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Interview exclusive de Birame Dah Abeid, président de l’IRA : «Mon rôle se joue en Mauritanie, pas ailleurs, que je sois en liberté ou en prison»

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«Certains segments du pouvoir cherchent à m’éliminer physiquement. Mon rôle côtoie le risque. Je vis avec le risque. Pour mon combat, ma vie n’est qu’un modeste sacrifice. »

Après une absence de près de huit mois et une campagne internationale en Afrique, aux Etats-Unis et en Europe pour dénoncer ce qu’il considère être «la situation catastrophique des droits de l’homme en Mauritanie, notamment l’esclavage, la discrimination et le racisme », Birame Dah Abeid, président du mouvement Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) s’apprête à rentrer en Mauritanie. Ce sera le 15 janvier 2017 par le bac de Rosso. Une date et un lieu symbolique, car c’est à Rosso, le 15 janvier 2015, qu’il a été condamné à 2 ans de prison fermes par le tribunal régional, en compagnie de son vice-président Brahim Bilal Ramadan et Djiby Sow, président de Kawtal, après une Caravane contre l’esclavage agricole. Il nous a accordé cette interview exclusive, à quelques jours d’un retour à haut risque que l’opinion nationale et internationale va suivre avec la plus grande attention.

En dehors d’un certain symbolisme, pourquoi avez-vous décidé de revenir en Mauritanie maintenant à cette date précise, au moment où beaucoup pense que vous risquez d’être arrêté dès votre arrivée ?

Je vous remercie pour cette interview qui arrive à point nommé. Je n’ai jamais dit que j’ai quitté la Mauritanie pour ne jamais y revenir. J’ai quitté la Mauritanie au lendemain de ma libération de prison pour recevoir le Prix Heroes pour la lutte contre l’esclavage et la traite des personnes que le Département d’Etat américain, par le biais de John Kerry, devait me remettre à moi et à mon vice-président Brahim Bilal Ramadan qui m’accompagnait. C’est en ce moment que nous avions appris l’arrestation de 13 membres du bureau exécutif de l’IRA, suite à une manifestation manigancée par le pouvoir et ses tentatives forcenées de décapiter notre mouvement. Cela, en utilisant tous les moyens, la torture, l’instrumentalisation de la justice et des médias publics et privés. Suite à la mise en place d’un comité de crise que nous avons créé d’urgence pour faire face à cette énième agression,  des discussions se sont engagées entre les membres. J’avais opté pour un retour immédiat au pays, mais j’ai été mis en minorité par la majorité qui a opté pour une contre-offensive et une stratégie de riposte à partir de l’extérieur. Riposte à travers tous les leviers de la communauté internationale, ONGs, missions diplomatiques, organismes internationaux, Etats démocratiques, mais aussi médias internationaux du monde libre et différentes organisations des droits de l’homme en Afrique, en Europe, en Amérique, en Asie, mais aussi en Australie.
Sur un autre front non moins important, il fallait mobiliser la logistique, d’abord au profit des détenus (nourriture, bien-être) mais aussi au profit de leurs familles et aux militants du mouvement, sauvagement torturés et blessés par les forces de l’ordre. Nous avons dû subvenir à leurs soins et à la prise en charge des familles des prisonniers, mais aussi des prisonniers eux-mêmes. Tout cela, nous l’avons mobilisé à partir de l’extérieur.
J’avais dit à mes amis que le jour où l’enquête sur l’affaire «Edebaye Bouamatou » sera clôturée par le pouvoir judiciaire inféodé au pouvoir politique mauritanien, et que je serais cité comme accusé, je débarquerais à Nouakchott. C’était la décision sur laquelle le Comité de crise a trouvé le consensus. J’ai initié et dirigé l’offensive à partir de l’extérieur, avec la présidente Coumba Kane, Bakary Tandian, Sikam Sy et Abidine Merzough. Nous avons commencé à mettre en place notre dispositif d’attaque pour déconstruire les mensonges du gouvernement mauritanien sur une prétendue orchestration de la violence par IRA à «Edebaye Bouamatou ». Moi-même j’ai présidé aux contacts et à la coordination avec la société civile et politique mauritanienne, avec le barreau. Ce qui a abouti à la constitution d’un front large et compact au niveau national contre les mensonges du gouvernement à propos de cette affaire. Cette action a été renforcée par la grande mobilisation que nous avons pu drainer sur le plan international, englobant les grands Etats démocratiques du monde, les organisations internationales, les Nations Unies, les Etats Unis, l’Union européenne, la Commission africaine des droits de l’Homme, mais également les ONG internationales des droits de l’homme, ainsi que les médias internationaux.
J’ai continué sur une tournée internationale très réussie, et très médiatisée y compris sur le plan national. C’était une bataille rangée entre nous et le gouvernement mauritanien, une bataille diplomatique dans laquelle le pouvoir a subi des défaites retentissantes et cuisantes. Les revers qu’il a subis en Afrique, que nous sillonnions pour la première fois, pour prêcher la cause des victimes d’esclavage, de racisme et du manque de démocratie en Mauritanie.
Nous avons aussi réussi à obtenir de la Commission africaine des droits de l’homme, durant sa session d’octobre 2016 à Banjul, une condamnation de la Mauritanie, pour la première fois, sur les pratiques de l’esclavage et la connivence du pouvoir mauritanien avec les criminels de l’esclavage.
Nous avons également réussi à obtenir la condamnation inédite et lourde de conséquences pour la Mauritanie, quand les sept rapporteurs des Nations Unies, dans une position commune, ont condamné la Mauritanie et lui ont demandé des comptes à propos des pratiques des pouvoirs judiciaires et policiers contre les détenus d’IRA et contre le mouvement. Nous avons aussi obtenu la même condamnation de tous les gouvernements du monde, de l’Afrique à l’Amérique du Nord en passant par l’Europe. Il s’agit de victoires sans précédent de l’IRA, victoires que j’ai personnellement dirigé et coordonné avec mes amis ainsi que les partenaires du mouvement.
A la fin de cette mission hautement réussie, j’ai décidé le 17 décembre passé, lors d’une conférence de presse de clôture à Paris, de rentrer au pays. Cette rentrée est symbolique bien sûr, car il y a beaucoup de menaces qui fusent de la Mauritanie à mon égard, promesses qui, s’ils ne proviennent pas du pouvoir, viennent de milieux qui lui sont très proches. Des menaces sensées faire peur à Birame de ne pas rentrer au pays. Mais mon rôle et ma place sont en Mauritanie, que je sois libre ou en prison. Mon rôle, je le joue en Mauritanie, pas ailleurs, je l’ai toujours dit. J’ai terminé ma mission, j’ai clôturé ma tournée et rempli le mandat qui m’a été délégué par le Comité de crise de IRA au lendemain de l’emprisonnement de nos camarades. Maintenant, je rentre au pays.
Avant de venir, ceux qui veulent préparer pour Birame ce qu’ils prétendent préparer, eh bien, je suis sur le chemin de retour. Le 15 janvier 2017 le matin, je quitterais Rosso Sénégal pour rejoindre par le Bac, Rosso Mauritanie, le plus naturellement du monde.
Je saisis cette occasion pour dire à tous les militants, de rester vigilants, de ne pas céder à la provocation, de rester attaché à l’action pacifique, légale et reconnue par la Constitution mauritanienne. Je les adjoins d’être attentifs à l’infiltration de la part de personnes de mauvaise foi, pour pousser des militants non avertis à la violence. N’acceptez pas les infiltrations et le détournement de notre action pacifique. J’invite aussi tous les observateurs, toutes les ONG et tous les partis politiques mauritaniens, à observer ce processus de retour, pour pouvoir témoigner.

Ne craignez-vous pas pour votre vie ? L’assassinat politique est en vogue de nos jours. Un suicide maquillé ou un meurtre commandité, n’est pas à exclure. Vous n’avez pas peur ?

 

Des rumeurs me sont déjà parvenues, qu’il y a une faction du pouvoir dominant, fraction politique et sécuritaire, qui milite pour une élimination physique, maquillée, comme vous l’avez nommé. J’en ai déjà fait part à certaines personnes représentatives d’institutions internes et externes à la Mauritanie. Ceci est une grosse aventure, une aventure diabolique vers laquelle tire le segment le plus dangereux des groupes au pouvoir. Néanmoins, je pense qu’il y a un minimum de responsabilité qu’on peut escompter de la part des autres segments de ce même pouvoir. Je pense aussi que les uns et les autres ne manqueront pas de réaliser les conséquences extrêmement graves pour l’avenir, l’existence et l’unité de ce pays en cas de pareille action. Quant à moi, je suis dans mon rôle et ce dernier n’a jamais été exempt de risques. Mon rôle côtoie le risque. Mon devoir est de jouer ce rôle jusqu’au bout, avec le maximum de précaution pour la vie et la sécurité des citoyens mauritaniens, pour la paix entre les citoyens mauritaniens, et par de-là la Mauritanie, pour la paix dans le monde. Pour cet engagement, ma vie n’est qu’un modeste sacrifice.

Au cas où vous ne serez pas inquiété et que vous rejoindrez Nouakchott en toute quiétude, comment comptez-vous vous y prendre pour remobiliser des troupes longtemps démobilisées par votre longue absence ?

Je ne pense pas que nos troupes aient été à un quelconque moment démobilisées. Je crois que les troupes sont toujours mobilisées et ont toujours démontré leurs capacités à persévérer dans leurs contestations populaires, légales et pacifiques face à l’arbitraire en Mauritanie. Durant l’incarcération de nos camarades à nos jours, il y a eu des manifestations pacifiques, de nombreuses personnes, femmes et jeunes, dont les pieds et les bras ont été brisés par les forces de l’ordre ; il y a les photos qui circulent sur les réseaux sociaux, sur les interfaces des sites d’information, sur ceux des organisations nationales et internationales des droits de l’homme. Les images montrent la poursuite des manifestations par les militants d’IRA et les répressions féroces auxquelles ils font face.
Il y a cette violence indicible qui se déchaîne chaque fois que nos militants manifestent pacifiquement. La plus récente il y a deux jours devant le ministère de la justice. Il y a eu passage à tabac et agressions injustifiés de militants, certains ont été conduits dans des cachots et torturés par la police mauritanienne. Cette option est une vieille option qui ne nous poussera pas à la violence.
Moi je vais retourner au pays et ce sera les retrouvailles avec les militants. Nos actions se poursuivront avec les yeux rivés vers le bagne de Bir-Moghreïn où sont encore incarcérés nos militants, Moussa Birame, Abdallahi Diop et Abdallahi Maatala Saleck.
D’autre part, quand je rentrerai au pays, j’ai une plateforme de propositions pour le sursaut national, un plan de sauvetage du pays que je vais proposer à des membres de la société civile et politique mauritanienne représentative de ceux qui sont au pouvoir, mais aussi de ceux qui sont dans l’opposition. Le contenu de cette plateforme est le fruit de beaucoup de réflexion et d’échanges avec plusieurs personnes attachées à l’unité et à la paix dans ce pays, mais aussi à l’alternance pacifique et paisible du pouvoir en Mauritanie. Ce contenu sera divulgué aux médias quand les conditions le permettront et selon la réaction et l’intérêt qu’il suscitera auprès des parties concernées.

Le pouvoir n’est-il pas parvenu à vous détourner de votre combat contre l’esclavage en vous mobilisant d’une façon quasi-permanente autour de manifestations pour la libération de dirigeants ou de militants emprisonnés ?

Je pense que le ciblage de plus en plus grossier, à la fois systématique, récurrent et continue de l’IRA, est une preuve suffisante de l’impact très certain et fort du mouvement aussi bien au niveau national qu’international. Il est le résultat du très fort déploiement diplomatique de l’IRA sur le plan international. Ce qui lui a permis de remporter les différents duels contre le pouvoir. L’impact de l’IRA est aussi celui d’avoir remporté tous ses procès contre le pouvoir. Il n’y a pas un seul procès, parmi les nombreux procès intentés contre le mouvement depuis sa naissance, où le pouvoir mauritanien est sorti victorieux, malgré l’inféodation du pouvoir judiciaire et son instrumentalisation. Ce qui a permis à IRA de démontrer sa supériorité morale sur le pouvoir, sa capacité de résistance et celle de ses militants. Il est très rare que des membres du mouvement sortent de prison, en faisant allégeance au pouvoir ou en se soumettant à lui. Ils en sortent souvent encore plus engagés et plus déterminés dans leur combat, avec le moral intact et toujours debout, malgré les sévices et les brimades. Cette ténacité est rare dans notre paysage politique. Ténacité face à la peur et à la corruption.
Ces batailles judiciaires pour la décapitation ou la démobilisation du mouvement IRA, que le pouvoir nous assigne à longueur d’année, c’est le pouvoir qui y perd sa légitimité, sa crédibilité et tout simplement sa face. Ces emprisonnements de militants et dirigeants d’IRA sont pour nous de grandes tribunes de plaidoyer pour dénoncer les grands maux dont souffre la Mauritanie et qui ont pour noms, l’esclavage, le racisme, l’exclusion, la discrimination, la gabegie, etc.

Que pensez-vous de la reconnaissance par le pouvoir du parti de Daoud Ould Ahmed Aîcha et celui de Saad Ould Louleïd ?

Cette reconnaissance est un non évènement. Elle va dans le sens de l’agitation qu’orchestre le pouvoir pour désinformer l’opinion. Le régime insinue que l’avènement de l’IRA Mauritanie, qu’il considère comme une organisation extrémiste et sectaire, a suscité d’autres extrémismes. Mais l’extrémisme et le racisme sont les instruments de domination du pouvoir. Nous, nous luttons justement contre ce racisme institutionnalisé et mortel, qui traverse et gangrène toutes les institutions civiles, militaires et sécuritaires du pays, y compris les institutions financières, religieuses et même éducatives. C’est le racisme d’Etat mauritanien qui a été aiguisé par l’extrême droite arabo-berbère que représente le Chef de l’Etat, Mohamed Ould Abdel Aziz. Ils ne peuvent pas détourner le regard de la communauté nationale et internationale qui observe et dénonce l’arbitraire et le sectarisme du pouvoir. Cette manœuvre qui consiste à chercher à détourner le regard de l’enracinement du racisme au sein des institutions et du pouvoir mauritanien vers d’autres personnes, dont les propos et les actes n’ont aucun impact sur la vie des populations, cette manœuvre ne peut pas nous tromper. Nous continuerons quant à nous à lutter contre le racisme institutionnalisé et le sectarisme perpétré par des personnes et des institutions qui symbolisent l’Etat mauritanien, à savoir le Chef de l’Etat, le gouvernement, le parlement, les tribunaux, les institutions judiciaires, les institutions sécuritaires. C’est ça le racisme qui menace la paix civile et les droits des Mauritaniens dans leur intégrité physique et morale.
Ce monsieur, Daoud Ould Ahmed Aïcha, je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu. S’il est raciste, son racisme est individuel et n’a aucune incidence sur la chose publique. Un seul juge ou un seul policier peut s’en occuper, il va se calmer. Le premier jugement et la première garde-à-vue suffiront à le remettre à sa place. Je pense et j’ai des preuves, c’est quelqu’un qui a eu un mandat de la part des services de renseignement pour jouer au trouble-fête, pour permettre au pouvoir de l’utiliser comme expiatoire, pour détourner les regards du véritable racisme d’Etat qui sévit de manière multiforme contre les populations. Mais ça ne marchera pas avec IRA.

Que pensez-vous du rôle que joue Saad Ould Louleïd, accusé par certains de vouloir déstabiliser le mouvement IRA ? Quel regard portez-vous sur le personnage ?

Je ne suis pas très porté à faire des jugements sur des personnes. Je pense que lorsque Saad était avec nous, il était engagé à nos côtés. Comme il nous a quittés, moi je n’ai pas l’habitude de commenter les actes et les paroles des gens qui ont quitté IRA

Quel regard portez-vous sur la situation politique en Mauritanie ?

Je pense que la scène politique mauritanienne, comme la société civile et le cercle des droits de l’homme, est malheureusement minée. Il y règne un climat très malsain parce que le pouvoir en place a agi de la sorte en essayant de dresser les Mauritaniens les uns contre les autres, dans une démarche non conventionnelle ni politique, dans un dressage ethnique, sectaire et religieux. Le pouvoir manipule les sentiments religieux des Mauritaniens pour leur dire, «Je suis avec Dieu et l’opposition est avec le Diable », pour leur dire aussi «Je suis avec l’Islam et les défenseurs des droits de l’Homme sont contre l’Islam». Je pense que nous sommes en train de filer tout droit vers le mur, si cette bombe n’est pas désamorcée. Il y a la fanatisation grandissante d’une partie des Mauritaniens contre d’autres, la fanatisation d’un certain segment religieux, social, politique et ethnique contre d’autres. Le pouvoir à mon avis a agi avec beaucoup d’irresponsabilité ces dernières années, en instrumentalisant le sentiment religieux à chaque occasion et en menant des propagandes qui peuvent conduire à des surenchères de non-retour. Il est temps que les segments responsables au sein du pouvoir en Mauritanie se ressaisissent et que le Chef de l’Etat revienne à la raison, qu’ils sachent tous qu’on ne peut pas prospérer sur ce genre de manipulation extrêmement dangereux et sensible. Le pouvoir doit reconnaître que l’Islam est la religion de tous les Mauritaniens et que toute la population est musulmane. S’il y a des différences et des oppositions, ce n’est pas entre pro-Islam et anti-Islam. C’est un faux débat. C’est un dangereux débat. Un débat irresponsable. Je pense que l’élite politique a déserté le terrain pour laisser la place à une élite ethniciste qui défend l’idée erronée selon laquelle un prétendu danger menacerait l’Islam en Mauritanie. Cette théorie du complot nous éloigne de l’objectivité et de la raison tout court. Je peux illustrer ces propos à travers la position adoptée par le vice-président du parti Tawassoul et député à l’Assemblée nationale, Mohamed Ghoulam Ould El Hadj Cheikh. Un homme qui n’a jamais caché son antipathie pour le combat d’IRA, mais qui, convaincu de la torture subie par les militants du mouvement en prison, s’est levé dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale pour interpeller le ministre de la Justice et dénoncer des pratiques qui selon lui «n’existent même pas dans les geôles d’Israël » réputés pour leur férocité. La grande partie des réactions, exprimées par des personnes sensées comme lui défendre l’intégrité physique et morale de citoyens mauritaniens, abstraction faite de leur appartenance idéologique, prouve que l’amalgame est déjà très grand. Beaucoup ont reproché à Mohamed Ghoulam d’avoir dénoncé la torture, tout simplement parce que les personnes concernées appartiennent au mouvement IRA. Ce qui est extrêmement grave. Je salue au passage et je rends hommage à l’objectivité de ce député, bien que nous ne défendions pas les mêmes convictions politiques. Il suffit que nous partagions ensemble les mêmes valeurs, comme l’intégrité physique et morale des personnes et que nous condamnions toute forme de torture.

Quels sont vos projets à quelques encablures d’une transition politique très attendue en 2019 ?

Mes projets, et celui du mouvement IRA, est de participer dans les premières lignes à ce que les Mauritaniens puissent réaliser une transition démocratique et une alternance politique apaisée. Pour cela, nous allons continuer à nous adosser au droit national et au droit international. Nous continuerons à jouer le rôle de soldat vigilant de la société, à veiller au respect des lois individuelles et collectives, au respect des procédures juridiques et démocratiques constitutionnelles, basées sur l’état de droit. Nous continuerons à donner le sacrifice nécessaire pour que la Mauritanie sorte sans dégâts du marasme et des crises multiformes qui la taraudent.
Nous lançons dans ce cadre un appel à l’opposition dans ses différents compartiments, associations civiles et politiques, afin qu’elle s’unisse dans un climat démocratique et dans un sursaut national, afin de prémunir le front de l’opposition des dissensions et des phagocytages qui la menacent à la veille de ce processus de transition encore incertain et périlleux. Nous lançons un appel à l’opposition politique traditionnelle et l’invitons à faire les concessions nécessaires à l’opposition sociale, celle des droits de l’homme, afin de répondre à l’espoir et à l’adhésion des larges pans de la population mauritanienne victimes d’esclavage, de racisme, de paupérisation, et d’exclusion sociale et économique. Nous lançons le même appel à l’opposition sociale, dont IRA est la plus représentative. Le ticket gagnant est la jonction entre ces différentes oppositions. Nous à IRA nous allons consentir à toutes les concessions qui ne touchent pas à nos principes et à nos engagements. En deuxième point, nous lançons un appel au pouvoir et à ses segment qui ont usé de tous les simagrées pour s’offrir des privilèges indus, en les invitant à se ressaisir et à s’inscrire dans le repentir et le rachat de conscience face à leur peuple. Je lance un appel à tous les ponts civils et militaires qui sont capables de revenir à la raison et d’agir en toute responsabilité, car le recyclage est encore possible, à travers des discours ou des actions solennelles. Tout cela ne  fera que consolider la paix et la concorde. Le Chef de l’Etat lui-même, Mohamed Ould Abdel Aziz, peut être utile en cette période, s’il accepte sans rancœur, sans regret et en toute humilité, de se comporter en ancien Chef d’Etat responsable de son peuple et de la situation qu’il va lui léguer, en garantissant une transition démocratique et paisible susceptible de conduire à une alternance politique réussie.

Propos recueillis par
Cheikh Aïdara

 


Match amical Mauritanie-Algérie (1-3) : les Mourabitounes succombent à la malédiction du «Dernier quart »

Ils ont fait rêver tout un peuple pendant quarante-cinq minutes, avant de succomber à la malédiction du «dernier quart ». Après avoir mené les Fennecs d’Algérie par 1 but à 0 en première période sur un pénalty transformé par Hacen El Id à la 18ème minute, les Mourabitounes prendront de l’eau partout, encaissant trois buts en seconde période, Hanni (53e), Bounedjah (73e) puis Bentaleb (90e+2).

Au coup de sifflet final du match amical joué à Blida (Algérie) le samedi 7 janvier 2017, l’équipe nationale d’Algérie a pris le meilleur sur les Mourabitounes sur le score de 3 buts à 1. Ce match de préparation devait permettre aux Algériens de procéder aux derniers réglages et faire jouer les automatismes, à quelques encablures d’une Coupe d’Afrique des Nations, où ils comptent sortir du tour préliminaire dans une poule où ils affronteront le Zimbabwé, la Tunisie et le Sénégal.

Ce sont les Mourabitounes qui créeront pourtant la surprise lors de ce premier match, en ouvrant le score à la 18ème minute. Sur un débordement de Mamadou Niass, fauché par le défenseur central de l’équipe algérienne, les Mourabitounes bénéficieront d’un pénalty transformé par El Hacen El Id. Les protégés de Corentin Martins mettront ensuite les Fennecs dans une mauvaise posture, mettant à nu les défaillances de l’équipe adverse. Pendant toute la première mi-temps, les Algériens complètement désossés au milieu, ne trouveront pas la faille, alors que leur ligne défensive était de plus en plus perforée par Niass et Ismaël Diakité. Le gardien de but algérien Asselah sauvera deux fois ses filets en bottant en corner deux tirs cadrés de Mamadou Niass qui fut le meilleur Mourabitoune.
Il faudra attendre la deuxième mi-temps, et quatre remplacements, pour voir les Algériens renverser la vapeur. Les Mourabitounes qui semblaient avoir livré toutes leurs cartouches lors de la première mi-temps, prenaient eau de toute part. C’est d’abord, Hani, sur un corner botté par le milieu offensif algérien Taider qui remettra à la 53ème minute, les pendules à l’heure en offrant l’égalisation pour son équipe. D’une pichenette, il ne laissa aucune chance à Souleymane Diallo.
Les Fennecs avaient pris le match en main, face à des Mourabitounes essoufflés physiquement. A la 73ème minute, c’est le même Taider, sur une balle arrêtée qui permettra à Bounedjah d’inscrire un deuxième but pour l’Algérie en dominant de la tête toute la défense centrale mauritanienne. Le coup de grâce surviendra à la 92ème minute, pendant les arrêts de jeu, sur un tir à l’entrée de la surface de réparation. Souleymane Diallo qui n’était pas dans ses meilleurs jours, ne put rien faire face au tir cadré de Bentaleb.
Certes, les Mauritaniens ont évolué au cours de ce match amical sans leur formation type, car manquaient à l’appel Bâ Abdoul, Khassa Camara, Sally Sarr et Guidilèye Diallo, qui n’ont pas été libérés par leurs clubs. L’Algérie a aussi joué sans certaines de ses vedettes, à l’image de Ryad Mahrez qui vient d’être consacré meilleur jour africain, mais également Slimani et Soudani légèrement souffrants, ainsi que Brahimi et Adlène Guedioura.
Après ce premier match amical joué à Blida, le staff de l’équipe nationale d’Algérie a sans doute repéré parmi les jeunes pouces, ceux qui devront rejoindre l’équipe type, le mardi 10 janvier prochain, pour une autre rencontre à huis clos face à la même équipe des Mourabitounes. C’est le cas des deux gardiens, Asselah qui vient de jouer son premier match en sélection, mais aussi Rahmani. En défense, le choix se fera entre les débutants, Ramy Bensebaini, Aïssa Mandi ou encore Rabie Meftah et Faouzi Ghoulam.
Au milieu, le trio Taider, Abeid et Bentaleb seront sans doute conservé, tout comme la ligne d’attaque, Bounedjah, Rachid Ghezzal et Sofiane Hani.
Pour Corentin Martins, sans ses effectifs au grand complet sous la main, il ne pourra que colmater avec les locaux, renforcés par Diadié Diarra de FC Gueugnon (France), Aly Abeid et El Hacen Id de Levante (Espagne), ou encore Ismaël Diakité de l’AS Marsa (Tunisie), Mohamed Soudani de Tataouine (Tunisie) et Mamadou Niass de Salam Zaghrata (Liban).
Il faut rappeler que l’Algérie a choisi comme sparting-partner les Mourabitounes pour ses matches de préparation en prélude à la Coupe d’Afrique des Nations 2017. Les Fennecs affronteront le 15 janvier prochain, le Zimbabwé, puis le 19 janvier la Tunisie, et enfin le 23 janvier le Sénégal.

Cheikh Aidara


Mauritanie : une mythique église transformée en mosquée à Zouerate

Fermée il y a environ trois ans, après le départ définitif de la mission catholique, l’église de Zouerate a été depuis lors vidée de ses prêtes et sœurs qui y servaient les offices du dimanche depuis plus de soixante-dix ans, un peu avant la création de la société des mines de Mauritanie (MIFERMA), nationalisée en 1974. Tout a été emporté en France, même les corps qui étaient enterrés dans ses cimetières. Les clés du lieu de culte ont été remises à la SNIM (société nationale industrielle et minière), créée sur les cendres de la Miferma.

Aujourd’hui, l’église catholique est en chantier. A sa place, les riverains, des cadres de la SNIM, ont décidé de construire une mosquée, la «Mosquée El IHSAN», effaçant lentement les derniers vestiges de la présence française dans la cité minière.

Les travaux de réfection qui ont débuté le 1er janvier 2017 s’achèveront le 31 mai prochain, peut-on lire sur une pancarte fixée près du chantier. Y sont mentionnés les sources de financement, des mécènes, trois numéros de téléphone, celui des représentants de la future mosquée.

Deux étapes de construction de la future mosquée
La mosquée sera construite en deux phases. La première comportera la rénovation, le nettoyage, le tapissage, la peinture et la construction de latrines pour les ablutions. Cette étape devra s’achever fin janvier courant, ce qui permettra aux fidèles d’entamer leurs prières dans l’édifice. Deuxième phase, extension de la mosquée vers le nord.
Il faut dire que l’église de Zouerate a été non seulement un lieu de prière, mais aussi un centre de santé, de culture, de rencontres et de fêtes pour les travailleurs français de la Miferma, de la fin des années 40 aux années 70. Outre les prières du dimanche, on y célébrait Noël, la Pentecôte, Pâques, mais aussi les mariages et les baptêmes. On y distribuait des friandises aux enfants, des présents, des cadeaux, mais aussi de la chaleur humaine. «Je me rappelle enfant qu’on esquissait dans la rue adjacente des pas de danses au son du choral qui échappait des portes, car on n’osait pas pénétrer dans les lieux » se rappelle Touré, devenu tourneur quelques années plus tard à la SNIM.
Certains vieux de Zouerate se rappellent encore de l’affluence monstre les dimanches, de l’ambiance bon enfant, des baumes de fleurs ramenés de quelques potagers locaux, de cette foule bigarrée de blancs, ouvriers et cadres, en costumes cravates, des femmes blanches dans leurs amples robes et leurs enfants, courant dans les allées attenantes à l’église. Mourade, un vieux retraité de la SNIM a servi à la Miferma. «Je ressens une grande tristesse, chaque fois que je passe devant le chantier de l’ancienne église. Cet endroit renferme une partie de mes souvenirs. Bien que je n’ai jamais fréquenté les lieux, la chaleur humaine qui s’y dégageait les jours de dimanche, se répandait dans toute la ville, apportant couleur et gaieté dans la ville ». Il se souvient surtout du centre de santé de l’église, de l’accueil des sœurs qui y prodiguaient conseils et soins aux indigènes qu’ils furent, puis citoyens d’une nouvelle République fièrement proclamée un certain novembre 1960.

L’église a vu passer la France en Mauritanie

L’église de Zouerate a survécu aux coopérants et travailleurs français, partis par vagues successives à partir de 1974, date de la nationalisation de la Miferma. Mais d’année en année, le nombre de ses ouailles a fondu comme beurre au soleil. En semaine, le prêtre était souvent seul à célébrer, en présence de quatre ou cinq africains, originaires d’Afrique de l’Ouest.

Mais le centre de santé de l’église, rattaché au Croissant rouge mauritanien, mais sous la responsabilité de la mission catholique, restait le seul lien affectif avec les autochtones. Les consultations y avaient lieu trois fois par semaine, souvent associés à des médicaments pour une somme modique de 5.000 ouguiyas (15 euros). La mission  avait également une riche bibliothèque attenante à l’église, ouvrable tous les jours et fréquenté par des élèves et des enseignants. La revue El Watan El Arabi, hebdomadaire arabe de culture générale, était présente dans ses rayons.

Les habitants de Zouerate se souviennent du Père Guy, le dernier prêtre de l’église, avec sa vieille maman et sa R4 blanche. Ils voyaient souvent le fils et la mère sillonner ensemble les ruelles de Zouerate, entrant dans l’Economat «A» ou en sortant. Parfois, on les voyait se rendre ensemble au dispensaire situé à la Cité Police. Ils habitaient dans un logement attenant à l’église dans la Cité des Cadres, tandis que les sœurs logeaient un peu plus loin, à la Cité M4.
C’était peu avant la construction du centre de santé de la mission catholique, situé dans le vieux quartier populaire «El Heite », qui veut dire «Mur », du nom de l’enceinte qui le séparait de la cité française.


Mauritanie : après le genre, la santé de la reproduction rebute les parlementaires

Décidément, les parlementaires mauritaniens sont réfractaires à tout ce qui touche à la féminité. Après avoir fustigé le projet de loi sur les violences basées sur le genre, renvoyant le gouvernement à ses copies, les députés et sénateurs viennent d’opposer la même réserve au projet de loi sur la santé de la reproduction. Pourtant, cette dernière loi est le fruit d’une longue lutte menée par la société civile mauritanienne. Il s’agit d’un des principaux axes de la stratégie nationale de la santé publique, dans le cadre de la lutte contre la mortalité maternelle et infanto-juvénile, dont la Mauritanie affiche les plus forts taux au monde !

cela fait longtemps que le gouvernement mauritanien fait de la résistance face au projet de loi sur la santé de la reproduction, en effet, le texte croupit depuis quelques années dans les obscurs tiroirs de la République. Adopté le 6 octobre 2016 en Conseil des ministres, le texte vient d’être soumis à l’approbation du Parlement mauritanien, suscitant déjà quelques hostilités.

Pour Toutou Mint Taleb Navé, député du parti islamiste, «l’année 2017 semble être celle des lois anti-islamiques ». Selon elle, le projet de loi sur la santé de la reproduction, tout comme la loi sur les violences basées sur le genre, comporte dans ses replis un message négatif à l’endroit de la société mauritanienne et ses valeurs. «Son adoption par le parlement ouvrira la voie à la dépravation des mœurs, tout comme la loi défendue par le ministre de la Justice sur le Genre » a-t-elle déclaré.

Elle a fustigé notamment les articles 7, 9 et 17 du projet de loi. «Ces articles sont dangereux ! » s’est-elle exclamée lors d’une rencontre avec un groupe de journalistes. «Leurs charges sont nocives pour nos valeurs, dans la mesure où ses articles comportent de façon claire des dispositions relatives à l’introduction de la sexualité dans les programmes d’enseignement, l’encouragement des jeunes à utiliser des condoms ainsi que des informations relatives aux méthodes contraceptives, sans compter l’exigence faite aux centres de santé de mettre les produits contraceptifs à la disposition des jeunes et des adolescents, levant ainsi le tabou sur cette question» a-t-elle martelé. Plus grave, ajoute-t-elle en substance, ce projet de loi autorise la publicité sur le planning familial, sur la contraception et ses produits. «Nous demandons le retrait du texte soumis au parlement et sa révision, afin de rendre ses dispositions conformes à notre religion et à nos valeurs » a-t-elle conclu.

«Que la loi soit rejetée par les hommes je peux comprendre, mais qu’elle le soit par les femmes, c’est là une ignorance flagrante, surtout si cela vient de femmes parlementaires » s’est insurgée Mana Mint Ahmed, activiste de la société civile.

Pour comprendre les divergences de vue par rapport au projet de loi sur la santé de la reproduction, et sur le plan strictement religieux, il suffit simplement de savoir que l’un de ses plus fervents défenseurs n’est autre que Hamden Ould Tah, président de l’Association des Ulémas de Mauritanie (qui regroupe tous les érudits du pays) et non moins président de l’ONG Stop Sida. Pour ce jurisconsulte qui jouit d’une grande renommée en Mauritanie, «tous les pays voisins disposent déjà d’une loi sur la santé reproductive, j’ose penser qu’avec ce texte, la Mauritanie franchira elle aussi et sous peu, le Rubicon». Cette déclaration a été faite en août 2016 lors d’un atelier de mise à niveau et d’appropriation du projet de loi sur la santé de la reproduction, que son ONG avait animé en présence de cadres du département de la santé, ceux du Programme National de la Santé de la Reproduction, de juristes, d’Ulémas, d’organisations de la société civile et des partenaires au développement.

Sur le plan institutionnel, le gouvernement mauritanien est déterminé à faire passer le projet de loi devant le parlement. En témoigne l’audience qui avait réuni le 30 août 2016, le ministre de la Santé, le Pr.Boubacar Kane, et la Représentante résidente de l’UNFPA en Mauritanie, Mme Cécile Compaoré Zoungrana. Lors de cette rencontre, il a été question de l’adoption de la loi sur la santé de la reproduction, l’application du décret relatif au suivi des décès maternels, la mise en route de la ligne budgétaire destinée à l’achat des produits de la santé de la reproduction, le repositionnement de la planification familiale, les conditions d’éligibilité à certains fonds thématiques ainsi que les dispositions et modalités pratiques de nature à booster le partenariat entre les deux parties.

Le ministre de la Santé a confirmé lors de cette rencontre l’adoption prochaine de la loi sur la santé de la reproduction, alors que la Représentante de l’UNFPA a promis d’explorer les possibilités que peut offrir l’Initiative H6 destinée à soutenir les efforts du gouvernement mauritanien pour la réduction drastique de la mortalité maternelle, néonatale et infantile. L’initiative H6 regroupe les organismes du Système des Nations Unies, UNFPA, UNICEF, OMS, ONUSIDA, ONUFEMMES et Banque Mondiale.

A rappeler que le projet de loi sur la santé de la reproduction, proposé et suivi par un comité interdisciplinaire composé d’activistes de la société civile, de leaders religieux et d’acteurs des médias, est constitué de 25 articles répartis dans 8 chapitres. L’article premier du texte définit ainsi ses objectifs: « La présente loi a pour objet de protéger les générations présentes et futures des effets sanitaires, sociaux, dévastateurs des maladies touchant à la santé publique et en particulier la santé de la reproduction en République Islamique de Mauritanie ».

La Mauritanie est, avec la Côte d’Ivoire, le seul pays à ne pas disposer de cadre juridique régissant la santé de la reproduction en Afrique de l’Ouest.

Cheikh Aidara