiesclavagiste IRA, représenté à tort ou à raison comme un mouvement anti-beydane qui cristalliserait l’ensemble des revendications des harratines et des Négro-Africains, scellerait un accord politique avec un parti baathiste, considéré également à tort ou à raison comme l’ennemi juré de ces deux franges. Cet attelage qui n’est pas le premier en matière d’accords ou d’arrangements de nature électoraux entre partenaires en apparence inconciliables, prouvent qu’en matière politique, le résultat compte plus que les sensibilités.

Quid du parti Sawab

Le parti Sawab, créé en 2004, est dépeint par les mouvements Négro-Africains, comme l’un des bras armés du régime de Ould Taya ayant participé aux douloureux évènements constitutifs du « Passif humanitaire« , marqués par les déportations massives et les tueries des années 89-91. Ce que le parti avait démenti dans un communiqué publié en juillet 2007, soulignant que « le passif humanitaire fait partie d’un ensemble de dossiers qui se sont entassés pendant toutes ces années d’exactions et de régimes d’exception, menaçant la survie même de l’Etat, depuis sa création jusqu’à nos jours » ajoutant que « la responsabilité complète de l’Etat, à travers le régime du moment, a toujours été entière dans ses luttes contre ces adversaires réels ou supposés« .

Une partie de la foule venue assister au meeting à l’Ancienne Maison des Jeunes de Nouakchott (Photo Aidara)

Il faut dire que le « Passif humanitaire » a longtemps servi de marchandises politiques pour les mouvements ou partis négro-africains dans leur recherche d’audiences électorales, sans que ces arguments n’aient pu leur faire rallier la totalité de l’électorat négro-africain.

Aujourd’hui, les enjeux suscités par les élections municipales, régionales, législatives et présidentielles qui pointent du nez courant 2018 et 2019, semblent contraindre les acteurs à des arrangements stratégiques.

Le parti Sawab souffre en effet de manque d’assise populaire. D’où une absence chronique à toutes les consultations électorales auxquelles il a pris part. Le parti ne s’est en effet jamais présenté à une élection présidentielle. Lors des législatives-municipales de 2006-2007, le parti s’était présenté seulement dans 9 Wilayas sur 13 et n’a pu obtenir le moindre député ni le moindre maire. En 2013, le parti Sawab avait refusé les résultats des élections municipales et législatives et demandé la dissolution de la CENI, parce qu’il n’avait pu obtenir le moindre conseiller municipal.

Fort de ce handicap lié à la quasi inexistence d’une base électorale, et de crainte de ne pas engranger le 1% nécessaire qui le prémunirait d’une dissolution prévue par la nouvelle loi sur les partis politiques, le parti Sawab compte ainsi sur la forte mobilisation du mouvement IRA pour parvenir à ses fins. Ainsi, dans l’accord qui vient d’être paraphé, jeudi 31 mai dernier, les deux partis comptent investir ensemble les législatives, les régionales et les municipales, dans l’espoir d’engranger des sièges. En contrepartie, le parti Sawab investira en son nom, le président Birame Dah Abeid, pour la Présidentielle de 2019.

Ce que gagne IRA dans ce marché et ce qu’il risque de perdre

En s’alliant au parti Sawab d’obédience baathiste, le mouvement antiesclavagiste IRA qui souffre d’une non-reconnaissance officielle et qui risque de ne pas pouvoir prendre part aux consultations électorales, trouve un cadre légal pour s’investir dans le champ politique. Ce qui lui permettrait de conquérir des mairies, des conseils régionaux et des sièges de député. Autant de tremplins pour véhiculer son programme de société et faire entendre la cause de ses militants et sympathisants. Son leader, Birame Dah Abeid, pourra ainsi se lancer à la conquête de la Magistrature suprême et bousculer l’ordre des préséances comme il l’avait déjà réussi lors de la Présidentielle de 2014 où il s’était hissé à la deuxième place, derrière le président Mohamed Abdel Aziz.

Vue partielle de la salle et les représentants de partis invités aux premiers rangs (Photo Aidara)

Cette option stratégique du mouvement IRA fait cependant l’objet d’un tir nourri de la part de ses détracteurs qui voient dans cette aventure, un suicide collectif du mouvement et de son président et un cadeau empoisonné offert au pouvoir. En effet, d’aucuns trouvent que le discours radical du mouvement IRA va s’estomper à travers cette alliance et qu’il court le risque d’un désengagement progressif de son programme derrière les opportunismes politiques. Il est reproché ainsi au mouvement IRA d’avoir sacrifié son idéal droit de l’hommiste sur l’autel des ambitions personnelles de ses dirigeants pour la gloire politique. Ce qui semble être loin d’être confirmé, à la lumière du discours musclé de Birame Dah Abeid, lors de la cérémonie qui a marqué son alliance avec le parti Sawab. Un discours qui a commencé par une provocation, lorsqu’il décida de commencer en français plutôt qu’en arabe, ce qui aurait pu froisser des alliés idéologiquement marqués. Il reconnaît en filigrane le difficile choix d’une alliance dictée par « la complexité de la lutte et la brutalité de l’adversaire« , précisant que ce n’est qu’une « fraction détachée et indépendante de l’ONG IRA » qui est concernée par cet accord et non l’ONG dans son ensemble.

Ce discours pourrait convaincre les militants d’IRA, même si les forces centrifuges vont user de la diabolisation du parti Sawab, pour condamner une telle alliance et cristalliser le ressenti des militants négro-africains du mouvement.

Cheikh Aïdara


Nouadhibou : Magistrats, OPJ et administrateurs des régions du Nord face à la loi 2015-031 incriminant l’esclavage

Nouadhibou a abrité les 23 et 24 mai 2018 un atelier de formation des acteurs de mise en œuvre de la Loi 2015-031 du 10 septembre 2015 incriminant l’esclavage et réprimant les pratiques esclavagistes. Cette formation initiée par la section Mauritanie du Bureau du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme et le Projet Bridge du Bureau International du Travail, en collaboration avec le Ministère de la Justice, le Ministère de la Fonction Publique et le Ministre de l’Intérieur avait regroupé une quarantaine de participants, des procureurs, des juges d’instruction, des officiers de la police judiciaire (gendarmes et policiers), des inspecteurs du travail ainsi que des administrateurs, des élus et des membres de la société civile.

Vue de la table-officielle (Photo Aidara)

Pendant deux jours, du 23 au 24 mai 2018, Nouadhibou a réuni plusieurs experts du Bureau du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme et ceux du Projet Bridge du BIT, mais aussi des experts du Ministère de la Justice, de l’Intérieur et de la Fonction Publique, magistrats, Officiers de la police judiciaire (OPJ), administrateurs, inspecteurs du travail, élus et membres de la société civile. Cette rencontre avait pour objet d’assurer une mise en œuvre plus efficiente de la Loi 2015-031 du 10 septembre 2015 portant criminalisation de l’esclavage et de ses pratiques, par une formation plus approfondie des acteurs sur le contenu et la portée de cette loi, mais aussi sur leur rôle en tant qu’agents d’exécution et de mise en œuvre.

Une loi presque méconnue par les acteurs

Le besoin de formation des acteurs de mise en œuvre de la Loi 2015-031 résulte d’un sondage qui a révélé une connaissance peu complète de la loi par ceux qui sont censés l’appliquer, magistrats, OPJ, administrateurs territoriaux, élus et membres de la société civile.

Vue partielle de la salle (Photo Aidara)

Le sondage a porté sur un échantillon de 25 administrateurs, dont 1 Wali, 2 Walis adjoints et 9 Hakems, 46 élus locaux dont 6 députés, 10 autorités judiciaires dont 1 Président de cour criminelle spéciale et 25 autorités sécuritaires. Soit un total de 112 sur 140 personnes visées par le sondage qui a porté sur un total de 45 questions, 13 questions aux autorités administratives, 15 questions aux autorités judiciaires et 17 questions aux élus. Un total de 1684 réponses par « connait » ou « ne connait pas« , ont été données aux questions.

L’interprétation des données a révélé que d’une manière générale, les autorités concernées ne connaissent que partiellement la Loi 2015-031.

Sur la définition de l’esclavage, aucune autorité administrative n’a pu définir de façon exacte l’esclavage et les pratiques esclavagistes. Peu d’entre ces autorités savent que l’esclavage a été hissé au rang de crime contre l’humanité et connaissent les sanctions encourues par les auteurs et complices de pratiques esclavagistes. Aucune des autorités administratives interrogées ne sait à quoi elle s’exposerait lorsqu’elle se rendrait elle-même coupable de pratiques esclavagistes.

Sur la conduite que l’OPJ doit tenir lorsqu’il reçoit une dénonciation de pratiques esclavagistes, 21 gendarmes et policiers ont évoqué la procédure prévue par le Code de procédure pénale et 29 autres ne savent pas à quoi s’en tenir dans un pareil cas. Sur les juridictions instituées, 32 en connaissent la dénomination et le siège, 18 ne savent pas. Sur les droits des victimes, 6 réponses justes mais 44 autres ne savent pas.

Sept juges sur les 10 interviewés ne savent rien de la formation obligatoire prescrite par l’article 20 alinéa 2 de la loi, ce qui dénote d’un défaut de lecture de la loi et d’un défaut de formation sur cette loi. Huit juges sur 10 ne savent pas la définition exacte de l’esclavage et de ses pratiques analogues. Sur les peines encourues, les juges de l’intérieur du pays, contrairement à ceux de Nouakchott, ne savent pas que c’est la double peine qui s’applique à l’auteur de l’infraction d’esclavage (emprisonnement plus amende). Ils ne savent pas qu’en cas d’esclavage, la loi les oblige à procéder à la saisie conservatoire des biens appartenant au présumé auteur de l’acte, pour garantir le droit de la victime.

En conclusion, le sondage a permis de constater que les autorités administratives, les autorités judiciaires et les OPJ ne connaissent pas assez la loi et leur rôle. Idem pour les élus. D’où la nécessité d’une formation de l’ensemble de ses acteurs à la Loi 2015-031.

Droits de l’homme, esclavage et travail forcé

Les participants ont suivi pendant deux jours plusieurs communications. La première sur « Droits de l’Homme et esclavage : concepts et définitions » a permis à M.Déthié Sall, de revenir sur les concepts de base des droits de l’homme, avec un survol historique de cette notion ainsi qu’un passage en revue exhaustif des différents traités et conventions internationaux ratifiés par la Mauritanie, en plus des Dix organes du Traité chargés de veiller à l’application des engagements pris par le pays dans ce domaine.

Vue partielle de la salle (Photo Aidara)

Il a par la suite défini l’esclavage, « condition d’une personne sur laquelle s’exercent tous les attributs de propriété ou certains d’entre eux« , notamment le droit d’usage (usus), le droit de disposition (abusis) et le droit de jouissance (fructus).

M.Marc Ninerola a présenté pour sa part une communication sur le « Travail forcé et l’esclavage » en faisant le parallèle entre le Convention n°29 de l’OIT de 1930 qui définit en son article 2 le travail forcé comme étant « tout travail ou service exigé d’un individu sous la menace d’une peine quelconque et pour lequel ledit individu ne s’est pas offert de son plein gré » et la loi 2015-031. Il a rappelé dans ce cadre que le Code du Travail de Mauritanie interdit et sanctionne en son article 5 le travail forcé.

M.Déthié Sall est revenu pour présenter les « Mécanismes de protection contre l’esclavage » en mettant en exergue les obligations de la Mauritanie qui, rappelle-t-il, a donné aux traités et conventions ratifiés une force supérieure à ses propres lois (article 20 de la Constitution). Il a aussi évoqué l’Examen Périodique Universel (EPU) qui permet de jauger du degré de respect par les Etat de leurs engagements en matière des droits de l’homme, ainsi que le fonds mis à leur disposition en cas d’incapacité à mettre en œuvre les dits engagements et recommandations.

Les participants ont eu droit également à un exposé exhaustif sur les « Dispositions de la loi 2015-031« , présenté par M.Amadou Abdoul Dia, expert-juriste, qui a mis l’accent sur le rôle, les responsabilités et les obligations des acteurs de mise en œuvre ainsi que les droits des victimes. Il a mis l’accent sur le rôle du juge dans la mise en œuvre de la Loi, mais aussi celui des maires en leur qualité d’agents locaux et d’agents de l’Etat les plus proches des populations. Il a ensuite passé en revue les 3 Chapitres et les 27 articles de la Loi 2015-031, les dispositions générales, les définitions, les sanctions et peines prévues ainsi que les procédures.

M.Amadou Abdoul Dia, expert-juriste, lors de son intervention (Photo Aidara)

Ces communications ont été suivies avec une grande attention par les participants qui ont inter-réagi avec les exposés, par leurs questions et interventions. L’atelier s’est achevé par des recommandations qu’ils ont formulées à la suite des travaux de groupe organisés en la circonstance. Parmi les recommandations-clé, l’organisation d’une vaste campagne de sensibilisation sur la loi, la formation continue sur la loi, la création d’un fonds d’appui pour la prise en charge des victimes et les besoins d’enquête dans des cas d’esclavage.

A rappeler que l’ouverture de cet atelier a été présidé par le Wali adjoint de Dakhlet-Nouadhibou, M.Mohamed Mahmoud El Moustapha, en compagnie du Chargé de mission au Ministère de la Justice, M.Abderrahmane Ould Abdi, en présence du préfet de Nouadhibou, M.Ahmed Ould Abderrahmane et du Maire adjoint Boullaha Ould Alioune. D’autres autorités étaient présentes, comme le Procureur général de la Cour d’Appel de Nouadhibou, le président de la cour criminelle spéciale de Nouadhibou et le Président du Tribunal du Travail de Nouadhibou.

  Cheikh Aïdara   



Un nouveau président pour la Cour spéciale criminelle Zone Sud chargée des crimes esclavagistes

Le juge Sidi Mohamed Ould Cheina est le nouveau président de la Cour spéciale criminelle chargée de juger les affaires d’esclavage pour la zone Sud.

Le juge Sidi Mohamed Cheina

Installé en France pendant de nombreuses années, il présidait l’Office franco-mauritanien pour la promotion et la défense des droits de l’homme (OFMEPDH) dont le siège était à Paris. Cet organisme avait contribué pendant des décennies à la dénonciation des violations des droits humains en Mauritanie. Certains pensent même qu’il fut l’une des forces de pression qui a poussé à la création de la Commission nationale des droits de l’homme ainsi qu’à la ratification par la Mauritanie du Protocole de création de la Cour africaine des droits de l’homme.

De retour en Mauritanie, M.Sidi Mohamed Ould Cheina intègrera par voie de concours la magistrature. Il sera successivement Procureur de la République de la Wilaya de Nouakchott, Président de la Cour commerciale et administrative, puis Président de la Cour d’Appel de Nouadhibou.

Avant sa dernière nomination, il dirigeait un Pool d’enquêteurs sur les affaires terroristes, une structure dont le bilan a été largement apprécié, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger.

La Cour criminelle spéciale Zone Sud chargée de juger les affaires d’esclavage qui vient d’être confiée à M.Sidi Mohamed Cheina,  a une large compétence territoriale, puisqu’elle englobe les trois Wilayas de Nouakchott, le Trarza, l’Inchiri, le Tagant, le Brakna et le Gorgol.

La tâche qui attend le juge Sidi Mohamed n’est pas des plus aisés, à l’heure où les antiesclavagistes dénoncent la compromission de certains magistrats dans les affaires d’esclavage qui leur sont soumis.

Cheikh Aidara