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Mort de Oumar Diop, radioscopie d’une explosion de colère en Mauritanie

La mort à Nouakchott de Oumar Diop, jeune père de famille de 38 ans originaire de MBagne, continue de susciter des remous dans plusieurs villes de Mauritanie. Conséquences, un jeune manifestant est tué par la police à Boghé, plusieurs blessés et des fourguées d’arrestations à Kaédi, Nouakchott, Nouadhibou et MBagne, sans compter plusieurs casses et troubles sociaux. A la version avancée par la famille du défunt, et reprise par l’opinion publique nationale, s’oppose celle des autorités.

Manifestation Kaédi

Les explosions de violence continuent de secouer la capitale mauritanienne et plusieurs villes de l’intérieur du pays. En effet, depuis l’annonce, la nuit du lundi 29 mai 2023, de la mort de Oumar Diop, jeune ressortissant de MBagne, la colère s’est emparée de la rue mauritanienne.

A partir de la version avancée par la famille du défunt, plusieurs leaders politiques et défenseurs des droits de l’homme ont condamné un « crime odieux commis dans un commissariat de police ». C’était lors d’un rassemblement monstre à l’hôpital national de Nouakchott où une foule immense et colérique s’est massée lundi 29 mai dans l’attente des résultats de l’autopsie. Là, des échauffourées ont éclaté avec les forces de l’ordre.

Une foule de jeune transportant le corps sans vie de Mohamed Lemine tué à Boghé par un policier

Mardi 30 mai, le procureur de la République et le ministre de l’Intérieur font des déclarations à la presse pour avancer leur propre version.

Mort sous la torture

Selon la version de la famille de Oumar Diop, jeune homme d’affaires, père de trois enfants avec une épouse en état de grossesse avancée, le défunt qui se préparait à migrer vers les Etats-Unis avait vendu deux voitures pour un montant de deux millions cinq cents mille anciennes (2.500.000) ouguiyas. Deux policiers en patrouille voulurent le délester de son argent, ce qu’il refusa. Il était accompagné par son frère, selon qui, le défunt aurait remis finalement vingt-cinq milles (25.000) anciennes ouguiyas aux deux policiers pour se débarrasser d’eux.

Oumar Diop
Le corps du défunt

Le lendemain, dimanche 28 mai 2023, alors qu’il est en crevaison près de l’hôpital psychiatrique dit « Hôpital Dia », aux environs de 22 heures, un ami qui est accompagné de son épouse vint lui donner un coup de main. Selon lui, deux policiers à bord d’une voiture de police demandent à Oumar Diop de les suivre au commissariat. « Le commissaire a besoin de vous » lui aurait-il dit, selon le témoignage de son ami. Face à son refus de les suivre sans motif, ils l’embarquent par la force après l’avoir roué de coups et menotté.

Vers 7 heures du matin du lundi 29 mai, sa famille reçoit un coup de fil. La police leur annonce la mort de Oumar Diop, précisant que son corps repose à la morgue de l’hôpital national.

Une foule monstre à l’hôpital

Lundi 29 mai 2023, la morgue de l’hôpital national de Nouakchott est prise d’assaut dès la première lueur de la journée, par des centaines de personnes en colère, au milieu d’une forte présence de leaders politiques, de journalistes et d’activistes de la société civile.

Famille et amis du défunt devant la chambre mortuaire de l’hôpital national

Une autopsie est en cours, sous la supervision de deux médecins légistes, un médecin désigné par la famille du défunt, dont l’un des membres est présent, en plus d’un avocat de l’organisation mauritanienne des droits de l’homme.

Foule en colère devant l’hôpital national

Des véhicules de la police anti-émeute se présentent en milieu de journée pour disperser la foule. S’en suivent des escarmouches entre policiers et manifestants. Pendant plusieurs heures, les deux camps s’échangent lancées de pierres et jets de lacrymogènes. La devanture de l’hôpital est transformée en un véritable champ de bataille, pendant que des volutes de fumées noirâtres s’élèvent en l’air, obscurcissant le ciel. Des tas de pneu finissent de se consumer au milieu de la chaussée.

Les leaders réclament justice

Dans la vaste cour de l’hôpital où se bouscule une foule immense, plusieurs hommes politiques et membres de la société civile livrent leur point de vue, au milieu d’une atmosphère électrique dominée par un brouhaha assourdissant.

Balla Touré

Des photos du corps de Oumar Diop, parsemé d’ecchymoses bleus, font le tour de la toile, alimentant une colère déjà nourrie par des réseaux sociaux en feu. La tension monte crescendo au fil des heures.

L’opposant Mohamed Ould Maouloud, président de l’Union des forces du progrès (UFP), déclare être venu s’informer sur le drame et apporter sa solidarité à la famille du défunt. Selon lui, cette situation ne fait que détériorer la confiance entre les populations et les autorités, regrettant qu’un tel scénario puisse se reproduire à chaque fois qu’un citoyen entre dans un commissariat de police.

Aminatou Mokhtar

Pour Balla Touré, député nouvellement élu, « Omar Diop est victime de la police mauritanienne », revenant sur les circonstances de sa mort. Selon lui, la police mauritanienne a une nouvelle fois récidivé après l’assassinat au commissariat de Dar Naïm 2 de l’activiste Souvi il y a quelques mois. Il a demandé à ce que justice soit rendue, soulignant que l’opinion n’acceptera pas un résultat biaisé de l’autopsie et la délivrance d’un certificat médical qui ne corresponde pas aux causes réelles du décès de la victime.

Arrivée de Birame Dah Abeid

Birame Dah Abeid, député et président du mouvement antiesclavagiste IRA, dit condamner l’acte ayant conduit à la mort de Omar Diop au commissariat de Sebkha. Selon lui, les autorités doivent faire toute la lumière sur cette affaire et condamner fermement les auteurs du crime.

Aminetou Mint Mokhtar, présidente de l’association des femmes chefs de famille (AFCF) déclare à son tour que ces assassinats de citoyens dans les commissariats de police menacent la paix civile et ébranlent les fondements encore fragiles de l’unité nationale.

Me El Id

Pour sa part, l’avocat et député Me Id Ould Mbareck, qui vient d’assister à l’autopsie, affirme que Oumar Diop est mort sous la torture. Selon lui, une enquête sérieuse et diligente doit être menée pour déterminer les circonstances de sa mort et rendre justice à la victime et à sa famille.

Plusieurs autres personnes qui étaient avec la victime lors de ses altercations avec les policiers et sa conduite au commissariat ont livré leurs témoignages.

Sur la toile, une vidéo prise par des voisins, montre les ultimes moments de Omar Diop avec deux policiers à côté d’une Pickup de la police et une petite voiture garée.

Version des autorités

Le procureur de Nouakchott Ouest

Quarante-huit heures après le drame, la Direction de la Sûreté Nationale sort un communiqué dans lequel elle déclare qu’une patrouille de police a arrêté Omar Diop après une bagarre avec un groupe de jeunes durant laquelle il aurait été blessé. Selon le communiqué, il « était dans un état presque totalement inconscient à cause de psychotropes. ». Amené au commissariat de Sebkha, « la victime s’est plaint de difficultés respiratoires et a été immédiatement transporté à l’hôpital national, où le médecin l’a examiné et lui a prescrit un traitement » selon le communiqué. Et de poursuivre, « malheureusement, malgré les efforts continus du personnel médical, sa santé a commencé à se détériorer et il est resté à l’hôpital. Malgré les tentatives des ambulanciers pour le sauver, il est décédé ».

Le Ministre de l’Intérieur

Mardi 30 mai, le Procureur de la République de Nouakchott-Ouest déclare à son tour que « les policiers qui ont interpellé Oumar Diop ont été entendus », affirmant que « les personnes qui étaient sur place sont en train d’être interrogées ». Selon lui, les résultats définitifs seront publiés. « Le médecin-légiste a demandé un complément d’analyses de l’autopsie. Les éléments seront envoyés à l’étranger pour le besoin d’examens supplémentaires » a-t-il conclu.

L’après-midi, lors d’une conférence de presse, le ministre de l’Intérieur a évoqué la mort de Oumar Diop et celle du jeune Mohamed Lemine, tué à balle réelle à Boghé lors d’une manifestation réprimée par la police. Selon lui, des enquêtes ont été ouvertes dans ces deux disparitions, ajoutant que « certains prêcheurs en eaux troubles exploitent la situation actuelle pour créer l’instabilité et le désordre dans le pays ». Il a affirmé que la « situation est sous contrôle » tout en appelant les leaders d’opinion, les journalistes, les hommes politiques et les oulémas, à contribuer pour le retour à la paix et à la stabilité.

Il faut rappeler que ces troubles qui se poursuivent depuis deux jours sont attisés par ce que d’aucuns appellent « la propension des policiers à faire des commissariats des lieux de crimes et de rapines », non sans rappeler le crime odieux dont a été victime l’activiste Souvi Ould Cheine en février 2023. S’ajoute à cela, ce que l’avocat et opposant Me Lô Gourmo nomme, la frustration des jeunes des zones périphériques de Nouakchott, notamment à El Mina et à Sebkha, soumis depuis plusieurs années à un couvre-feu permanent.

Hier nuit, le service Internet a été coupé, comme ce fut le cas aux lendemains des scrutins controversés du 13 mai 2023. Une arme que les autorités semblent utiliser d’une manière récurrente chaque fois que la situation sociale et sécuritaire commence à dégénérer.

Cheikh Aïdara


Elections 2023, regard sur la participation politique des femmes

Le réseau des journalistes mauritaniens contre les violences basées sur le genre (VBG) a procédé dimanche 28 mai 2023 à la restitution de la veille médiatique qu’il a mise en place pour le suivi des élections municipales régionales et législatives du 13 mai dernier, avec un accent particulier sur la participation politique des femmes.

De G. à Dr. Houleye Kane,Thierno Diallo, Aminata Kane – Crédit Aidara

« Art Gallé », la maison de l’artiste Amy Sow, sise à la Cité Plage à Nouakchott, a accueilli dimanche 28 mai 2023, la restitution de la veille médiatique mise en place par le Réseau des journalistes mauritaniens contre les VBG.

Participation des femmes et inclusion sociale

Introduisant les débats, en présence de plusieurs hommes de médias et de la société civile, la présidente du réseau, Houlèye Kane, a campé le décor qui a prévalu à la mise en place par son réseau d’une cellule de veille médiatique sur les élections locales de 2023, avec focus sur la participation politique des femmes.

Houleye Kane, Thierno Diallo et Salma – Crédit Aidara

Parmi les autres indicateurs dans le collimateur de la cellule de veille du réseau, l’inclusion sociale, avec notamment la place accordée au vote des personnes vivant avec un handicap et les personnes du troisième âge. L’accent a été également mis, selon elle, sur les fake news et la surveillance des réseaux sociaux, ainsi que l’étroite collaboration que le réseau est parvenu à tisser avec les principaux organes publics chargés des élections, notamment la Haute autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA) et la Commission électorale nationale indépendante (CENI).

La rencontre fut le lieu d’un intense moment d’échanges et de partages d’expériences sur les bonnes pratiques, en vue de profiter des manquements qui ont marqué l’organisation et le déroulé des consultations du 13 mai pour mieux préparer la présidentielle de 2024.

Besoins en formation des journalistes sur les élections

Houleye, Thierno et Kadia Diaw – Crédit Aidara

Houlèye Kane a surtout insisté sur les besoins en formation des journalistes sur la couverture médiatique professionnelle des élections, notamment sur le data journalisme, sur l’analyse politique et une meilleure maîtrise du processus électoral et de sa législation.

Les équipes du réseau, qui ont travaillé en binôme, ont restitué par la suite les résultats de leurs propres observations sur le terrain, les bonnes pratiques relevées, les expériences personnelles, les obstacles et les avancées dans la pratique électorale.

Des scrutins complexes

Houleye, Thierno et Doukouré – Crédit Aidara

Thierno Diallo a mis l’accent sur le nombre élevé de bulletins nuls, 308.000, indiquant que c’est le deuxième score après celui du parti INSAF. Il a imputé ce phénomène à la complexité du vote, au fort taux d’analphabétisme parmi la population mauritanienne, mais surtout à la CENI et aux partis politiques qui n’ont pas formé les électeurs sur la façon de voter. D’où l’impérieuse nécessité de palier ce défaut avant la prochaine présidentielle, selon elle.

Evolution dans l’engagement citoyen

Aminata Kane qui a visité 8 bureaux à El Mina a abondé dans le même sens, citant l’exemple d’électeurs qui ne savaient même pas où se situe leur bureau de vote. Comme expérience vécue, elle a témoigné cependant de la large disponibilité des Mauritaniens à s’adresser aux médias, ce qui est une évolution, mais surtout la forte conscience politique des femmes et des jeunes filles qui ont démontré, selon elle, un engagement sans commune mesure au cours de ces consultations, notamment au niveau du parti Tawassoul.

Houleye, Thierno et Fatima Deh – Crédit Aidara

Facilités accordées aux médias

Parmi les aspects positifs cités par d’autres membres du réseau, l’ouverture d’esprit des forces de l’ordre, citée par Salma Mohamed, qui affirme que partout où elle s’est rendue, permission a été donnée aux journalistes d’accéder aux bureaux de vote et à ses membres. Elle a noté que dans certains bureaux, le vote s’est poursuivi jusque tard dans la nuit.

Souffrances des personnes handicapées

Pour Kadia Diaw, les besoins spécifiques des personnes vivant avec un handicap n’ont pas été pris en compte par la CENI, citant l’accès difficile de ces personnes aux bureaux de vote, en l’absence de passerelles pour les handicapés sur fauteuil roulant et l’obligation de faire le rang avec les bons portants, ainsi que l’accès aux urnes sans aide. Les non-voyants ont également été pénalisés, d’où selon elle, une faible présence des personnes à mobilité réduite au cours des scrutins.

Houleye, Thierno et Hawa Bâ – Crédit Aidara

Ousmane Doukouré qui a suivi la veille médiatique à Kaédi, affirme avoir fait le tour de 44 bureaux de vote et remarqué une forte affluence des femmes au cours des scrutins.

Une fusion des efforts

Fatima Deh qui a travaillé sur la participation politique des femmes et animé une émission en Pulaar intitulé « Regards croisés » sur le même thème, dit avoir relevé l’engagement citoyen des jeunes avec plusieurs volontaires qui étaient là pour aider les électeurs qui avaient des difficultés à voter ou à retrouver leur bureau de vote. Son binôme, Hawa Traoré, a également produit un reportage à Sebkha sur le même sujet. Hawa Bâ, même en voyage, donc absente lors des scrutins, déclare avoir aidé beaucoup de ses connaissances à bien voter.

Plusieurs intervenants ont exprimé leur satisfaction face aux efforts fournis par les membres du réseau des journalistes contre les VBG, soutenant qu’il s’agit d’une initiative à consolider et à développer, avec l’apport de nouveaux partenaires. Un plaidoyer pour une formation des journalistes sur le suivi et la veille électorale a été lancé, surtout que la présidentielle 2024 est toute proche. L’idée a été également avancée d’engager une synergie entre médias pour un travail collectif au cours des prochaines consultations.

Cheikh Aïdara


Birame Dah Abeid libéré après avoir gouté aux geôles de Ghazouani

Le leader antiesclavagiste et député réélu lors des consultations du 13 mai 2023, Birame Dah Abeid, a été libéré tard dans la nuit du jeudi 25 mai, après deux jours de détention.

Birame lors de la campagne électorale – Crédit Aidara

Homme politique le plus persécuté ces dernières années, le leader antiesclavagiste et deuxième personnalité politique de la Mauritanie après les présidentielles de 2014 et de 2019, Birame Dah Abeid, vient de gouter aux geôles de Ghazouani, avant d’être libéré.

Arrêté le 24 mai, au lendemain d’une conférence de presse au cours de laquelle il avait déclaré les élections locales et législatives du 13 mai 2023 de nulles et non avenus, à l’instar des partis de l’opposition et de la majorité, il a été libéré après deux jours d’arrêt à la Direction de la Sûreté, puis au Commissariat anti-terroriste.

Il avait déclaré lors de la conférence de presse animée le 23 mai que « si les résultats des élections devaient être maintenues, les Mauritaniens libres ont le droit de porter les armes ». Ces propos d’abord déformés par certaines officines, lui auraient valu son interpellation le lendemain.

Conduit à la Direction de la Sûreté Nationale où il passera deux jours, ses partisans venus protester contre son arrestation seront sévèrement réprimés. Plusieurs blessés dont certains graves ont été recensés dans leurs rangs, sans compter une vingtaine d’arrestations. Son épouse et d’autres militantes dont une député nouvellement élue, ont été larguées hors de Nouakchott.

La même soirée, information lui sera donnée qu’il est désormais en état d’arrestation, alors qu’au début, il s’agissait d’une simple convocation. Son épouse et son avocat se virent refuser le droit de visite. S’en suivit, son transfert vers le commissariat anti-terroriste, ce qui signifiait, selon certains observateurs, son éventuel inculpation pour terrorisme, donc une détention spéciale et un régime spécial qui devaient le priver de ses principaux droits. L’affaire se dirigeait vers un scénario catastrophe.

Sit-in des partisans de Birame – Crédit Aidara

Ses avocats constitués, dont le bâtonnier Cheikh Ould Hinidi, évoqueront dans un communiqué largement diffusé, l’illégalité de sa détention, et la violation de son immunité parlementaire.

L’après-midi, au cours du meeting populaire organisé à Nouakchott, les partis de l’opposition exigèrent sa libération sans condition. Dans la foule, des centaines de photos géantes à son effigie étaient brandies par les militants, au milieu de cris stridents « nous sommes tous Birame ».

Accueilli chez lui tard dans la nuit par des dizaines de partisans qui l’avaient accompagné après sa libération, Birame Dah Abeid a déclaré que ses propos étaient un cri d’alerte face à l’obstruction totale de tout espoir d’une alternance pacifique par les urnes. Il donnera l’exemple du coup d’état manqué de 2003 contre Ould Taya après les élections truquées où il n’avait laissé à Ould Daddah et à Messaoud Ould Boulkheir que 3% chacun, soulignant que c’est ce coup d’état avorté qui conduira à la fin de son règne deux années plus tard, en 2005.

Et de réitérer que si Ould Ghazouani persiste dans cette volonté de poursuivre son règne par des hold-up électoraux, d’autres Mauritaniens libres et dignes (parmi les forces armées et de sécurité) peuvent également prendre les armes pour le renverser.

Après le pouvoir de Mohamed Abdel Aziz où il avait gouté ses geôles à plusieurs reprises, Birame Dah Abeid vient de gouter à ceux de son successeur Ould Ghazouani. Est-ce le premier d’une longue série ?

Une conférence de presse est prévue vendredi 26 mai 2023 au siège de l’Alliance Populaire Progressiste (APP), du président Messaoud Boulkheïr.

Cheikh Aïdara


« Elections générales du 13 mai 2023, autopsie d’une banqueroute et déclin de l’Etat », document présenté à la presse par la Coalition de l’Alternance et arrestation de Birame Dah Abeid

La Coalition de l’Alternance qui regroupe un certain nombre de mouvements comme IRA/RAG, sous la bannière du parti SAWAB, a animé mardi 23 mai 2023 une conférence de presse au cours de laquelle un document intitulé « Elections générales du 13 mai 2023, autopsie d’une banqueroute et déclin de l’Etat » a été présenté à la presse. Après cette conférence, Birame Dah Abeid, a été arrêté par la police politique le matin du mercredi 24 mai 2023.

Birame Dah Abeid lors de la conférence de presse – Crédit Aidara

Le député Birame Dah Abeid, député réélu suite au vote du 13 mai 2023, a été arrêté tôt le matin du mercredi 23 mai 2023. C’était suite à la conférence de presse organisée mardi 23 mai 2023 par le pôle de l’Alternance autour des dysfonctionnements constatés lors du sextuple scrutin du 13 mai 2023 pour le choix des députés, conseils municipaux et conseils régionaux. Il serait reproché à Birame, dont les partisans sont en sit-in devant les locaux de la Sûreté Nationale, ses propos selon lesquels les Mauritaniens sont en droit de porter les armes pour défendre la démocratie, si les résultats de la « mascarade électorale devaient être maintenus ».

La synthèse du document intitulé « Elections générales du 13 mai 2023, autopsie d’une banqueroute et déclin de l’Etat » a été faite par l’ancien ministre, directeur nationale de campagne de la coalition et non moins président du parti Refondation pour une Action Globale (RAG) en instance de reconnaissance, Oumar Ould Yali.

Désespoir d’une alternance pacifique au pouvoir

Dans une sortie musclée et dont les propos ont été relayés à grande échelle par les médias et les réseaux sociaux, et qui auraient valu son arrestation, le député Birame Dah Abeid, réélu pour un second mandat, a fustigé un désespoir de fait installé par le pouvoir de Ghazouani et qui ne donne aucune issue à la paix civile. « Si les résultats d’une telle mascarade électorale devait être entérinée, les citoyens mauritaniens ont le droit légitime de prendre les armes pour défendre leurs acquis démocratiques », a-t-il martelé.

Selon lui, le président Ghazouani disait, lors de ses audiences avec certains présidents de partis de l’opposition que « la sécurité est une ligne rouge » et Birame de lui répondre « c’est toi qui en a fait une ligne verte », lui faisant porter la responsabilité de toute instabilité sociale qui pourrait menacer le pays.

Birame et la coalition peuvent se féliciter d’avoir fait entrer au Parlement des députés non issus des aristocraties de l’argent et de sang. Il s’agit de la fille d’un martyr et d’une ancienne esclave. Selon lui, la fraude massive qui a entaché les élections ont empêché l’entrée au parlement d’autres fils de martyrs tués lors de la purge au sein des militaires négro-mauritaniens dans les années 90-91. Plusieurs candidats issus des Haratines auraient également été victimes des fraudes dans plusieurs circonscriptions

Un document critique sur les élections

Le document de de 8 pages produit par la Coalition de l’Alternance reprend les différents griefs faits à l’organe chargé du processus, en l’occurrence la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI). Selon ce document, « l’organe en charge de conduire les opérations de vote au titre d’un mandat à peine entamé, s’avère être un fauteur de troubles et une menace majeure sur la cohésion du pays ».

Sur la composition de la CENI

Sit-in des partisans de Birame devant la Sûreté Nationale – Crédit Aidara

A été mis en exergue, la composition de la CENI, notamment de son comité directeur et du choix de son président, Dah Abdel Jelil, accusé d’être « le chef d’orchestre du bourrage des urnes » et rappelant son rôle dans le Passif humanitaire et dans l’organisation d’élections truquées alors qu’il était gouverneur du Guidimagha, puis Ministre de l’Intérieur sous l’ancien président Ould Taya dans les années 90. Mis également à l’index, le constitutionnaliste Mohamed Lemine Dahi ainsi que le choix des présidents et membres de la CENI qui se serait fait sur « des bases de néo-patrimonialisme éhonté ».

La préparation des scrutins

Ensuite, la préparation du scrutin qui aurait été faussé par un nombre important d’anomalies citées dans le document, comme les inscriptions complaisantes sur la liste électorale, le gonflement et la dénaturation des circonscriptions électorales avec gros renforts de transferts d’électeurs, le refus de délivrer les pièces d’état-civil, un recensement à vocation électoral déficient, entre autres.

Les conditions du vote

Abordant l’environnement et les conditions du vote, le document parle de « faillite sans précédent qui en dit long sur l’effondrement moral du pays ». Sont cités, la création de bureaux de vote au dernier moment, la partialité de la Haute autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA) et de l’Autorité de régulation de la publicité (ARP) qui auraient servi d’instrument « d’exclusion au désavantage de l’opposition ».

Distorsion des moyens

Le document cite également la distorsion des moyens matériels, la fraude à partir de l’état-civil et l’utilisation déloyale par le parti au pouvoir INSAF des données détenues par les institutions de l’Etat, comme l’Agence nationale du registre des populations et des titres sécurisés, mais aussi de l’Agence nationale TAAZOU de solidarité. Ces bases de données auraient été utilisées pour faire voter des électeurs par des tiers à leur insu, ou servir de moyens de pressions sur des ménages dépendant des subsides de l’Etat.

Sit-in des partisans de Birame devant la Sûreté Nationale – Crédit Aidara

Beaucoup de défaillances sont aussi répertoriés dans le document le jour du vote, comme l’ouverture et la fermeture des bureaux de vote hors des horaires fixés par la loi, la pression exercée sur les travailleurs, le déplacement d’électeurs vers des bureaux hors de leur zone de résidence, l’insuffisance des bulletins de vote dans certains bureaux, la complexité de l’opération qui explique le fort taux de bulletins nuls, la nature des isoloirs (simple bout de tissus, sans table ni chaise).

La liste électorale serait aussi, selon le document, objet de tripatouillage, sans compter les cartes d’électeurs absents dans plusieurs bureaux de vote, mais retrouvés en masse dans des maisons privées, des coffres de voitures. L’expulsion des représentants de partis, même au moment des dépouillements a été aussi mentionnée, soulignant que certains dépouillements ont été faits souvent en l’absence des représentants et hors des bureaux de vote.

Le refus de délivrer des copies des procès-verbaux de dépouillement dans de rares bureaux constituent aussi selon le document des preuves de non transparence des élections, sans compter le bricolage et l’anarchie aux abords des bureaux de vote, avec l’achat massif des consciences.

La fraude et la manipulation des voix se seraient poursuivies, selon le document, jusqu’à la centralisation des résultats au niveau de la CENI, avec le cas signalé de l’informaticien accusé de ces faits.

Cheikh Aïdara