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Sélibaby, Les tissus de l’immigration

Sélibaby, Bakel et Kayes ont en commun d’être des villes fortement impactées par l’immigration. Leurs jeunesses ne pensent qu’à quitter les zones rurales, pour des aventures de fortunes. Mais la journaliste kaysienne Aoua Sylla, qui vient de publier Mariage à distance sur les femmes de migrants, lève un autre tabou sur la question. Et interroge sur des pratiques à revoir.

Vue partielle de la salle – crédit Aïdara

Les tissus de l’immigration

L’Association Traversées Mauritanides, qui entretient depuis 2010 la vie littéraire et culturelle du paysage mauritanien, reprend ses rendez-vous Traversées Mauritanides le Plus (TM-Plus). Il s’agit d’activités qui se déroulent hors périodes des Rencontres littéraires, qui se tiennent généralement en décembre et à Nouakchott. Pour ne pas se limiter qu’à la seule capitale, Le Plus constitue donc un supplément, par des rendez-vous mensuels à la Maison de quartier (son siège, à la Cité Plage) et dans les régions du pays. On pourra dire Traversées Mauritanides le Plus ou Thé des Traversées, selon la teneur et le lieu de l’évènement.

Ainsi, après la tenue à Nouakchott en décembre 2024 de sa 15ème édition, un TM Plus a eu lieu à Sélibaby au Guidimakha, du 26 au 29 janvier 2025, avec le soutien de la Délégation de l’Union européenne en Mauritanie sous le signe de trois frontières : Bakel au Sénégal, Kayes au Mali et Sélibaby en Mauritanie. Ces entités partagent des frontières communes, mais aussi des traversées sociales préoccupantes : l’immigration et la culture du voyage à tout prix. 

Ces Traversées Plus ont exploré le thème l’immigration dans la sous-région avec des visites dans des établissements scolaires afin de sensibiliser les jeunes sur l’importance de l’école, des études, les méfaits de la drogue en milieu scolaire. Et les dissuader de l’immigration illégale à risque qui constitue un fléau le long de la bande Kayes, Sélibaby et Bakel.

Des enseignants présents

« Merci d’être passés nous voir, dit Fayri Diarra directeur du Lycée de SélibabyNous ne cessons de dire aux élèves que la meilleure manière d’aller à l’aventure c’est d’apprendre. Avec leurs diplômes, de baccalauréat, ils pourront effectuer des inscriptions et espérer obtenir des visas en bonnes et dues formes. Et partir où leur demande sera acceptée ! ». Les mêmes paroles seront transmises à Mounir et au Temple du savoir. Partout on attire l’attention sur l’assiduité et l’exclusion des risques.

Une partie des participants, des élèves et lycéens- Crédit Aidara

Puis direction la Maison des jeunes. Dans l’après-midi du 28 janvier 2025 la salle refuse du monde, pleine comme un œuf. Et pour cause, après les écoles et visites chez des associations, une table ronde prolonge les échanges. Les invités panélistes sont habitués à de tels sujets : Yacoub Fofana, linguiste et ancien directeur du Lycée de Sélibaby, Mamadou Fadé professeur acteur du GRDR de Bakel et Secrétaire permanent des maires du Bassin du fleuve Sénégal et Aoua Sylla journaliste à I Yayé TV et autrice de Mariage à distance sur les femmes des migrants. Il y a là à s’informer, à écouter : « Il est aujourd’hui difficile, pour moi, de regarder cette jeunesse sans me poser de nombreuses questions, dit Yacoub Fofana. Elle a tout pour apprendre et exceller, mais malheureusement elle est minée souvent par de mauvaises graines. On ne part plus à l’école pour apprendre, mais se distraire, quand d’aucuns ne s’adonnent pas à la drogue et la quête des réseaux de passeurs. Tous rêvent d’immigrer, de partir. Il est urgent de recentrer les préoccupations sur le rôle de l’école et des valeurs qu’elle doit véhiculer ». « Nous ne sommes pas loin du même constat, fait observer de son côté Mamadou Fadé. Mais ça, c’est parce que les jeunes perdent de plus en plus les repères. Il y a là aussi, poursuit-il, une sorte de démission de parents. Peut-être dépassés, pour diverses raisons, ces derniers pensent qu’exhorter leurs enfants au départ peut changer quelque chose à leur propre devenir ».

Partenaires européens et notables – Crédit Aidara

La complicité des parents : « Nous sommes très conscientes des risques que prennent nos enfants, dit Coumbis, une mère qui a vu trois de ses enfants partir et dont elle n’a toujours pas de nouvelles. Mais nous faisons contre mauvaise fortune bon cœur. Vous comprenez, personne ne souhaite envoyer sa progéniture sur de périlleux chemins ». Le désespoir des jeunes, et pas seulement.  « Il y a là nombre de choses qui incitent au départ, soutient Salou Camara ressortissant de la ville et résidant en France. Suis là, en vacances, mais quand j’écoute les jeunes, et les parents, c’est l’inquiétude qui transparait dans les propos. Ils disent vouloir rester dans leur pays, et tenter des choses. Mais quoi ? Ils ne trouvent pas des mécanismes sur lesquelles s’appuyer pour des projets, ni des accompagnements. L’issue pour eux, et même au péril, c’est de s’extirper des espaces où le désespoir les gagne de plus en plus ». Un hochement de têtes. « Cependant, poursuit-il, je ne pense pas que nous autres ayant fait les meilleurs choix non plus. Nous aurions pu, à l’issue de nos études et expériences, revenir servir notre pays et servir d’exemples en même temps. Mais, par facilité ou doute, nous restons à l’étranger, envoyant ainsi des signaux comme des appels d’air. Sans oublier que, bien souvent, c’est sur le tard que nous intégrons les hautes sphères de là où nous résidons ».

Trouver des voies médianes 

Le retour au terroir apparaît, pour beaucoup, comme une incitation : « Partir est bien, renchérit Madame Koumé. Mais revenir est aussi source d’espoir. En étant présent, on voit l’évolution de sa ville et on contribue à son développement. Puis critiquer les choses en adhérant aux quotidiens de ceux qui les vivent. Il suffit de jeter un œil sur la santé ici. C’est piteux ! Au moment où des fils de la région avec des compétences requises préfèrent rester ailleurs ». Zeinebou Babah complète : « Dans le domaine de l’agriculture il y a beaucoup à faire ici. Nous avons des terres fertiles à toutes formes de semences. Pourquoi ne pas venir travailler la terre, qui ne ment pas ! » Les arguments se tiennent : « Je suis content de voir de tels débats ici, avec les jeunes et leurs parents, constate Djibril Dioum de la ville et membre de l’Organisation Internationale pour les Migrations en mission. Je corrobore ce que la sœur et le grand frère ont dit. Nous devons avoir le courage de revenir chez nous, sans exigences démentielles sur les salaires. Contribuer au bien-être de nos populations est en soi une part de salaire sans prix ! Pour ma part, après des études en France et expériences au Canada, c’est ce qui a motivé mon retour en Mauritanie. Et ici, plus qu’ailleurs, je sens mon utilité ».

Souffrances tues

Quant à Aoua Sylla, elle axe son intervention autour de son roman Mariage à distance (Prostyle Editions, 2024). Cet opus narre le quotidien de femmes délaissées. « Nous devons changer notre vision du mariage. Marier ce n’est prendre une femme, de la maison du père à celle du mari. Marier c’est savoir aussi qu’on s’adjoint une personne à soi et qu’on doit être à ses côtés. Autrement dit partager ses quotidiens, ses complicités et tout ce qui va avec. Or, poursuit la journaliste, ce que nous remarquons avec les migrants c’est qu’ils épousent des femmes pour les déposer dans leurs familles restées aux villages, au pays. Telles des objets ! D’aucuns restent des années sans revenir voir ces femmes, et croient que le fait d’envoyer de l’argent pour les besoins alimentaires est suffisant. Non ! Ils oublient que ces femmes ont des besoins autres que manger et se vêtir. Elles ont besoin de quelqu’un à qui parler le soir, à qui murmurer leurs désirs humains. Elles ne sont pas faites que de tissus, d’une langue ou d’un nez à sentir des odeurs passantes. Ces femmes ont besoin de complexité, d’amour, de sexualité à assouvir. Et, pour peu qu’on soit sincère, on sait que nombre d’entre elles ne savourent pas ce qui constitue le fondement même du mariage, à savoir l’intimité conjugale. Elles souffrent de manques, mais n’osent l’exprimer par retenue et poids des traditions. Elles endurent l’absence d’un mari qui vient une fois tous les quatre ou cinq ans, et encore ! » Des approbations s’élèvent de la salle. «Sans oublier, poursuit Aoua, que l’immigré à chaque retour pour montrer son avoir prend une nouvelle épouse ! Que peut-il offrir à trois, quatre femmes, lors de congés qui n’excèdent pas trois semaines ou un mois ? Qu’on ne se mente pas, nombre de femmes mariées à des migrants demeurent frustrées. Ce qui crée beaucoup de maux chez elles. Elles dépriment, maigrissent, tombent malades sans aucune explication médicale ! »   

Les propos d’Aoua Sylla, que d’aucuns trouvent décomplexés et audacieux, attisent l’assistance : « Vraiment très courageux de sa part, dit Hawa Bâ actrice sociale. Elle a abordé un sujet qui ne s’évoque qu’avec des non-dits, et dans des cercles restreints. Or, ces femmes ruminent leurs peines sans écouteCe qu’elles endurent relèvent de la violence du genre. Des hommes qui restent absents pendant des années, et elles d’éternelles lavandières de familles sans aucune once de respect. Et il suffit qu’elles fautent, par accident de la nature ou d’abus d’un membre de la famille, pour voir sa réputation trainée dans la communauté et se faire répudier au mépris de toute procédure. Ce livre mérite d’être dans toutes les mainsLes migrants doivent savoir que les épouses laissées derrière eux sont des êtres faits d’os et de nimbes humaines que même leur religion protège dans une limite de temps », conclut-elle.          

Le panel modéré, par le journaliste Bios Diallo, a été riche, instructif. Il s’agissait de sensibiliser avec des informations pratiques, sans s’afficher en donneurs de leçons puisque chacun garde en lui les raisons de son désir de partir, d’immigrer. « Les échanges ont été vifs, passionnants mais dans l’écoute et le respect, témoigne Agnès Blasselle Conseillère politique à la Délégation de l’Union européenne.  Nous avons eu là un panorama de ce qui se vit dans ce triangle de la sous-région avec des inquiétudes, mais des espoirs subsistent aussi ».

Le rôle et les missions de l’Union européenne et de certains partenaires (GRDR et OIM), sur la migration, l’écoute de la jeunesse et des femmes, ont été salués. L’assistance, composée d’élèves, du corps enseignant, d’autorités et de notables venus de divers villages a apprécié elle aussi ces débats qui lèvent le tabou sur nombre de sujets. Et en…redemande !   

Après cette excursion à Sélibaby rendez-vous, ce samedi 15 février 2025 à la Maison de quartier, pour un Thé Mauritanides avec le juriste Cheikhna Mbouh Tandia. Thème : Droit et jeunesse sur les mécanismes juridiques de l’entreprenariat, entre autres, et les pièges à évider.

Bios Diallo et Cheikh Aïdara

Encadré

Aoua Sylla est journaliste à la chaîne I Yayé TV de Kayes (Mali). Elle est présentatrice de journaux, animatrice d’émissions et reporter. Si elle a fait des études scientifiques, elle est une passionnée d’écriture. Voilà pourquoi, après une licence 3 en marketing et communication, elle se tourne vers le journalisme en officiant aussi comme maîtresse de cérémonies d’événement dans sa ville de Kayes.

C’est lors de ses descentes sur le terrain qu’elle recueille sa matière auprès de femmes dont les maris sont absents, les migrants. Son livre, Mariage à distance publié en 2024, est une fiction mais d’une réalité chez les Soninkés et autres communautés confrontées à de tels mariages.

Son personnage, Aïcha Maïga, est une jeune fille Sonrhaï mariée à Seydou, un Soninké. Ce dernier, comme tout bon membre de sa communauté, s’en va en France chercher fortune. Dans la solitude, Aïcha donnera naissance à un garçon tout en subissant les courroux d’une belle-mère acariâtre. Elle vit l’enfer dans une famille où elle n’est que bonne à tout faire. Vue, lors d’une rencontre amicale avec un ancien camarade de classe dans un hôtel de la place, sans que rien ne se passe, sa belle-sœur scelle son sort. Voilà Aïcha calomniée et répudiée ! Elle quitte le foyer, sans son fils qui lui a été retiré.

Mais, Aïcha reprend sa vie en main. Son chemin recroise celui d’Issa qui l’intègre dans des formations. Elle devient couturière, et se marie en secondes noces. Avec ses affaires, qui prospèrent, elle devient la coqueluche du tout Kayes. Seydou, lui, expulsé de France et revenu sans le sou sombre dans la dépression et meurt lâchement. Ce livre, écrit avec courage, est une stèle aux femmes des migrants.

Bios Diallo et Cheikh Aïdara


Conférence africaine pour la paix :  Ould Ghazouani remet le Prix de la Paix 2025 au président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara

Nouakchott a abrité, mardi 21 janvier 2025 au Palais des Congrès « Al Mourabitoune », sa 5e Conférence Africaine pour la Paix, sous le haut patronage du Président Mohamed Cheikh Ghazouani. La cérémonie d’ouverture de cette rencontre internationale a été marquée par des échanges de discours et la remise du Prix de la Paix 2025, au président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, invité d’honneur de la conférence.

@crédit Aidara

Inscrite sous le thème « Le continent africain : le devoir de dialogue et l’importance de la réconciliation », la 5e Conférence africaine pour la paix a commencé avec beaucoup de retard. Pire, l’audience était faible, eu égard à l’éloignement du lieu de la conférence, le Palais des Conférences Internationales Al Mourabitounes, située à plus de 40 kilomètres du centre-ville, et cela, malgré la mise à disposition de plusieurs bus pour les participants.

Ghazouani remet le Prix Africain de la Paix

Ouvrant les travaux de la 5e édition de la Conférence africaine pour la Paix, le président Mohamed Cheikh Ghazouani s’est d’abord félicité du Prix Africain de la Paix 2025 accordé au président Alassane Ouattara de Côte d’Ivoire, représenté à l’occasion par son ministre d’État et conseiller spécial, Jeannot Ahoussou-Kouadio, Il a mis en exergue le rôle central que Ouattara a joué durant la crise ivoirienne de 2002 au bout de laquelle il est parvenu à réconcilier les Ivoiriens entre eux.

Il a par la suite parlé de la vertu du dialogue dans le règlement des conflits, pour ensuite citer l’exemple mauritanienne à travers sa large expérience dans le dialogue. Selon Ould Ghazouani, il s’agit d’un long processus qui requiert une éducation des masses à travers l’éradication des tares sociales qui se manifestent par les fausses stratifications et les préjugés de naissance.

La vertu du dialogue et de la réconciliation dans l’Islam

De son côté, le Cheikh Abdallah Ben Beyya, Président du Forum d’Abou Dhabi pour la Paix et Grande Mufti des Émirats Arabes Unis a centré son intervention dans la place qu’occupe le dialogue et la réconciliation dans l’Islam, citant à ce propos plusieurs versets du Coran dont les premiers de la Sourate « Al Moujadala ». Il a également cité le dialogue que le Prophète Mohamed (PSL) n’a eu cesse de mener auprès des païens Qoraïchs pour les inviter à l’Islam malgré les brimades et les exactions que lui et ses compagnons ont subi à la Mecque.

Selon Cheikh Abdallah Ben Beyya, l’un des érudits musulmans les plus adoubés par l’Occident pour ses positions favorables au dialogue entre les religions abrahamiques, le dialogue et la réconciliation sont les seules voies qui mènent vers la paix, notamment dans une Afrique déchirée par les guerres et les conflits.

Il a justifié dans ce cadre l’octroi du Prix Africain pour la Paix 2025 au président ivoirien, Alassane Ouattara pour son rôle réunificateur lors de la crise qui avait secoué la Côte d’Ivoire en 2002. Aussi, il a déclaré en substance que cette conférence de Nouakchott constitue une étape nouvelle pour la recherche de solutions afin de mettre fin à l’hémorragie des hostilités qui saignent le continent africain. 

L’envoyé de Ouattara transmet le message de son président

Jeannot Ahoussou-Kouadio a, dans le message qu’il a lu au nom du président Ouattara remercié le président Ghazouani pour l’accueil, réservé à sa délégation et au Cheikh Abdallah Ben Beyya pour l’honneur que son institution, le Forum d’Abu Dhabi pour la Paix, lui a accordé en lui décernant le Prix Africain pour la Paix 2025.

Il a réitéré sa volonté à œuvrer pour la promotion de la paix dans le continent et en Côte d’Ivoire, et a cité dans ce cadre les efforts qui ont été déployés pour résoudre la crise ivoirienne de 2010-2011 à l’issue du second tour de l’élection présidentielle.

@Crédit Aidara

Ghazouani laisse ses invités sur le carreau

Quelques critiques ont toutefois entaché la tenue de cette conférence, à la tête de laquelle le retrait de Ghazouani juste après son allocution et la remise du Prix Africain pour la Paix 2025 à l’envoyé spécial du président Ouattara. Son départ précipité suivi simultanément par celui du Cheikh Abdallah Ben Beyya, alors que certains invités n’avaient pas encore pris la parole, a vidé la salle de conférence. Résultat, les autres allocutions se sont déroulées sans audience, laissant perplexes plusieurs observateurs.

D’autre part, la mauvaise organisation de la conférence, tenue à plusieurs dizaines de kilomètres de la ville, notamment lors de la pause-café est venue assombrir le tableau d’une conférence qui a moins tenu ses promesses par rapport à celle organisée en 2023 dans la même salle.

La 5e édition de la Conférence Africaine pour la Paix se poursuivra jusqu’au jeudi 23 janviers 2025. Elle sera sans nul doute ponctuée par plusieurs communications de haut niveau sur les vertus du dialogue et de la réconciliation dans la résolution des conflits en Afrique.

À noter que l’ouverture de la rencontre a été marquée par la présence de plusieurs délégations venues de partout en Afrique, en plus de celle du Premier ministre Moktar Ould Djay, de plusieurs membres du gouvernement et de généraux, de présidents de partis politiques, d’élus, d’enseignants et d’élèves des écoles coraniques.

Oumar Cheikh Taher- Crédit Aidara

« Je me félicite de ma présence dans cette importante conférence autour de la paix en Afrique qui intervient dans un moment crucial. En effet, l’Afrique est en lambeaux et nous avons beaucoup de problèmes internes et externes, des crises civiles à l’intérieur de nos États, des conflits entre nos gouvernants et les populations. Donc cette conférence intervient à un moment où nous serons en loisir d’interroger nos Ulémas et nos intellectuels, quelles solutions proposez-vous, notamment ce que l’Islam propose comme solutions pour défaire toutes ces crises, tous ces conflits et toutes ces guerres ? Nous avons ainsi la chance d’avoir dans cette conférence une constellation de penseurs et d’érudits venus de plusieurs coins d’Afrique et du monde islamique réunis autour d’une réalité coranique : « ceci est votre Umma, une Umma unifiée et unique. »

Témoignage de Oumar Cheikh Taher du Nigéria, Doctorant en études islamiques à l’Université Colombia de New York (Etats-Unis).

Cheikh Aïdara


Chinguetti 2024 : le festival de la honte qui va faire vaciller des têtes

Il est malheureux que Houssein Ould Medou ait inauguré son premier ministère, à la tête du département de la Culture, des Arts, de la Communication et des Relations avec le Parlement, par un énorme fiasco. En effet, le Festival des Villes Anciennes, rebaptisé Festival des Cités du Patrimoine, dans sa 13ᵉ édition, est le pire festival jamais organisé dans ce pays, malgré un budget colossal et inégalé de 16 milliards d’ouguiyas.

Le Président Ghazouani (boubou bleu 1er à partir de la gauche) suivi du Wali de l’Adrar et du Ministre de la Culture. Crédit Ministère de la Culture (image autorisée)

En effet, Houssein Ould Medou est bien connu dans le milieu de la presse et dans le milieu universitaire, avant sa nomination qui a été unanimement saluée à la tête de la Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel (HAPA). Son parcours sans faute et l’aura dont il a été auréolé semble n’avoir pas pu le prémunir de la faune incrustée au sein du département de la Culture depuis des décennies. Il semble qu’il ait été la victime d’un entourage au sein du Ministère composé de responsables à qui il aurait fait beaucoup confiance.

L’organisation du festival de Chinguetti 2024 a été si lamentable que le Président Ghazouani a interrompu son séjour dès la première nuit. Cela devrait avoir des liens avec le scandale qui a entouré la mésaventure du savant français Bernard Saison, dont les recherches archéologiques en Mauritanie, avaient permis la découverte de la vieille cité d’Azougui, l’ancienne capitale des Amoravides.

Mésaventure de Bernard Saison, savant et archéologue français

En effet, Bernard Saison, selon le récit en arabe piqué sur la page du journaliste Hacen Lebatt, a été invité par les organisateurs du Festival Chinguetti dans sa 13ᵉ édition 2024. Malgré les excuses du savant qui a déclaré ne plus avoir la force des voyages vu son âge, il a plus de 80 ans, les organisateurs ont tenu mordicus à sa présence. Ils lui ont même promis un voyage par avion jusqu’à Atar, puis de là à bord d’un 4X4 confortable et climatisé jusqu’à Chinguetti. Contre mauvaise fortune bon cœur, Bernard Saison débarqua le vendredi 13 décembre 2024 à l’aéroport de Nouakchott vers 1 heure du matin par un vol de la Royale Air Maroc.

Une troupe chorégraphique. Crédit : Ministère de la Culture

À son arrivée, il n’y avait personne à son accueil. Il resta là, seul, blotti sur une des banquettes déglinguées et en fer de l’aéroport, chassé de l’intérieur par les gendarmes aux environs de 3 heures du matin. Il passa ainsi toute la nuit dans cette position.

Vers 9 heures du matin, il appela alors son vieil ami, le Professeur Abdel Weddoud Ould Cheikh, qui se trouvait en France. Sans tarder, ce dernier appela le chercheur Mohamed Vall Ould Bah Ould Hamed qui se rendit dare-dare à l’aéroport pour récupérer Bernard Saison.

Mohamed Vall Ould Bah appela quatre cadres responsables au sein du Ministère de la Culture. En vain ! Au cinquième numéro composé, il tomba sur le directeur du Musée National, Mohamed Mahmoud Ould Abbe Ould Ne qui, pour des raisons de santé, n’a pas pu se rendre à Chinguetti. Il leur demanda de se rendre à l’hôtel MauriCenter réservé aux invités du festival. Si le nom du savant français ne figurait pas sur la liste, il déclara être prêt à venir à l’hôtel et à prendre en charge son séjour.

Troupe folklorique d’Atar. Crédit : Ministère de la Culture

À l’hôtel MauriCenter, le savant français eut le temps de récupérer des forces après une nuit de calvaire. Dans l’après-midi, il reçut la visite d’un cadre du ministère de la Culture qui lui demanda d’être prêt à 7 heures le lendemain pour embarquer à bord d’un avion à destination d’Atar.

Mais les mauvaises habitudes chez nous ont la tête dure. Bernard Saison, qui était prêt dès les premières heures de la matinée, a dû attendre jusqu’à 9 heures avant de voir le cadre du Ministère se présenter à lui, l’air ensommeillé. Il expliqua avoir mal dormi à cause des préparatifs du festival, d’où son réveil tardif. Puis, il dit au savant français qu’il a raté son vol mais qu’une voiture est à sa disposition pour le conduire jusqu’à Chinguetti. Le vieux professeur répondit qu’il ne pouvait pas voyager par la route. Notre éminent savant pourra tout de même se consoler d’avoir été décoré par le Président Ghazouani pour ses services pour la sauvegarde du patrimoine culturel mauritanien.

Des milliards dilapidés en 3 jours et des invités mécontents

Toutes ces dépenses ostentatoires sont faites à Chinguetti pour un résultat nul, à l’heure où les malades dénoncent l’absence d’un scanner à l’hôpital Oncologique de Nouakchott menaçant ainsi la vie de plusieurs patients. Cela en dit long sur la gouvernance d’un régime dont le quinquennat et demi est marqué par la gabegie et l’impunité.

Face au tollé général soulevé par les milliards de Chinguetti, les cercles du pouvoir se sont précipité pour expliquer que 12 milliards de l’enveloppe seront consacrés à la construction de la route Atar-Chinguetti, et que seuls 4 milliards ont été destinés à des infrastructures, à la modernisation de l’antique cité et à l’organisation du festival (transport des invités, logements, cachets des artistes, perdiums, frais de mission…)

Ce qui est sûr, des dizaines d’invités venus à Chinguetti n’ont pas eu de logements et n’ont bénéficié d’aucun accueil. Certains ont même dénoncé des détournements de badges. Des vidéos ont circulé sur la mauvaise organisation du festival et le diktat imposé sur les habitants de Chinguetti pourtant hôtes du festival et qui n’ont pas pu avoir accès à la manifestation.

Une partie du spectacle Sur Scène une griotte maure. Crédit : Ministère Culture

D’ailleurs, tout le festival s’est résumé en des soirées ennuyeuses saupoudrées de folklore de basse facture, des discours pompeux et creux, quelques courses de bêtes de somme, un match de football, des stands artisanaux dont les tenants n’ont vendu le moindre objet.

Une véritable pagaille s’est aussi installée après le départ précipité du président Ghazouani, au grand dam des organisateurs d’autant que deux troupes, espagnole et marocaine, étaient attendus sur scène. Plusieurs personnalités ont même quitté la tribune, laissant des dizaines de chaises vides.

Par ailleurs, le directeur de l’ALESCO, Dr. Mohamed Ould Amar a fustigé le protocole, suggérant même la formation de jeunes hommes et de jeunes filles en plus des responsables du gouvernement dans ce domaine.

Plusieurs observateurs ont critiqué l’absence de toute innovation ou de talent dans les spectacles servis, certains discours ayant été jugés nuisibles à nos relations diplomatiques avec des pays auxquels la Mauritanie maintient des liens, d’autres propos ont été carrément tribaux et discriminatoires en contradiction avec le discours du président Ghazouani qui avait appelé dans son allocution à l’unité nationale et à la cohésion sociale.

In fine, Chinguetti en est à son 3ᵉ festival.  Chaque festival et son lot d’enveloppe pour assurer son développement social et économique. Mais apparemment, les milliards d’ouguiyas injectés dans cette cité semblent avoir été engloutis par les montagnes de dunes qui l’engloutissent année après année. Et Chinguetti est resté en l’état. Une cité sans infrastructures, pauvre et isolé.

Cheikh Aidara

Images transmises par le Ministère de la Culture à la presse pour diffusion


Les acteurs mauritaniens des cultures urbaines lancent leurs activités

Nouakchott a abrité jeudi 12 décembre 2024, le lancement des activités d’une structure créée depuis un an et dénommée Coalition des Acteurs des Cultures Urbaines de Mauritanie (COACUM). Il s’agit, selon les responsables, de la première organisation qui regroupe tous les Rappeurs, danseurs, artistes ainsi que les métiers qui gravitent autour.

De G.à Dr. Monza, Mister X, MiKey Aly Diallo, Cheikh Baby et Mokhtar Keita – Crédit Aidaraidara

Ouvrant les travaux de la conférence de lancement de la COACUM qui a eu lieu jeudi 12 décembre 2024 dans les locaux du Conseil Régional de Nouakchott, Mamadou Aly Diallo dit Mickey Ali Diallo, son président, a précisé que cette structure existe depuis un an et qu’elle a élu aux termes d’une Assemblée générale ses instances dirigeantes, un bureau exécutif de huit membres, dont deux femmes et un Comité des Sages dont certains résident à l’étranger.

Mamadou Aly Diallo, président de COACUM,- Crédit Aidara

Il a rappelé qu’à l’origine de la COACUM, ce sont Kane Limam dit Monza, président du festival Assalamalekum, et Mar Bâ du groupe Diamin Teki qui réside en Europe, que l’idée est venue de fédérer tous les acteurs des cultures urbaines dans une seule structure puissante et unifiée qui servira d’interface avec les pouvoirs publics et les partenaires techniques et financiers de la Mauritanie. C’est le fruit, dira-t-il en substance, de trente voire quarante ans de combats, qui a abouti à l’obtention d’un récépissé de reconnaissance juridique, ouvrant la voie à une reconnaissance effective de la part du département de tutelle, le Ministère de la Culture.

Quelques points sont à retenir de cette conférence de presse, hormis la question de la reconnaissance dans les faits évoqués plus haut.

Vue partielle de la salle et intervention de Mokhtar Keita – Crédit Aidara

L’apport des cultures urbaines

Tous les intervenants ont été unanimes à relever le rôle que jouent les cultures urbaines dans le développement social et économique du pays, sans compter leur apport dans le domaine de la diplomatie culturelle, eu égard aux voix portées par les artistes rappeurs mauritaniens sur les différents plateaux médiatiques du monde et sur les scènes internationales. Des noms émergent, Monza, Diamen Teki, Adviser, Oulad Leblad, CeePi, Mister X fondateur de VFC Prod., BD Authentique, Hamzo Bryn, etc.

Cheikh Baby, Vice-présdient COACUM – Crédit Cheikh Aidara

Le RAPP a aussi permis de sortir plusieurs jeunes de la délinquance pour leur offrir un métier porteur dans le hiphop, selon Cheikh Baby, Vice-président de COACUM. Et de poursuivre en soulignant que le RAPP offre des perspectives certaines de promotion sociale aux jeunes talents. Par ricochet, des emplois stables.

Pour Monza, la culture d’une manière générale, et les cultures urbaines entre autres, sont un des piliers de développement. Selon lui, les évènements créés par les artistes injectent de l’argent dans l’économie du pays et que le RAPP est aujourd’hui le premier produit de consommation des Mauritaniens.

Ainsi, 80 %¨des Mauritaniens consomment les cultures urbaines et 90% des jeunes sont dans le hiphop, ont affirmé tour à tour, Mikey Aly Diallo et Cheikh Baby.

Une force de pression

En tant que creuset d’aspiration pour les 30.000 rappeurs mauritaniens, selon les chiffres avancés par Monza, la COACUM se veut une force de proposition dans le domaine culturel en Mauritanie et une force de pression pour satisfaire le cahier de doléances des acteurs du milieu qui ont longtemps souffert de marginalisation de la part des différents pouvoirs qui se sont succédé en Mauritanie, selon les intervenants.

Kane Limam dit Monza membre du Comité des Sages – Crédit Aidara

Cette situation exige, selon Monza, la mise en place d’un cadre légal qui protège les artistes. Selon lui, l’un des objectifs de la conférence de presse organisée ce jour, c’est de faire connaître la COACUM, une structure qui regroupe l’ensemble des acteurs des cultures urbaines en Mauritanie. L’idée est de rappeler aux pouvoirs publics et aux partenaires que cette structure est la seule représentante légale des acteurs de ce milieu.

Statut de l’Artiste

Ce point central a fait l’objet d’une longue et riche intervention de Monza qui a rappelé qu’en 2012 une loi a été adoptée relative à la propriété intellectuelle, littéraire et artistique qui a besoin de révision selon lui. Certaines dispositions de ce texte ne répondraient pas d’après lui et plusieurs autres intervenants aux intérêts des acteurs des culturels urbaines. Et le décret d’application de cette loi se serait perdu entre temps dans les méandres du Ministère de la Culture, d’où des questions posées quant au sort qui lui a été réservé.

Vue plongeante de la salle – Crédit Aidara

Pourtant, Monza a rappelé que la Mauritanie a pris des engagements sur le plan international dans le domaine culturel, citant la Convention UNESCO de 2005 sur la rémunération des artistes.

De là découle également son refus du maintien de la cellule des droits d’auteurs logée au sein du Ministère de la Culture. Selon lui, cette cellule est inutile et ne travaille pas, prônant la création d’une société de gestion collective des droits d’auteurs et droits voisins contrôlée par les acteurs culturels eux-mêmes, comme ce qui se fait dans les pays limitrophes.

Enfin, Monza a déclaré qu’il est temps que le ministère de la Culture et le ministère du Commerce unissent leurs efforts pour exiger auprès de Google et de You Tube la monétisation des contenus mauritaniens, expliquant le grand manque à gagner dont souffrent sur ce plan les artistes mauritaniens qui ne reçoivent le moindre centime de la diffusion de leurs produits alors que d’autres en profitent.

Cheikh Aidara