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Le duo Aziz-Jammeh : au-delà d’une amitié sacrificielle

 

Aziz et Jammeh (Photo archives-AMI)

Que vaut la Gambie et que vaut Yaya Jammeh aux yeux de la Mauritanie, et plus particulièrement aux yeux du Président Mohamed Abdel Aziz, pour en arriver à ce geste sacrificiel au dépend de relations pluriséculaires avec le Sénégal et la Communauté Economique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ? Est-ce pour des raisons géostratégiques ou mercantiles entre les deux capitales, ou est-ce pour des raisons encore inconnues liées à une complicité encore énigmatique qui lie les deux chefs d’Etat ? Dans tous les cas, l’intervention de Mohamed Abdel Aziz dans la crise gambienne n’a pas encore révélé tous ses mystères.

Tant de sollicitude pour sauver l’ex-dictateur de la Gambie, Yaya Jammeh, sauvé in extremis par le duo Aziz-Condé, laisse perplexe. C’en est presqu’une première, même si ce sauvetage de dernière minute entrepris par les présidents mauritaniens et guinéen continue d’alimenter les analyses et les réactions.

Alors que le nouveau président élu de Gambie, Adama Barrow, venait d’atterrir à Banjul, ce jeudi 26 janvier 2017, après un exil forcé au Sénégal face à l’entêtement de son prédécesseur à lui libérer la place, on apprend non seulement que la compagnie Mauritania Airlines Internationale devait transporter ce vendredi, à l’aéroport Oum Tounsy, les «derniers compagnons et les dernières affaires personnelles de Jammeh», mais également que Nouakchott abritait incognito tout cet attirail. Ce service après exil rendu à Jammah, sans que l’on sache si c’est à titre onéreux ou gratuit, s’ajoute à d’autres rotations que la compagnie aérienne internationale aurait effectué au profit de Yaya Jammeh, pendant son départ forcé. Certaines sources rapportent que l’ex-dictateur aujourd’hui réfugié en Guinée-Equatoriale aurait profité de cet entregent pour vider les caisses de la Gambie. Sur les ondes de la BBC, le président gambien Barrow avoue que «les caisses sont vides».  D’aucuns ont parlé de millions de dollars emportés par Jammeh dans sa fuite, et d’un  déballage qui sera entrepris par une commission vérité et réconciliations sur les 22 ans de Jammeh.

Des gestes jugés provocateurs

Quoi qu’il en soit, la Mauritanie semble avoir fait de cette affaire gambienne une source de tension avec le Sénégal, mais aussi avec la CEDEAO, taxés de représenter le camp «des prêcheurs de la violence », ceux qui selon Ould Abdel Aziz, «battent les tambours de la guerre croyant pouvoir régler ce problème par cette option». La Mauritanie s’est même arrogé le rôle de superviseur de l’accord ayant conduit au départ de Yaya Jammeh. L’entrée des troupes sénégalaises et celles de la Cedeao en Gambie et leur mainmise totale sur le pays, semble ainsi avoir courroucé Nouakchott qui dénonce une violation des accords et compte porter l’affaire aux plus hautes instances.

En même temps, sur les sites électroniques et sur les réseaux sociaux mauritaniens,  un fort regain de nationalisme prend de l’ampleur et certains réclament même une réaction forte de la Mauritanie. Provocateurs seraient en effet, aux yeux d’une partie de l’opinion publique mauritanienne, la déclaration du président Adama Barrow selon laquelle «le départ de Jammeh n’a rien à voir avec la médiation de Mohamed Abdel Aziz et d’Alpha Condé», mais surtout la supposée «invasion coloniale du Sénégal en Gambie» qui s’en est suivie et la sortie du ministre sénégalais des Affaires étrangères du Sénégal selon laquelle «aucune amnistie n’a été accordée à Jammeh contre son départ». Autant de gestes perçus comme inamicaux envers la Mauritanie et son président, mais surtout vis-à-vis de son rôle de «sauveur de la paix en Gambie».

Mais pourquoi tant d’engagement dans cette affaire gambienne, alors que la Guinée d’Alpha Condé, qui a coparrainé le départ de Yaya Jammeh, n’a déployé un tel tintamarre autour de sa médiation ni réclamé une quelconque autorité de droit sur les termes de l’accord ayant abouti à la solution finale.

Certes le Sénégal avait des intérêts géostratégiques importants dans la crise gambienne. Le départ de Yaya Jammeh du pouvoir était en effet pour Dakar une aubaine inespérée, car la Gambie sous son long règne était devenu un terrain de repli pour les forces rebelles de la Casamance qu’il protégeait et armait souvent pour déstabiliser son puissant voisin. Ainsi lovée, telle une excroissance dans son ventre, la petite péninsule était devenue un cancer qui rongeait le Sénégal. La légalité nationale en Gambie lui en donnait enfin les armes. Battu à la régulière au cours d’élections que son régime avait supervisé, ayant reconnu publiquement sa défaite et les résultats des scrutins, Jammeh et son revirement de dernière heure donnaient ainsi au Sénégal les moyens légaux de se débarrasser de son cauchemar.

Des intérêts encore flous

Mais quid de la Mauritanie ? Certains analystes mettent en avant la présence d’une forte colonie mauritanienne en Gambie qui détiendrait le quasi-monopole du commerce et des affaires dans ce pays. La Côte d’Ivoire et la Libye comptaient également d’importantes colonies mauritaniennes aux affaires florissantes dans ces pays, sans que la Mauritanie n’ait levé de boucliers lorsque les troupes françaises et américaines décidèrent unilatéralement et sans mandat international de forcer le départ de Gbagbo et de tuer Kadhafi. Pourtant, le président Mohamed Abdel Aziz était au cœur de ces deux crises, en tant que médiateur désigné par la Commission Paix et Sécurité de l’Union Africaine, en compagnie d’autres chefs d’Etat. Abidjan et Tripoli seront ainsi bombardés vingt-quatre heures après ses démarches de conciliation dans ces deux Etats. Et il n’a jamais dénoncé ces «ingérences » ni ces «invasion coloniales» ni «ces partisans de la guerre » et ces «ennemis de la paix».

Certes, la Gambie n’est ni la Côte d’Ivoire ni la Libye, et le Sénégal, ce n’est ni la France ni les Etats-Unis. Mais en quoi le départ de Jammeh et l’arrivée d’Adama Barrow pouvaient-ils constituer un danger pour la colonie mauritanienne ? En quoi l’arrivée des troupes du Sénégal et de la CEDEAO pouvait-elle mettre en péril les activités commerciales des Mauritaniens en Gambie ? La raison d’un tel intérêt pour la Mauritanie ne pouvait ainsi s’expliquer par un quelconque danger qui planerait sur la tête de ses ressortissants en Gambie.

Reste l’aspect géostratégique que beaucoup ont évoqué ça et là. Au gré des interventions des uns et des autres, on apprend ainsi que la Mauritanie était devenue une puissance régionale avec une zone d’influence exclusive qui s’appelle la Gambie, sans que l’on ait signalé de bases militaires mauritaniennes dans ce pays.  Certains évoquent à peine une garde rapprochée affectée au service de Jammeh qui serait constituée de Mauritaniens sans qu’on en détienne les preuves.

Il y a aussi cette complicité qui ne s’est jamais révélé au grand jour entre Aziz et Jammeh, et avant, entre Jammeh et Ould Taya. Certaines mauvaises langues parlent de documents brûlés par Jammeh avant sa fuite, d’une nuit d’insomnie passée par Aziz et Condé à Banjul pour protéger Jammeh et couvrir sa fuite. De quoi avait-on peur ? La capture de l’ex-dictateur pouvait-elle conduire à des révélations retentissantes ? Sa mort aux mains des troupes de la CEDEAO aurait-elle permis de découvrir des documents confidentiels compromettants dont lui seul connaissait la cache ? Peut-être ne saura-t-on jamais les vraies raisons qui ont poussé Mohamed Abdel Aziz et Alpha Condé à s’impliquer si intensément dans la fuite de Yaya Jammeh hors de la Gambie avec montants sonnants et trébuchants et bagages à la dimension de deux Boeing 737-700.

L’autre raison évoquée serait liée à la politique intérieure de la Mauritanie. Yaya Jammeh parti, la Gambie serait tombée entre les mains d’un Halpulaar ou de quelqu’un ayant des souches halpulaar. Macky Sall du Sénégal est aussi Halpulaar et la Mauritanie a de sérieux problème avec sa population halpulaar. Toute l’équation gambienne serait ainsi réduite à une donne socio-ethnique qui donnerait le cauchemar aux autorités de Nouakchott. Mais en quoi les halpulaars de Mauritanie seraient-ils concernés par  les halpulaar de Gambie, du Sénégal ou de la Guinée ? N’ont-ils pas subi des pogroms dans les années 89-91 sans qu’ils n’aient reçu d’aide de la part de leurs autres cousins de la région ? Faux problèmes. Alors quid de l’intérêt de la Mauritanie en Gambie ?

Cheikh Aïdara


Parlementaires face au dividende démographique : la feuille de route de l’Union Africaine sur la sellette

Le Panel des responsables de l’UNFPA et de l’Union Africaine

Le «Capital Hôtel» d’Addis-Abeba a abrité, jeudi 26 janvier 2017, le Forum des parlementaires africains en population et développement (FPA) sur la Feuille de route de l’Union Africaine sur le dividende démographique et l’investissement des jeunes. C’était en marge des travaux préparatoires du Sommet de l’Union Africaine qui se se tiennent depuis le 22 janvier et qui s’achèveront les 30 et 31 janvier prochain par le Sommet des Chefs d’Etat et de gouvernement dans la capitale éthiopienne.

Le Forum des parlementaires africains sur le dividende démographique a été l’occasion pour le Président du Parlement éthiopien, Ato Abadula Gemeda, de rappeler l’engagement de ses pairs en faveur de la thématique lors de la rencontre de Dakar des 25 et 26 novembre 2016, ainsi que sur le contenu de la déclaration qui en était issue. Cette déclaration renfermait l’engagement des parlementaires africains pour la mise en œuvre de la feuille de route de l’Union Africaine sur le Dividende Démographique et le Plan d’action qui a été ébauchée à cette occasion. Cette conférence, organisée avec le soutien de plusieurs partenaires dont l’UNFPA, constituait «une étape décisive dans le processus de plaidoyer et de dialogue politique en préparation aux deux Sommets de 2017 de l’Union Africaine consacrée à l’exploitation du dividende démographique en investissant dans la jeunesse » dira-t-il.

Plusieurs orateurs ont pris la parole au cours de cette rencontre, notamment la représentante de la Présidente de la Commission de l’Union Africaine, qui a parlé de la nécessité pour l’Afrique de préserver ses acquis en faveur de sa jeunesse. En cela, il faudrait selon elle, garantir les voies d’atteinte des objectifs de l’Agenda 2063 en apportant les capacités nécessaires à la jeunesse du continent, en réalisation le Dividende démographique à travers les investissements sur les jeunes, en identifiant les défis liés au chômage, surtout celui des adolescentes, aux pratiques néfastes (excision et mariage précoce). Ces investissements, selon la représentante de la présidente de la Commission de l’Union Africaine, doivent s’orienter vers l’éducation de qualité, la santé maternelle et l’implication des jeunes en permettant aux jeunes filles de décider de l’espacement de leurs grossesses, en investissant davantage dans la santé maternelle et infantile et dans celle des adolescentes.

Parmi également les orateurs, Marie Rose Nguini Effa, présidente du FPA, mais aussi Lucien Kouakou, directeur régional de l’IPPF, qui ont abondé dans le même sens.

Une partie de l’assistance

Pour sa part, Mabingué Ngom, Directeur régional de l’UNFPA en Afrique de l’Ouest et du Centre, a rappelé le constat auquel les parlementaires et les partenaires était parvenu. Il s’agit de la nécessité d’agir concrètement et de cesser les discours, tellement selon lui, l’heure est grave. Et ce, malgré les progrès réalisés depuis 1990, avec un taux de mortalité maternelle qui a chuté de 1.000 à 679 naissances vivantes durant la période 1990-2015 en Afrique de l’Ouest et du Centre. Au vu de ces changements sans précédents que le continent a connus ces dernières décennies, Mabingué Ngom pense que l’Afrique peut finalement «rompre avec le cercle de la pauvreté pour entrer définitivement dans l’ère de la prospérité».

Il a cependant relevé deux risques et défis majeurs qui peuvent poser obstacle, notamment les changements climatiques devant lesquels l’Afrique, selon lui, est impuissante, mais face auxquels elle doit agir pour circonscrire ses conséquences déjà visibles à travers l’insécurité alimentaire et le nombre de déplacés climatiques dans la région. Mais le risque le plus redoutable, d’après le représentant régional de l’UNFPA, est cette extraordinaire explosion démographique,  ainsi que «le retard de la transition démographique visant la baisse du taux de mortalité maternelle et de natalité ». Selon lui, «jamais l’Afrique n’a vu sa population jeune se développer aussi rapidement », car aujourd’hui, «63% de la population africaine a moins de 24 ans, soit environ 250 Millions de jeunes». Cette situation serait selon lui à double tranchant, un défi énorme mais aussi un apport inespéré pour le développement du continent «avec une gestion adéquate et de bons investissements ». Il souligne que la plupart des pays africains ont connu une croissance économique soutenue au cours des quinze dernières années, sans que cette croissance n’ait impacté positivement sur la vie des populations.  Avec un taux de dépendance élevé, une pauvreté chronique, un accès limité à une bonne éducation, des qualités de services de santé insuffisantes et des emplois productifs rares, l’Afrique produit ainsi des milliers de jeunes frustrés qui périssent dans les océans en tentant de chercher le bonheur ailleurs, s’ils ne succombent à l’instrumentalisation et à la radicalisation.

Mais tout n’est pas sombre, selon Mabingué Ngom parce que les dirigeants africains ont saisi le bon moment pour agir en se concertant sur les moyens d’exploiter le Dividende Démographique pour en faire une initiative continentale.  «Espoir aussi parce qu’un certain nombre de pays africains réalisent déjà des investissements en faveur des jeunes afin d’exploiter le Dividende Démographique à travers le partage des connaissances, le plaidoyer ainsi que les diagnostics national et régional » a-t-il ajouté.

Cheikh Aïdara
Envoyé Spécial Addis-Abeba


Crise gambienne : la médiation mauritanienne aurait-elle échoué ?

La situation en Gambie reste confuse et les informations distillées dans la presse contradictoires. La médiation mauritanienne initiée par le président Mohamed Ould Abdel Aziz, à quelques heures de la fin de l’ultimatum lancé par la CEDEAO au président Djammeh le mercredi 18 janvier 2017 à zéro heure, a-t-elle réussie ?

La question reste posée à l’heure où le chef de l’Etat mauritanien a regagné Nouakchott après une valse qui l’a conduite auprès du président sortant Yaya Djammeh, pour le convaincre de céder le pouvoir, puis à Dakar où il a eu un tête-à-tête avec le président Macky Sall du Sénégal et le nouveau président élu de Gambie, Adama Barrow.

Certaines sources ont en effet soutenu que «Yaya Djammeh a capitulé et qu’Adama Barrow prêtera serment à Banjul ce jeudi 19 janvier à 16 heures » en affirmant que le président sortant de la Gambie a finalement accepté de quitter le pouvoir contre un asile en Mauritanie. D’autres sont allées plus loin, en déclarant que le président gambien serait venu dans l’avion du président mauritanien, ce qui s’est avéré faux.

Adama Barrow, président élu de Gambie

Investiture de Barrow

Des sources de presse sénégalaises ont à leur soutenu que Barrow sera finalement investi à l’ambassade de Gambie à Dakar, faute de pouvoir le faire au Stade de Banjul pour des raisons de sécurité. Il semble en effet que le président Djammeh soit toujours au Palais de Bakao et qu’il s’apprêterait à le quitter dès que son tombeur à l’élection présidentielle du 1er décembre 2016 rentrerait au pays.

Alors que certaines sources de presse saluent la perspicacité du président Mohamed Ould Abdel Aziz d’avoir évité une guerre en faisant plier Yaya Djammeh, d’autres sources parlent du refus catégorique de ce dernier à céder le pouvoir.
Ce qui est sûr, la médiation du président Mohamed Ould Abdel Aziz, qui a joué au sauveur de la dernière minute, reste l’ultime chance avant que les armées de la CEDEAO stationnées aux frontières entre le Sénégal et la Gambie, ne délogent Djammeh de son fauteuil.

Yaya Djammeh, président sortant de Gambie

Médiations entre chefs d’Etats africains

A rappeler que le président Mohamed Abdel Aziz a déjà eu à mener avec d’autres chefs d’Etats africains, dans le cadre d’un mandat de la Commission Paix et Sécurité de l’Union Africaine, plusieurs médiations qui se sont terminés par un règlement militaire. Il s’agit de la Côte d’Ivoire et de la Libye en particulier.
A entendre les experts militaires sénégalais, il n’y aura pas bataille, car l’armée gambienne ne se battrait pas, mis à part la garde prétorienne de Djammeh et quelques irréductibles de son camp.
A rappeler que le Sénégal est intervenu à deux reprises, en 1980 et en 1981 pour rétablir l’ordre constitutionnel en Gambie, du temps de l’ancien président Diawarra, renversé par un coup d’Etat alors qu’il se trouvait en vacances en Angleterre.
Si Yaya Djammeh réfute l’asile que lui aurait proposé la Mauritanie, après celle accordée par le Nigéria et paraît-il le Maroc, l’usage de la force des armées de la CEDEAO formées du Sénégal, du Niger, du Nigéria, du Bénin et du Mali, risque d’être enclenchée dans les prochaines heures.

Cheikh Aïdara


Retour de Birame : «La célébrité n’est pas un crime !»

Birame Dah Abeid

Après une nuit passée à Dagana, où ils ont eu l’occasion de visiter certains réfugiés mauritaniens qu’un long exil a définitivement cloué au Sénégal, le président de l’Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), Birame Dah Abeid et sa délégation sont venus tôt le matin du dimanche 15 janvier 2017 à Rosso Sénégal. Au loin, miroitent les rives mauritaniennes dont ils s’apprêtent à fouler le sol. Un plongeon vers l’inconnu.

Rosso Mauritanie, 7 heures. Le quartier Médine s’extirpe peu à peu de sa torpeur. Seuls quelques commerçants empressés hantent les rues à demi-déserte. Les odeurs de poisson pourri et d’ordures en décomposition empestent l’air matinal. Sur le tronçon qui mène vers le marché Ndiourbel, plusieurs pick-up de la Police. Un calme impérial règne, alors qu’un soupçon d’inédit plane sur la ville.

Le retour de Birame Dah Abeid, président d’IRA, habite les subconscients. Le leader antiesclavagiste avait choisi pour son retour en Mauritanie, après une tournée internationale de huit mois, la date symbolique du 15 janvier et le lieu historique de Rosso. Car c’est dans cette ville et à cette date qu’il a été condamné en 2015 à deux ans de prison, suite à une caravane contre l’esclavage agricole. Cette arrivée semble avoir jeté la panique au sein des autorités mauritaniennes. Il fut ainsi décidé en marge du conseil des ministres du 12 janvier dernier, d’interdire toute activité du mouvement IRA sur l’ensemble du territoire national. A la veille de l’arrivée de Birame à Rosso, plusieurs compagnies de la police et de la garde ont été dépêchées de Nouakchott alors que toutes les forces de sécurité étaient mises sous alerte maximale. Les pontes du parti-état, l’UPR, la fédération du Trarza en particulier, avaient débarqué pour faire du porte-à-porte et dissuader la population contre tout accueil du leader d’IRA.

Sur la grande allée marchande de Rosso, une Toyota blanche banalisée fait des navettes. «C’est le commissaire central et le préfet. Depuis ce matin, ils font des va-et-vient» renseigne un vendeur de pastèques.

Un calme trompeur
Plus loin, la vie s’anime. Des femmes, bassines sous l’aisselle, font leurs emplettes. Des commerçants avachis sur leurs marchandises guettent leur premier client. Je me paye un hawli blanc. «Combien de mètres ? » s’enquiert un vieux commerçant. «Pas trop court ni trop long, pas en tout cas un Hawli de Terrouzi » plaisantais-je. «Tu ne veux pas un Hawli à la Boydiel !» me renvoie-t-il taquin. «Il paraît qu’il porte 10 mètres de tissu sur la tête. Un vrai Hawli de Prince !» lance un faiseur de thé, comme pour agrémenter la discussion en faisant allusion au Hawli légendaire de Boydiel Ould Houmeid, président du parti El Wiam.

La tête et la moitié du visage mangées par mon nouveau Hawli de quatre mètres de long, je m’engouffre dans les dédales du marché. Je débouche sur la porte d’accès au débarcadère de Rosso. Celui réservé aux piétons et aux voyageurs à bagages légers. Deux gendarmes en gardent l’entrée. Alentour, l’effervescence des grands départs, entre passagers alanguis, vendeurs hétéroclites, trafiquants de devises et tieb-tieba de tout acabit. Une sourde clameur s’élève dans ce gargouillis dominé par les pousse-pousse. Je cherche un subterfuge pour accéder au bac et suivre l’arrivée de celui que toute la ville de Rosso, et toutes les autorités mauritaniennes, attendent avec appréhension. «J’ai un colis qui doit me parvenir du Sénégal et j’aimerais le réceptionner !» Je savais qu’il fallait inventer n’importe quoi, sauf le titre de journaliste. Le Niet est d’office catégorique. Je n’avais donc pas trouvé mieux. «Il vous sera amené ici, ou à défaut, il faut attendre 11 heures ! » me lance le plus gradé. «Pas possible d’accéder au bac avant cette heure ? » m’enquis-je. «Non, il faut attendre comme tous les autres passagers». Il me désigna du doigt quelques personnes qui faisaient le pied de grue, les affaires jetées à terre.

Je décroche, pour tenter un autre scénario. Devant la BMCI, le grand portail du débarcadère est fermé. Seuls les véhicules et les bagages lourds y passent ou tous ceux que les gendarmes veulent laisser passer en temps normal. Mais aujourd’hui, c’est exceptionnel. Personne ne passe. Un barrage de policiers et de gendarmes en interdisent l’accès.

Le Bac est fermé
A quelques pas, une vendeuse de café. Quelques clients grignotent leur petit déjeuner, assis sur de longs bancs en bois, en scrutant le portail. «Il n’est pas encore venu, ce Birame ? » s’enquit un quinquagénaire. Entre ses doigts noircis par la nicotine, un mégot fumant et le corps brusquement secoué par une quinte de toux qui l’obligea à se courber. Deux touristes portugais, debout à quelques enjambées sont accrochés par un «passeur». Les travailleurs informels qui vivent du bac sont mécontents. «Nous, on n’a pas de problèmes. Tout ce qu’on cherche, c’est notre pitance. Nous n’avons rien à cirer de Birame ou d’IRA » lance un jeune homme, arborant une coupe de barbe bien dessinée.

Travailleurs du Bac coïncés

«En tout cas, il n’a qu’à venir rapidement pour qu’on puisse travailler » renchérit un gros gaillard, pull en coton blanc moulé au corps. Puis, la discussion s’engagea sur Birame, sur IRA, sur Aziz. Pendant un certain temps, les tieb-tieba du Bac de Rosso, plus habitués à parler devises, s’étripèrent à coups d’arguments politiques. Un policier, dos tourné à l’Ecole d’instruction militaire, surveillait la ruelle menant vers le marché, tandis que plus loin, sur le carrefour, quatre Toyota de la Police étaient stationnées. Elles étaient remplies d’hommes en uniformes noires. Certains arboraient des casques anti-émeutes, d’autres des cagoules noires. Plusieurs civils enturbannés déambulaient. «Ce sont des policiers en civil. Il en est venu depuis hier plusieurs dizaines » renseigne un ancien garde reconverti dans l’informel. Beaucoup d’hommes aussi en blouson sport. «Là, ce sont les agents secrets du Basep» ajouta-t-il.

L’arrivée de Birame
Quelques journalistes tentent de trouver la meilleure place pour couvrir l’arrivée imminente de Birame Dah Abeid, président d’IRA, dont la venue provoque tant d’effervescence à Rosso.

Attroupement devant le lieu d’hébergement des leaders d’IRA à Rosso

Puis, la Toyota banalisée s’arrêta. Un commissaire de police en descendit. Quelques minutes plus tard, un policier vint chasser tout le monde. Les déguerpis s’installèrent quelques mètres plus loin devant une boutique.
Bandoulière de Sénateur au tour de la poitrine, Youssouf Sylla s’avance vers les policiers en faction devant le débarcadère. Il tient à accueillir Birame. «Vous personnellement, vous n’êtes pas autorisé à passer » lui lance un brigadier. Le Sénateur, fulminant de rage s’engouffra dans sa Toyota blanche et rebroussa chemin. Sur son passage, quelques groupes épars, dont plusieurs militants d’IRA, discrets.

10 h 30. Un mouvement inhabituel. Les policiers prirent de la vigueur. Le commissaire vint en personne vider la route menant vers le débarcadère. «Birame est venu ! Lui et ses amis font leurs formalités !» susurra un tieb-tieba, renvoyé alors qu’il avait pu accéder au débarcadère.

Renseignements pris, l’information est confirmée. Le commissaire apostropha un journaliste. «Vous là, bouger de là !». Ce dernier tenta un dernier baroud d’honneur. «Tu fais ton travail et je fais le mien. Je suis journaliste et je suis ici pour accomplir mon job ! » Désarçonné, le commissaire le toisa, puis lui lança : «d’accord ! Alors dans ce cadre, il faut te rendre à la porte d’entrée pour voyageurs, et cherche à accéder au bac. Mais tu ne peux pas rester là ! »
Vu que la discussion est inutile, le journaliste décida d’aller prendre du thé au marché en attendant la suite des évènements. Dès son premier verre, l’information tombe. «Birame et ses compagnons sont sortis. Ils sont en ville ! »

Dans le vieux quartier de Satara, lieu d’hébergement du leader d’IRA et ses compagnons, c’est foule. Une dizaine de Pick-Up de la police et de la garde encerclent quelques rues plus loin. Devant la maison, un rassemblement. Le filtrage est strict. La demeure, trop exigüe, ne pouvait pas accueillir tout le monde. Dans un vaste salon, Birame en chemise bleue, pantalon chocolat et cravate, est rayonnant. A ses côtés, le sénateur Youssouf Sylla, mais aussi sa vice-présidente Coumba Dado Kane et plusieurs militants, dont la Noria du mouvement Marième Cheikh, le chargé de com.Hamady Lehbouss et le trésorier du mouvement, Ahmed Hamdi. Le brouhaha est énorme, couvrant les échanges entre Birame et ses visiteurs. La conférence improvisée qu’il tente de donner aux journalistes qui avaient fait le déplacement sera coupée plus de dix fois. « Est-ce un crime que d’être accueilli par ses partisans ? A Rosso Sénégal où je me trouvais, près d’un millier de personnes s’est spontanément regroupé autour de moi, sans que cela n’ait suscité la mobilisation des forces sénégalaises. C’est le lot de toutes les célébrités. Etre célèbre ne semble être un crime qu’en Mauritanie » commenta Birame avant de se confier à la presse.