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Tortures et traitements cruels, inhumains ou dégradants, le Mécanisme national forme les acteurs judiciaires et sociaux

Le Mécanisme National de Prévention contre la Torture (MNPT) a lancé mardi 18 février 2025 un atelier interrégional de formation et de sensibilisation des responsables judiciaires et sécuritaires, en plus des médias et de la société civile sur les instruments juridiques nationaux et internationaux relatifs à la torture et autres pratiques cruelles, inhumaines ou dégradantes.

Vue partielle de l’assistance (forte présence d’officiers de police)- Crédit Aidara

Accroître la visibilité du MNPT et faire connaître ses missions auprès des responsables judiciaires et sécuritaires, ainsi qu’à la société civile et aux médias ! Tel est l’objectif visé à travers l’atelier qui a réuni le mardi 18 février 2025 à l’Académie diplomatique les acteurs concernés au niveau des trois Wilayas de Nouakchott et Dakhlet-Nouadhibou. Cela dans un contexte qui s’inscrit dans le cadre de la coopération entre le Mécanisme et le Fonds Spécial du Protocole facultatif se rapportant à la Convention contre la torture et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants (OPCAT).

Echanges protocolaires

Dans le discours d’ouverture qu’il a prononcé à l’occasion, Dr. Bekaye Ould Abdel Maleck, ancien ministre et président du MNPT a rappelé que la Mauritanie fait partie des premiers pays arabes et africains à avoir ratifié la Convention des Nations Unies contre la torture en 2006 et le protocole facultatif qui lui est rattachée en 20012, d’où la mise en place du Mécanisme National de Prévention de la Torture (MNPT) conformément aux dispositions de l’article 17 du Protocole facultatif.

Dr. Bekaye Abdel Maleck président du MNPT – Crédit Aidara

Il a par la suite indiqué que l’objectif du présent atelier est d’accroître la visibilité du MNPT auprès des différents acteurs nationaux, notamment l’appareil judiciaire et sécuritaire, ainsi que la presse et la société civile, tout en leur faisant connaître son mécanisme de fonctionnement et les missions qui lui sont assignées. Cela, conformément aux engagements internationaux pris par l’Etat mauritanien dans le domaine de la lutte contre la torture.

Pour sa part, Teresa Albero, Représentante du Bureau du Haut-commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme en Mauritanie, avait au prélable, jugé à sa juste valeur les efforts déployés par le pays dans la protection et la promotion des droits de l’homme. Elle a ajouté que les Nations Unies sont obligées, à travers le fonds spécial du protocole facultatif de la Convention contre la torture, d’apporter tout son appui au MNPT afin qu’il puisse mener à bien sa mission dans l’éradication de la torture.

Mme Teresa Alberto Bureau Haut-Commissaire des droits de l’Homme – Crédit Aidara

Selon elle, la présence dans la salle d’officiers de la police judiciaire ainsi que des membres de la société civile et des journalistes, prouve l’engagement constant de la Mauritanie dans le renforcement et la protection des droits humains, ces acteurs cités représentant à ses yeux l’appareil judiciaire et les protecteurs de la loi.

Quid du Protocole Facultatif

Mme Teresa Alberto a parlé dans son discours des règles de protection des personnes privées de libertés, en évoquant quelques règles adoptées par le droit international sur la torture, comme la Règle Mandela aux dispositions générales, la Règle Bangkok (protection des enfants mineurs) et la Règle Beijing (protection des femmes prisonnières).

Convention, Protocole et prisonniers

Trois panels ont été organisés durant l’atelier avec le concours de plusieurs experts et praticiens du droit. Tous ont porté sur le cadre juridique national et international de prévention de la torture, avec des spécificités.

1er Panel – Crédit Aidara

Le premier panel, qui a porté sur la Convention, le Protocole facultatif et les prisonniers, a été animé par Sidi Mohamed Sidebe et Brahim Yacoub Cheikh SIdiya sur la convention contre la torture, suivi d’une intervention de l’ancien ministre de la Justice, Haimoud Ould Ramadhan sur le Protocole facultatif et enfin, la communication sur la protection des personnes privées de liberté par Mohamed Lemine Abdel Hamid. Le tout sous la modération de Mohamed El Ghaith Omar, magistrat.

Dans ce premier panel, quelques dispositions de la Convention sur la torture ont été passés en revue, telles que l’interdiction faite aux agents de pratiquer la torture sur un détenu même si l’ordre vient d’un supérieur hiérarchique. Il en va de même de l’interdiction d’extradition d’un individu dans un pays où il risque de subir la torture, de même que l’obligation faite aux pays partis de condamner et de criminaliser les actes de tortures commises par un agent, ainsi que l’obligation d’ouvrir des enquêtes sur tous les cas présumés de torture.

La Convention donne également le droit aux citoyens victimes de torture de porter plainte et aux autorités d’engager une procédure d’enquête sur cette base. Sont également prévu les droits à l’indemnisation pour tortures et l’interdiction de soutirer des aveux sous la torture, aveux qui ne seront pas retenus devant les autorités judiciaires et qui constitueraient en eux-mêmes des preuves de torture contre ses auteurs.

A rappeler que la Convention des Nations Unies sur la torture a été adoptée par l’Assemblée générale le 10 décembre 1984 et elle est entrée en vigueur le 26 juin 1987. Cette phase sera suivie par la création du Comité contre la torture (CAT) qui prévoit des examens périodiques des Etats partis à la convention. Le Protocole facultatif a été adopté en 2002. Tout Etat qui ratifie ce protocole facultatif doit ainsi mettre en place un mécanisme national de prévention de la torture.

Ce Protocole facultatif a la même force de loi que la convention qu’il complète et simplifie dans sa mise en œuvre.

Vue partielle de l’assistance en premier plan le président du MNPT (costume sombre) – Crédit Aidara

Ainsi, le MNPT est un organe indépendant dont les membres sont protégés par une immunité dans l’exercice de leur fonction. L’indépendance du MNPT est partielle sur le plan administratif et totale sur le plan organique. Les rapports du MNPT sont tenus au secret tant que l’Etat n’en divulgue publiquement une partie.

Dans le cadre des prisons et des prisonniers, les trois règles qui régissent le droit international s’articule autour des règles générales de Mandela, les règles relatives aux enfants mineurs de Bangkok et celles relatives aux femmes prisonnières de Beijing.

A rappeler que la Convention des Nations Unies sur les prisonniers de 1955 révisée en 2011 est celle qui a donné naissance en 2015 à la Règle Mandela.

Loi nationale, MNPT, procédures pénales et emprisonnement

Le 2ème panel, modéré par Mohamed Chérif Bari, a été animé par le procureur Ahmed Abdallahi El Moustapha, le président du MNPT, Dr. Bekaye Abdel Maleck, le magistrat Mohamed Ghaith Omar et le magistrat Haroune Amar Ideighbi.

2ème Panel – Crédit Aidara

Dans ce panel, le président du mécanisme a évoqué la triangulation dans laquelle se fonde la mission de son institution, dans cette relation tripartite entre le MNPT, le CAT et l’Etat mauritanien. Selon lui, le mécanisme n’est pas une force contre l’Exécutif, mais au contraire, il est son partenaire et son conseiller dans le domaine de ses compétences, à savoir la prévention de la torture dans tous les lieux de détention. C’est un rapport de dialogue et de concertation qui lie les deux parties :

Sur le plan national, la lutte contre la torture est régie par la Loi n° 033-2015, alors que le MNPT a été instituée selon la Loi n°034-2015.

Ainsi, le MNPT se définit comme un organe supérieur indépendant et spécialisé. Son existence est liée à la ratification par la Mauritanie du Protocole facultatif de la Convention des Nations Unies contre la torture. Il a mis en exergue que la Mauritanie, contrairement à beaucoup de pays, a mis la barre de son engagement très haut, en refusant d’intégrer son mécanisme dans une de ses institutions, préférant en faire un organe indépendant et hors de son emprise directe.

Le MNPT opère des visites inopinées dans les centres de détention sur l’ensemble du territoire national. Il s’entretient directement avec les détenus, les régisseurs et tous les acteurs responsables des prisons ainsi que les agents et les officiers de la police judiciaire.

La définition de la torture circonscrit ainsi son aire dans le cadre restreint des lieux de détention. Ainsi, les tortures pratiquées hors de ces lieux, par exemple lors d’une manifestation publique, ne rentrent pas dans la définition.

Des alternatives au monde carcéral

L’approche intellectuelle du magistrat Ideighbi a retenu l’attention par son originalité dans le contexte mauritanien, tirant ses réflexions de penseurs tels que Durkheim, César Picario ou encore Mark Hensel sur les fins et aboutissants de la pratique carcérale. Selon le magistrat, l’emprisonnement ne serait pas une simple punition individuelle, mais un coup porté à la société toute entière, préférant à l’incarcération traditionnelle telle que pratiquée à nos jours, d’autres formes de privations de liberté alternatives, comme le bannissement, l’assignation à résidence, l’opprobre public, les travaux d’utilité publique, entre autres.

Forte présence des officiers de police – Crédit Aidara

Selon lui, l’emprisonnement tue l’individu, entraîne la récidive et crée un certain « fonctionnariat » de la délinquance, sans apporter la solution recherchée, celle de l’intégration des hors-la-loi dans la société. D’où, dira-t-il, l’évolution de plusieurs Etats vers la transformation des lieux de détention en centres de rééducation et de professionnalisation.

Il a indiqué qu’en Mauritanie le monde carcéral est surpeuplé, selon le dernier recensement en milieu pénitencier, qui évoque le chiffre de 2.000 prisonniers, avec 700 de plus qu’en 2015.

Des OPJ de la gendarmerie – Crédit Aidara

Il a par la suite, dénoncé la non application du contenu d’une ordonnance de 1970 toujours en vigueur sur le dossier du prisonnier. Celui-ci doit indiquer son nom prénom lieu de naissance, filiation, profession, état de santé, numéro de l’arrêt de condamnation ou du déferrement, motif de l’emprisonnement ou de la condamnation, état moral, etc. Ce dossier doit suivre le détenu dans les changements de son statut et l’accompagner dans ses transferts. « Est-ce que toutes ces procédures sont suivies ? » s’est-il demandé, expliquant que dans la pratique, les cross des jugements se perdent souvent sans laisser de traces.

Les participants ont suivi ensuite le dernier panel avant la clôture de l’atelier marqué par le discours du président du MNPT et celui de la Représentante du Bureau du Haut-commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme.  

Cheikh Aïdara


Dialogue politique, Birame refuse de participer au simulacre

Face aux informations qui circulent sur la tenue imminente d’un dialogue entre les acteurs politiques sur les questions de l’heure, telles que le passif humanitaire, l’esclavage et la lutte contre la corruption, le député Birame Dah Abeid a dit « NIET » face ce qu’il considère être un « simulacre destiné à contourner les vrais problèmes du pays ».

La récente tournée du président du parti islamiste Tawassoul, Hamadi Ould Sidi Mokhtar, également Chef de file de l’opposition démocratique, auprès de certains leaders politiques, comme Mohamed Ould Maouloud, président de l’Union des Forces du Progrès (UFP) et le député Birame Dah Abeid, a relancé l’idée du dialogue politique que le président Mohamed Cheikh Ghazouani avait annoncé il y a un an, repris en septembre puis en novembre 2024 par son Premier ministre Mokhtar Ould Djay et le porte-parole du gouvernement, Houssein Ould Meddou.

Le « Niet » de Birame Dah Abeid

Pour le député et antiesclavagiste Birame Dah Abeid, président de l’Initiative de Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA), deuxième durant les trois dernières présidentielles, 2014, 2019 et 2024, l’idée même de circonscrire ce dialogue aux candidats de la dernière présidentielle est un non-sens. « Les élections sont terminées et il n’y a plus de candidats » a-t-il déclaré.

Selon lui, ce dialogue est un « simulacre destiné à contourner les vrais problèmes et préserver les intérêts d’un système corrompu qui cherche une légitimation ».

L’une des raisons centrales du refus de Birame Dah Abeid est l’absence de toute garantie quant à la transparence du dialogue proposé, surtout l’implication du Ministère de l’Intérieur en tant que superviseur de cette action. Pour lui, ce département est « responsable des fraudes électorales massives lors de toutes les consultations organisées depuis 2019 ». Il l’accuse aussi d’être le responsable dans la non-transparence des recensements à vocation électorale.

Un organe neutre de supervision

Pour que le dialogue politique envisagé soit acceptable, il faudrait selon Birame Dah Abeid identifier d’abord les acteurs crédibles et influents bien connus sur la scène nationale.

Il faudrait ensuite définir par un mécanisme démocratique, un organe neutre de supervision capable de gérer le processus en toute neutralité entre les divers acteurs, opposition comme parti au pouvoir. Les résolutions finales du dialogue doivent ensuite revêtir un caractère décisionnel et non de simples recommandations laissées à la discrétion du pouvoir qui en fera ce qu’il veut.

Appel au dialogue

Depuis son accession au pouvoir en 2019, le président Ghazouani a initié plusieurs dialogues qui ont tourné autour de sujets d’intérêt national, certains ayant même porté sur le processus démocratique et électoral, sur les partis politiques, sans que les résultats de ces dialogues n’aient abouti à des solutions concrètes. 

Toutes ces initiatives pilotées par le Ministère de l’Intérieur se sont d’ailleurs déroulées sans aucune concertation préalable avec l’opposition. Toutes ont été houleuses, critiquées et pourfendues, et jamais avec consensus.

Pourtant, en septembre 2024, le Premier ministre Mokhtar Ould Djay avait appelé à un « dialogue politique franc et inclusif » sur l’initiative du pouvoir, prouvant une fois de plus l’unilatéralisme dénoncé par l’opposition. Cette volonté de Ghazouani à relancer un dialogue en panne entre les acteurs politique a été réitérée par le porte-parole du gouvernement Houssein Ould Meddou en novembre 2024.

En effet, Ould Djay avait appelé à ce dialogue pour « mener à bien des réformes fondamentales, notamment la révision du Code électoral pour renforcer la participation, la transparence et la crédibilité des élections ».

Des résultats au profit du système

Lors de la présentation de la Déclaration de politique générale du gouvernement devant l’Assemblée nationale en janvier 2025, il a même insisté sur le fait que « ce dialogue sera inclusif, abordant les véritables problèmes du pays et visant à répondre aux aspirations des citoyens ». Ce dialogue devra porter entre autres, selon sa déclaration, sur le renforcement de l’Etat de droit, la réduction des disparités sociales, la lutte contre les vestiges de l’esclavage et les réformes structurelles ainsi que la lutte contre la corruption. A aucun moment, il n’a parlé du Passif humanitaire, qui constitue pourtant le véritable problème de l’unité nationale et de la cohésion sociale, car il y a des familles, des veuves et des orphelins qui continuent de réclamer justice.

Houssein Ould Meddou avait ajouté, parlant du dialogue politique, que « les mesures pratiques dans ce sens ont été entamées » et que ce dialogue s’inscrit « dans le fil droit du discours prononcé par le président Mohamed Cheikh Ghazouani il y a plus d’un an ».

En mars 2024 déjà, le Ministère de l’Intérieur avait lancé au Palais des Congrès de Nouakchott les Journées nationales de concertation sur la préparation des élections présidentielles et le développement de la gouvernance démocratique.

Toutes les revendications formulées par l’opposition, révision de la liste électorale et de la composition de la Commission électorale indépendante, entre autres, afin d’assurer la transparence des élections lors de ces assises ont été rejetées. Résultats, les élections présidentielles du 29 juin 2024 sont considérées par nombre d’observateurs comme les plus frauduleuses de l’histoire politique du pays, et même plusieurs partis de la majorité présidentielle l’avaient dénoncé.

Pour ne pas simplifier les termes du dialogue en perspective, la classe politique continue de rejeter le projet de loi sur les partis, ce qui constitue un véritable frein pour la sérénité du débat politique.

Cheikh Aïdara


Sélibaby, Les tissus de l’immigration

Sélibaby, Bakel et Kayes ont en commun d’être des villes fortement impactées par l’immigration. Leurs jeunesses ne pensent qu’à quitter les zones rurales, pour des aventures de fortunes. Mais la journaliste kaysienne Aoua Sylla, qui vient de publier Mariage à distance sur les femmes de migrants, lève un autre tabou sur la question. Et interroge sur des pratiques à revoir.

Vue partielle de la salle – crédit Aïdara

Les tissus de l’immigration

L’Association Traversées Mauritanides, qui entretient depuis 2010 la vie littéraire et culturelle du paysage mauritanien, reprend ses rendez-vous Traversées Mauritanides le Plus (TM-Plus). Il s’agit d’activités qui se déroulent hors périodes des Rencontres littéraires, qui se tiennent généralement en décembre et à Nouakchott. Pour ne pas se limiter qu’à la seule capitale, Le Plus constitue donc un supplément, par des rendez-vous mensuels à la Maison de quartier (son siège, à la Cité Plage) et dans les régions du pays. On pourra dire Traversées Mauritanides le Plus ou Thé des Traversées, selon la teneur et le lieu de l’évènement.

Ainsi, après la tenue à Nouakchott en décembre 2024 de sa 15ème édition, un TM Plus a eu lieu à Sélibaby au Guidimakha, du 26 au 29 janvier 2025, avec le soutien de la Délégation de l’Union européenne en Mauritanie sous le signe de trois frontières : Bakel au Sénégal, Kayes au Mali et Sélibaby en Mauritanie. Ces entités partagent des frontières communes, mais aussi des traversées sociales préoccupantes : l’immigration et la culture du voyage à tout prix. 

Ces Traversées Plus ont exploré le thème l’immigration dans la sous-région avec des visites dans des établissements scolaires afin de sensibiliser les jeunes sur l’importance de l’école, des études, les méfaits de la drogue en milieu scolaire. Et les dissuader de l’immigration illégale à risque qui constitue un fléau le long de la bande Kayes, Sélibaby et Bakel.

Des enseignants présents

« Merci d’être passés nous voir, dit Fayri Diarra directeur du Lycée de SélibabyNous ne cessons de dire aux élèves que la meilleure manière d’aller à l’aventure c’est d’apprendre. Avec leurs diplômes, de baccalauréat, ils pourront effectuer des inscriptions et espérer obtenir des visas en bonnes et dues formes. Et partir où leur demande sera acceptée ! ». Les mêmes paroles seront transmises à Mounir et au Temple du savoir. Partout on attire l’attention sur l’assiduité et l’exclusion des risques.

Une partie des participants, des élèves et lycéens- Crédit Aidara

Puis direction la Maison des jeunes. Dans l’après-midi du 28 janvier 2025 la salle refuse du monde, pleine comme un œuf. Et pour cause, après les écoles et visites chez des associations, une table ronde prolonge les échanges. Les invités panélistes sont habitués à de tels sujets : Yacoub Fofana, linguiste et ancien directeur du Lycée de Sélibaby, Mamadou Fadé professeur acteur du GRDR de Bakel et Secrétaire permanent des maires du Bassin du fleuve Sénégal et Aoua Sylla journaliste à I Yayé TV et autrice de Mariage à distance sur les femmes des migrants. Il y a là à s’informer, à écouter : « Il est aujourd’hui difficile, pour moi, de regarder cette jeunesse sans me poser de nombreuses questions, dit Yacoub Fofana. Elle a tout pour apprendre et exceller, mais malheureusement elle est minée souvent par de mauvaises graines. On ne part plus à l’école pour apprendre, mais se distraire, quand d’aucuns ne s’adonnent pas à la drogue et la quête des réseaux de passeurs. Tous rêvent d’immigrer, de partir. Il est urgent de recentrer les préoccupations sur le rôle de l’école et des valeurs qu’elle doit véhiculer ». « Nous ne sommes pas loin du même constat, fait observer de son côté Mamadou Fadé. Mais ça, c’est parce que les jeunes perdent de plus en plus les repères. Il y a là aussi, poursuit-il, une sorte de démission de parents. Peut-être dépassés, pour diverses raisons, ces derniers pensent qu’exhorter leurs enfants au départ peut changer quelque chose à leur propre devenir ».

Partenaires européens et notables – Crédit Aidara

La complicité des parents : « Nous sommes très conscientes des risques que prennent nos enfants, dit Coumbis, une mère qui a vu trois de ses enfants partir et dont elle n’a toujours pas de nouvelles. Mais nous faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Vous comprenez, personne ne souhaite envoyer sa progéniture sur de périlleux chemins ». Le désespoir des jeunes, et pas seulement.  « Il y a là nombre de choses qui incitent au départ, soutient Salou Camara ressortissant de la ville et résidant en France. Suis là, en vacances, mais quand j’écoute les jeunes, et les parents, c’est l’inquiétude qui transparait dans les propos. Ils disent vouloir rester dans leur pays, et tenter des choses. Mais quoi ? Ils ne trouvent pas des mécanismes sur lesquelles s’appuyer pour des projets, ni des accompagnements. L’issue pour eux, et même au péril, c’est de s’extirper des espaces où le désespoir les gagne de plus en plus ». Un hochement de têtes. « Cependant, poursuit-il, je ne pense pas que nous autres ayant fait les meilleurs choix non plus. Nous aurions pu, à l’issue de nos études et expériences, revenir servir notre pays et servir d’exemples en même temps. Mais, par facilité ou doute, nous restons à l’étranger, envoyant ainsi des signaux comme des appels d’air. Sans oublier que, bien souvent, c’est sur le tard que nous intégrons les hautes sphères de là où nous résidons ».

Trouver des voies médianes 

Le retour au terroir apparaît, pour beaucoup, comme une incitation : « Partir est bien, renchérit Madame Koumé. Mais revenir est aussi source d’espoir. En étant présent, on voit l’évolution de sa ville et on contribue à son développement. Puis critiquer les choses en adhérant aux quotidiens de ceux qui les vivent. Il suffit de jeter un œil sur la santé ici. C’est piteux ! Au moment où des fils de la région avec des compétences requises préfèrent rester ailleurs ». Zeinebou Babah complète : « Dans le domaine de l’agriculture il y a beaucoup à faire ici. Nous avons des terres fertiles à toutes formes de semences. Pourquoi ne pas venir travailler la terre, qui ne ment pas ! » Les arguments se tiennent : « Je suis content de voir de tels débats ici, avec les jeunes et leurs parents, constate Djibril Dioum de la ville et membre de l’Organisation Internationale pour les Migrations en mission. Je corrobore ce que la sœur et le grand frère ont dit. Nous devons avoir le courage de revenir chez nous, sans exigences démentielles sur les salaires. Contribuer au bien-être de nos populations est en soi une part de salaire sans prix ! Pour ma part, après des études en France et expériences au Canada, c’est ce qui a motivé mon retour en Mauritanie. Et ici, plus qu’ailleurs, je sens mon utilité ».

Souffrances tues

Quant à Aoua Sylla, elle axe son intervention autour de son roman Mariage à distance (Prostyle Editions, 2024). Cet opus narre le quotidien de femmes délaissées. « Nous devons changer notre vision du mariage. Marier ce n’est prendre une femme, de la maison du père à celle du mari. Marier c’est savoir aussi qu’on s’adjoint une personne à soi et qu’on doit être à ses côtés. Autrement dit partager ses quotidiens, ses complicités et tout ce qui va avec. Or, poursuit la journaliste, ce que nous remarquons avec les migrants c’est qu’ils épousent des femmes pour les déposer dans leurs familles restées aux villages, au pays. Telles des objets ! D’aucuns restent des années sans revenir voir ces femmes, et croient que le fait d’envoyer de l’argent pour les besoins alimentaires est suffisant. Non ! Ils oublient que ces femmes ont des besoins autres que manger et se vêtir. Elles ont besoin de quelqu’un à qui parler le soir, à qui murmurer leurs désirs humains. Elles ne sont pas faites que de tissus, d’une langue ou d’un nez à sentir des odeurs passantes. Ces femmes ont besoin de complexité, d’amour, de sexualité à assouvir. Et, pour peu qu’on soit sincère, on sait que nombre d’entre elles ne savourent pas ce qui constitue le fondement même du mariage, à savoir l’intimité conjugale. Elles souffrent de manques, mais n’osent l’exprimer par retenue et poids des traditions. Elles endurent l’absence d’un mari qui vient une fois tous les quatre ou cinq ans, et encore ! » Des approbations s’élèvent de la salle. «Sans oublier, poursuit Aoua, que l’immigré à chaque retour pour montrer son avoir prend une nouvelle épouse ! Que peut-il offrir à trois, quatre femmes, lors de congés qui n’excèdent pas trois semaines ou un mois ? Qu’on ne se mente pas, nombre de femmes mariées à des migrants demeurent frustrées. Ce qui crée beaucoup de maux chez elles. Elles dépriment, maigrissent, tombent malades sans aucune explication médicale ! »   

Les propos d’Aoua Sylla, que d’aucuns trouvent décomplexés et audacieux, attisent l’assistance : « Vraiment très courageux de sa part, dit Hawa Bâ actrice sociale. Elle a abordé un sujet qui ne s’évoque qu’avec des non-dits, et dans des cercles restreints. Or, ces femmes ruminent leurs peines sans écouteCe qu’elles endurent relèvent de la violence du genre. Des hommes qui restent absents pendant des années, et elles d’éternelles lavandières de familles sans aucune once de respect. Et il suffit qu’elles fautent, par accident de la nature ou d’abus d’un membre de la famille, pour voir sa réputation trainée dans la communauté et se faire répudier au mépris de toute procédure. Ce livre mérite d’être dans toutes les mainsLes migrants doivent savoir que les épouses laissées derrière eux sont des êtres faits d’os et de nimbes humaines que même leur religion protège dans une limite de temps », conclut-elle.          

Le panel modéré, par le journaliste Bios Diallo, a été riche, instructif. Il s’agissait de sensibiliser avec des informations pratiques, sans s’afficher en donneurs de leçons puisque chacun garde en lui les raisons de son désir de partir, d’immigrer. « Les échanges ont été vifs, passionnants mais dans l’écoute et le respect, témoigne Agnès Blasselle Conseillère politique à la Délégation de l’Union européenne.  Nous avons eu là un panorama de ce qui se vit dans ce triangle de la sous-région avec des inquiétudes, mais des espoirs subsistent aussi ».

Le rôle et les missions de l’Union européenne et de certains partenaires (GRDR et OIM), sur la migration, l’écoute de la jeunesse et des femmes, ont été salués. L’assistance, composée d’élèves, du corps enseignant, d’autorités et de notables venus de divers villages a apprécié elle aussi ces débats qui lèvent le tabou sur nombre de sujets. Et en…redemande !   

Après cette excursion à Sélibaby rendez-vous, ce samedi 15 février 2025 à la Maison de quartier, pour un Thé Mauritanides avec le juriste Cheikhna Mbouh Tandia. Thème : Droit et jeunesse sur les mécanismes juridiques de l’entreprenariat, entre autres, et les pièges à évider.

Bios Diallo et Cheikh Aïdara

Encadré

Aoua Sylla est journaliste à la chaîne I Yayé TV de Kayes (Mali). Elle est présentatrice de journaux, animatrice d’émissions et reporter. Si elle a fait des études scientifiques, elle est une passionnée d’écriture. Voilà pourquoi, après une licence 3 en marketing et communication, elle se tourne vers le journalisme en officiant aussi comme maîtresse de cérémonies d’événement dans sa ville de Kayes.

C’est lors de ses descentes sur le terrain qu’elle recueille sa matière auprès de femmes dont les maris sont absents, les migrants. Son livre, Mariage à distance publié en 2024, est une fiction mais d’une réalité chez les Soninkés et autres communautés confrontées à de tels mariages.

Son personnage, Aïcha Maïga, est une jeune fille Sonrhaï mariée à Seydou, un Soninké. Ce dernier, comme tout bon membre de sa communauté, s’en va en France chercher fortune. Dans la solitude, Aïcha donnera naissance à un garçon tout en subissant les courroux d’une belle-mère acariâtre. Elle vit l’enfer dans une famille où elle n’est que bonne à tout faire. Vue, lors d’une rencontre amicale avec un ancien camarade de classe dans un hôtel de la place, sans que rien ne se passe, sa belle-sœur scelle son sort. Voilà Aïcha calomniée et répudiée ! Elle quitte le foyer, sans son fils qui lui a été retiré.

Mais, Aïcha reprend sa vie en main. Son chemin recroise celui d’Issa qui l’intègre dans des formations. Elle devient couturière, et se marie en secondes noces. Avec ses affaires, qui prospèrent, elle devient la coqueluche du tout Kayes. Seydou, lui, expulsé de France et revenu sans le sou sombre dans la dépression et meurt lâchement. Ce livre, écrit avec courage, est une stèle aux femmes des migrants.

Bios Diallo et Cheikh Aïdara


Conférence africaine pour la paix :  Ould Ghazouani remet le Prix de la Paix 2025 au président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara

Nouakchott a abrité, mardi 21 janvier 2025 au Palais des Congrès « Al Mourabitoune », sa 5e Conférence Africaine pour la Paix, sous le haut patronage du Président Mohamed Cheikh Ghazouani. La cérémonie d’ouverture de cette rencontre internationale a été marquée par des échanges de discours et la remise du Prix de la Paix 2025, au président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, invité d’honneur de la conférence.

@crédit Aidara

Inscrite sous le thème « Le continent africain : le devoir de dialogue et l’importance de la réconciliation », la 5e Conférence africaine pour la paix a commencé avec beaucoup de retard. Pire, l’audience était faible, eu égard à l’éloignement du lieu de la conférence, le Palais des Conférences Internationales Al Mourabitounes, située à plus de 40 kilomètres du centre-ville, et cela, malgré la mise à disposition de plusieurs bus pour les participants.

Ghazouani remet le Prix Africain de la Paix

Ouvrant les travaux de la 5e édition de la Conférence africaine pour la Paix, le président Mohamed Cheikh Ghazouani s’est d’abord félicité du Prix Africain de la Paix 2025 accordé au président Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire, représenté à l’occasion par son ministre d’État et conseiller spécial, Jeannot Ahoussou-Kouadio, Il a mis en exergue le rôle central que Ouattara a joué durant la crise ivoirienne de 2002 au bout de laquelle il est parvenu à réconcilier les Ivoiriens entre eux.

Il a par la suite parlé de la vertu du dialogue dans le règlement des conflits, pour ensuite citer l’exemple mauritanienne à travers sa large expérience dans le dialogue. Selon Ould Ghazouani, il s’agit d’un long processus qui requiert une éducation des masses à travers l’éradication des tares sociales qui se manifestent par les fausses stratifications et les préjugés de naissance.

La vertu du dialogue et de la réconciliation dans l’Islam

De son côté, le Cheikh Abdallah Ben Beyya, Président du Forum d’Abou Dhabi pour la Paix et Grande Mufti des Émirats Arabes Unis a centré son intervention dans la place qu’occupe le dialogue et la réconciliation dans l’Islam, citant à ce propos plusieurs versets du Coran dont les premiers de la Sourate « Al Moujadala ». Il a également cité le dialogue que le Prophète Mohamed (PSL) n’a eu cesse de mener auprès des païens Qoraïchs pour les inviter à l’Islam malgré les brimades et les exactions que lui et ses compagnons ont subi à la Mecque.

Selon Cheikh Abdallah Ben Beyya, l’un des érudits musulmans les plus adoubés par l’Occident pour ses positions favorables au dialogue entre les religions abrahamiques, le dialogue et la réconciliation sont les seules voies qui mènent vers la paix, notamment dans une Afrique déchirée par les guerres et les conflits.

Il a justifié dans ce cadre l’octroi du Prix Africain pour la Paix 2025 au président ivoirien, Alassane Ouattara pour son rôle réunificateur lors de la crise qui avait secoué la Côte d’Ivoire en 2002. Aussi, il a déclaré en substance que cette conférence de Nouakchott constitue une étape nouvelle pour la recherche de solutions afin de mettre fin à l’hémorragie des hostilités qui saignent le continent africain. 

L’envoyé de Ouattara transmet le message de son président

Jeannot Ahoussou-Kouadio a, dans le message qu’il a lu au nom du président Ouattara remercié le président Ghazouani pour l’accueil, réservé à sa délégation et au Cheikh Abdallah Ben Beyya pour l’honneur que son institution, le Forum d’Abu Dhabi pour la Paix, lui a accordé en lui décernant le Prix Africain pour la Paix 2025.

Il a réitéré sa volonté à œuvrer pour la promotion de la paix dans le continent et en Côte d’Ivoire, et a cité dans ce cadre les efforts qui ont été déployés pour résoudre la crise ivoirienne de 2010-2011 à l’issue du second tour de l’élection présidentielle.

@Crédit Aidara

Ghazouani laisse ses invités sur le carreau

Quelques critiques ont toutefois entaché la tenue de cette conférence, à la tête de laquelle le retrait de Ghazouani juste après son allocution et la remise du Prix Africain pour la Paix 2025 à l’envoyé spécial du président Ouattara. Son départ précipité suivi simultanément par celui du Cheikh Abdallah Ben Beyya, alors que certains invités n’avaient pas encore pris la parole, a vidé la salle de conférence. Résultat, les autres allocutions se sont déroulées sans audience, laissant perplexes plusieurs observateurs.

D’autre part, la mauvaise organisation de la conférence, tenue à plusieurs dizaines de kilomètres de la ville, notamment lors de la pause-café est venue assombrir le tableau d’une conférence qui a moins tenu ses promesses par rapport à celle organisée en 2023 dans la même salle.

La 5e édition de la Conférence Africaine pour la Paix se poursuivra jusqu’au jeudi 23 janviers 2025. Elle sera sans nul doute ponctuée par plusieurs communications de haut niveau sur les vertus du dialogue et de la réconciliation dans la résolution des conflits en Afrique.

À noter que l’ouverture de la rencontre a été marquée par la présence de plusieurs délégations venues de partout en Afrique, en plus de celle du Premier ministre Moktar Ould Djay, de plusieurs membres du gouvernement et de généraux, de présidents de partis politiques, d’élus, d’enseignants et d’élèves des écoles coraniques.

Oumar Cheikh Taher- Crédit Aidara

« Je me félicite de ma présence dans cette importante conférence autour de la paix en Afrique qui intervient dans un moment crucial. En effet, l’Afrique est en lambeaux et nous avons beaucoup de problèmes internes et externes, des crises civiles à l’intérieur de nos États, des conflits entre nos gouvernants et les populations. Donc cette conférence intervient à un moment où nous serons en loisir d’interroger nos Ulémas et nos intellectuels, quelles solutions proposez-vous, notamment ce que l’Islam propose comme solutions pour défaire toutes ces crises, tous ces conflits et toutes ces guerres ? Nous avons ainsi la chance d’avoir dans cette conférence une constellation de penseurs et d’érudits venus de plusieurs coins d’Afrique et du monde islamique réunis autour d’une réalité coranique : « ceci est votre Umma, une Umma unifiée et unique. »

Témoignage de Oumar Cheikh Taher du Nigéria, Doctorant en études islamiques à l’Université Colombia de New York (Etats-Unis).

Cheikh Aïdara