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La Mauritanie D’Abord, hôte du président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme

Une délégation du groupe «La Mauritanie d’Abord » conduite par sa présidente Mme Sidhe Mint Yenge, présidente de l’ONG ASPOM et du Groupe de la société civile a été reçue lundi 9 mars 2020 par le président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), M. Ahmed Salem Ould Bouhoubeïny, à son siège sis à Tevragh-Zeina.

Les échanges, au cours d’un petit-déjeuner copieux, ont recoupé les principales préoccupations de la population, l’état-civil,  le poids d’une jeunesse mal éduquée, mal formée et sans identité, l’esclavage, l’état de la justice, le problème du foncier, les injustices marquantes dans le monde du travail, l’inapplication des lois en Mauritanie, l’unité nationale, la cohésion sociale…Tout y est passé. Les intervenants ont abordé pratiquement, les questions de l’heure.

En réponse aux préoccupations avancées, le président de la CNDH a dit tout le plaisir de prendre contact avec une société civile réellement représentative de la diversité nationale, une société civile agissante et présente sur le terrain, une société civile incontournable dans la résolution des grands problèmes de l’heure et avec laquelle il serait heureux de collaborer.

Il est revenu sur les prérogatives de la CNDH que le président de la République, M. Mohamed Ould Cheikh Ghazwani et le Premier ministre Ismaël Ould Cheikh Sidiya, ainsi que son gouvernement ont entièrement restitué. Conseillère du gouvernement certes, mais avant tout indépendante et souveraine, la CNDH selon Ould Bouhoubeini, et conformément au mandat que lui confèrent ses textes, a désormais cartes blanche de la part des plus hautes autorités pour jouer pleinement son rôle de gardienne de la justice sociale et du respect des droits de l’homme en Mauritanie.

Selon lui, dès qu’un cas d’esclavage est signalé, une commission composée de représentants de son institution, du Bureau du Haut-commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme en Mauritanie et de la société  civile se rend aussitôt sur place pour suivre le dossier. Dans les deux cas de la jeune Maïga et du jeune Beibeu, il s’agit selon lui, pour le premier cas, de maltraitance commise sur une employée et pour le second cas de travail d’enfant. Dans les deux cas, dira-t-il, il y a eu violation des droits de l’homme et atteinte aux droits d’enfant, mais pas d’esclavage au sens primaire du terme. Une thèse que ne partagent pas cependant certaines organisations des droits de l’homme qui parlent de «blanchiment» de cas d’esclavage dans les deux cas cités.

Dans le domaine de l’état-civil, Ould Bouhoubeïny se dit prêt à accompagner tout Mauritanien qui se sentirait privé de ses papiers par mesure discriminatoire, soulignant que le gouvernement est conscient de l’acuité de la situation et de l’urgence à régler ce problème. D’où les mesures prises récemment consistant à créer des centres départementaux de l’état-civil pour accélérer et décentraliser les opérations d’enrôlement afin de trouver des solutions aux nombreux cas qui se posent au niveau local.

En conclusion, le président de la CNDH s’est dit ouvert à toutes les organisations de la société civile ainsi qu’à toutes les victimes de violation de droits humains, soulignant que le temps des arrestations abusives est révolu. Que quelqu’un soit arrêté, dira-t-il en substance, dès que la CNDH est saisie, ses parents sauront dans les minutes qui suivent dans quel commissariat il est détenu. A la minute, le détenu pourra rencontrer sa famille, recevoir son avocat, son médecin et ses médicaments, s’il le souhaite. Il a ajouté également que la CNDH peut visiter tous les lieux de détention, s’enquérir de la situation de tout prisonnier et intervenir rapidement si nécessaire.   

Cette nouvelle donne qui confère à la CNDH un rôle central dans la défense des droits de l’homme dans le pays, dénote, selon Ahmed Salem Ould Bouhoubeiny, la priorité que les nouvelles autorités mauritaniennes accordent au respect des droits de l’homme en Mauritanie.

Un avis que ne partage pas cependant bon nombre d’organisations de la société civile. Ainsi, certains activistes des droits de l’homme trouvent que sur ce plan, les avancées restent encore timides, d’autres ont l’impression qu’aucun progrès notoire n’a été enregistré, tellement selon eux, l’ampleur des injustices reste importante, ainsi que les atteintes à l’unité nationale et à la cohésion sociale.

A la fin de l’entretien, la délégation du groupe «La Mauritanie d’Abord » et le président de la CNDH ont pris une photo de famille devant le perron de l’institution.

Cheikh Aïdara


Mohamed Ould Bouamatou, au terroir après dix années d’exil

Sa première visite fut pour sa maman qui repose depuis près d’un an au cimetière du Ksar. Un moment d’intenses émotions. Il n’a pu ni l’assister pendant sa maladie ni accompagner son corps jusqu’à sa dernière demeure. C’est cette dernière rencontre post-mortem qui a dû bercer le retour de l’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou pendant tout son vol vers Nouakchott, une ville qu’il n’a plus revu depuis 2010, et où il a atterri ce mardi 10 mars 2020 à bord d’un avion spécial, en compagnie de son cousin l’ancien Sénateur Ould Ghade et ses deux fils. Son retour est le fruit d’une décision courageuse prise par le président Mohamed Ould Cheikh Ghazwani, qui a mis fin aux poursuites judiciaires sur le plan national et international via Interpol, lancées contre lui par l’ancien pouvoir de Mohamed Abdel Aziz. Une nouvelle page de l’histoire mauritanienne est en train d’être écrite.

Mohamed Bouamatou

Depuis l’annonce de son retour en terre mauritanienne,  mardi 10 mars 2020, la demeure de l’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou, sise au marché « Bana Blanc» en plein centre ville à Tevragh-Zeina, est prise d’assaut par des centaines de sympathisants qui ont attendu son retour jusqu’à des heures tardives de la soirée. Ils apprendront plus tard qu’il a préféré rester quelque temps chez l’un de ses enfants, après un tour aux cimetières où il s’est recueilli sur la tombe de sa maman, décédée il y a près d’un an. Les autorités de l’époque ne lui avaient pas donné l’autorisation d’être à ses côtés durant sa maladie ni d’assister à ses obsèques.  

Il faut dire que les dix ans d’exil forcé de l’homme d’affaires n’ont pas effacé de la mémoire des Mauritaniens l’image qu’ils ont gardé de lui. Un homme connu pour sa générosité et son amour pour la patrie et pour ses compatriotes. Certains de ses fans vont jusqu’à soutenir que le 10 mars sera désormais un jour anniversaire qu’ils fêteront chaque année et que son retour est le signe d’une Providence pour le pays.  L’Hôpital Ophtalmologique connu sous le nom «Tab Bouamatou » qui dispense des soins gratuits depuis plusieurs années aux citoyens mauritaniens et aux étrangers venus de la sous-région est la preuve vivante de l’altruisme de l’homme d’affaires, faisant de lui l’un des plus grands mécènes du pays.

Beaucoup de contentieux nés de l’acharnement de l’ancien pouvoir de son cousin, l’ex-président Mohamed Abdel Aziz, l’attendent. Beaucoup de terrains, à l’instar de celui jouxtant son hôpital ophtalmologique, ont été spoliés. Sa banque, la Générale Banque de Mauritanie (GBM) a failli succomber aux diverses manœuvres dilatoires de l’ancienne équipe au pouvoir, qui a tenté de la pousser à la fermeture. Après avoir essayé de lui reprendre la représentation de la marque Marlboro en Mauritanie sans succès, l’ancienne équipe au pouvoir parviendra cependant à casser la vente des cigarettes de cette marque, la plus prisée par les Mauritaniens, par fisc et droits de douanes interposés. La grosse de Marlboro qui coûtait à l’époque 3.500 UM ancienne se négocie aujourd’hui aux alentours de 50.000 MRO. Ne parlons pas de la société de vente de gaz, ni des autres pans du gigantesque empire économique et financier que l’homme d’affaires était parvenu à installer en Mauritanie durant plusieurs décennies.

Devant la résidence de l’homme d’affaires

Mohamed Bouamatou, c’est surtout un carnet d’adresses international très fourni, des Chefs d’Etat dans tous les continents dont certains à la tête de puissances mondiales, des magnats de la finance internationale, des décideurs politiques de haut niveau dans toutes les sphères de la géopolitique mondiale. Un carnet d’adresses qui avait beaucoup servi à son cousin Mohamed Abdel Aziz, lorsque frôlant le boycott international, après son putsch contre Sidi Cheikh Abdallahi en 2009, il le sollicita.  Mohamed Bouamatou parviendra non seulement à faire passer la pilule de ce énième coup de force de son fougueux cousin auprès des instances internationales, mais il prendra même en charge sa campagne présidentielle à coup de milliards d’ouguiyas. En récompense, Mohamed Abel Aziz, une fois installé au pouvoir, lui fera la guerre jusqu’à le pousser à l’exil, avant de lui confectionner un dossier judiciaire jusqu’au niveau d’Interpol. Mieux, il fera un chantage sur le gouvernement marocain pour demander l’expulsion de Mohamed Bouamatou qui possède une résidence à Marrakech où il s’était installé. C’est l’errance forcé pour ce fils du pays.

Avec lui, d’autres compagnons d’infortune subiront l’ostracisme d’un pouvoir qui pourchassait ses opposants, Ould Dabagh, proche collaborateur de l’homme d’affaires, l’homme politique Ould Abeidna, les artistes du groupe Ewlad Leblad, l’ancien conseiller de Blaise Compaoré, Limam Chavi, les journalistes Hannevi Dehah et Ould Belamech, la liste est longue.

Avec le retour de Mohamed Ould Bouamatou à Nouakchott, c’est une nouvelle page de l’histoire de la Mauritanie qui s’écrit alors qu’une autre en lambeaux, rejoint la poubelle de l’histoire.

Cheikh Aïdara


Travailleurs agricoles, bergers, domestiques et talibés, acteurs de la Journée nationale contre l’esclavage du 6 mars 2020

Comment améliorer les conditions de vie des travailleurs agricoles, des bergers, des domestiques et des talibés ? Question centrale qui a mobilisé quatre groupes de travail des jours durant, avant la journée préparatoire du 5 mars 2020 qui a précédé la Journée nationale de lutte contre les pratiques esclavagistes célébrée cette année sous le thème «Ensemble pour lutter contre la traite des êtres humains».

La journée nationale de lutte contre les pratiques esclavagistes a été célébrée le 6 mars 2020 à Rosso, Capitale du Trarza, par le Ministère de la Fonction Publique, du Travail et de la Modernisation de l’Administration et le Commissariat aux Droits de l’Homme, à l’Action Humanitaire et aux Relations avec la Société Civile, en collaboration avec le Bureau du Haut-commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme en Mauritanie et le Bureau International du Travail. Cette journée instituée par la Loi 2015-031 criminalisant les pratiques esclavagistes a été marquée par des échanges de discours.

Si à l’ouverture officielle, le commissaire aux droits de l’homme, M. Mohamed El Hassan Ould Boukhreiss,  a mis en exergue les efforts consentis par la Mauritanie sur le plan juridique et institutionnel pour lutter contre les séquelles de l’esclavage et la traite des êtres humains, citant le plan d’action en quatre axes institués à cet effet, la Représentante adjointe du Bureau du Haut-commissariat des Nations Unies pour les droits de l’homme en Mauritanie, Mme Rania Al-Ragly, a magnifié les bons rapports entre son institution et les autorités mauritanienne dans le domaine des droits humains, alors que le maire de Rosso, M. Bamba Dramane, s’est contenté de souhaiter la bienvenue aux délégations, mettant en exergue les actions entreprises par le gouvernement pour combattre toutes les violations des droits de l’homme en Mauritanie.

La traite, les instruments internationaux et le plan d’action mauritanien

La journée a été marquée par deux communications. Une «Introduction du cadre juridique à la traite des personnes en Mauritanie avec une approche des êtres humains» par M.Déthié Sall, expert au Bureau du Haut-commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme en Mauritanie, qui a fait le tour des définitions de certains concepts comme le travail forcé, la traite des êtres humains, avant de citer les textes internationaux s’y rapportant.

 La deuxième communication présentée par M.Cheikh Ould Jiddou, expert au Commissariat aux Droits de l’Homme, a porté sur le «Plan National de lutte contre la traite des personnes 2020-2022 ».

Par delà les chiffres de la traite des personnes qui touche 2, 5 millions de personnes dans le monde par an, dont plus de 70% de femmes et d’enfants, ainsi que les 160, 2 milliards de dollars engrangés en 2012 par les réseaux de trafiquants contre 32 milliards de dollars en 2011, Cheikh Ould Jiddou a expliqué que le Plan national de lutte contre la traite des personnes en Mauritanie (PANTP) vise à combattre un phénomène criminel face à des réseaux prospères et puissants, alors que le pays manque encore cruellement au niveau national de données et de documents sur ce plan. La traite se manifeste ainsi par la mendicité des enfants issus de familles souvent pauvres et démunis, de la part de marabouts sans sources de revenus, bien que selon lui le code pénal mauritanien punit  l’exploitation des enfants par la mendicité. Selon Cheikh Jiddou, le Ministère des Affaires Sociales prend déjà en charge 110 enfants talibés sur  500 identifiés et assure un revenu à leurs familles à raison de 2.000 MRU mensuel sous forme de cash transfert. Il a cité deux conventions qui protègent et garantissent les droits des enfants, la Convention 138 et la Convention 187 de l’OIT. Il a cité plusieurs autres formes de traite, comme le mariage précoce des filles, le travail des Mauritaniens à l’étranger (domestiques dans les pays du Golfe), la traite des filles domestiques étrangères, les réseaux de prostitution qui touchent les migrantes, entre autres.

Les travailleurs formulent des recommandations

Au cours de la journée préparatoire du 5 mars 2020 ouverte par M.Mohamed Touré, Conseiller du Wali du Trarza chargé des affaires administratives et juridiques, les participants constitués de fonctionnaires de plusieurs départements décentralisés (Ministère du Travail, Justice, Affaires Sociales, Développement Rural…) et des membres de la société civile, avaient organisé des séances de travail par thème, à l’issue desquels ils ont publié une déclaration commune qui a été lue en plénière lors de la clôture de la journée. Ainsi, chaque catégorie de travailleurs a formulé ses recommandations

Le Groupe de travail sur l’élevage demande au Ministère du Développement Rural (MDR) de conduire le dialogue sectoriel pour l’élaboration d’une convention collective de travail pour le secteur de l’élevage et d’instaurer des mécanismes de contrôle pour l’élimination des pires formes de travail des enfants dans la transhumance.  Ils ont aussi demandé d’accompagner les acteurs pour l’organisation des travailleurs bergers pour garantir la paix sociale et assurer la cohésion sociale au sein  du secteur.

Le Groupe des travailleurs du secteur agricole a également demandé au MDR de conduire le dialogue social sectoriel pour que les travailleurs agricoles puissent disposer d’une Convention collective spécifique à leur secteur et que l’administration du travail mette en place un cadre réglementaire pour le recrutement équitable des ouvriers agricoles. Ils demandent aux syndicats et aux organisations de la société civile de les accompagner dans la sensibilisation pour la formation des acteurs dans le domaine de la santé et de la sécurité. Ils ont également demandé aux employeurs de s’engager à assurer aux travailleurs le respect de leur suivi médical et de leurs droits à la sécurité au travail ;

Le groupe des travailleurs domestiques recommande au Ministère de l’Enseignement à assurer l’accès de tous les enfants à l’éducation, au Ministère de la Fonction Publique à mettre à niveau l’Arrêté 1797 portant emploi domestique pour une meilleure réglementation aussi bien en milieu urbain que rural. Il demande au Ministère de l’Emploi, de la Jeunesse et des Sports, de mettre en place des modules de formation qualifiante des travailleurs domestiques, et aux syndicats de s’impliquer davantage dans la protection de leurs droits et d’y sensibiliser tous les acteurs, les employés comme les employeurs à travers le dialogue social.

Le groupe de la mendicité des enfants recommande l’accès effectif des enfants talibés à l’école, l’amélioration et la consolidation du Système de Protection Communale de l’Enfance (SPCE), mais aussi la création de structures de formation et d’insertion des enfants en mendicité ainsi que l’amélioration de l’accès des talibés aux soins médicaux de base.

Témoignages

Bowba Mint Habib, employeuse

«J’ai l’habitude de prendre des bonnes, mais je rencontre souvent des problèmes. Certaines sont sérieuses parfois au début, puis au fil des jours, elles arrivent en retard, repartent tôt, n’obéissent pas aux instructions et ne font pas correctement le travail demandé et cela se termine souvent par le renvoi et la recherche perpétuelle de bonnes et on parvient rarement à trouver l’oiseau rare, celles qui veulent réellement travailler sans chercher à tricher. Les salaires vont entre 2.000 et 2.500 MRU et elles habitent avec moi à la maison, avec un repos hebdomadaire sur deux».

Ahmed Ould Mah, domestique

«Très souvent, des familles m’amènent travailler chez eux à Nouakchott pour un salaire de 5.000 MRU. Tu es engagé pour un mois, mais souvent, le temps de balayer la maison et de rendre toute la maison nickel, tu es renvoyé au moindre prétexte, comme si l’objectif premier était juste d’avoir quelqu’un pour leur nettoyer la maison et c’est souvent des familles qui viennent d’aménager qui procèdent ainsi. Très souvent, le boy ou la bonne, c’est l’employé à tout faire, le serviteur, mal payé, que personne ne respecte, et les femmes domestiques sont souvent violées, ou accusées de vol».

Marième Mint Zayed, association de défense des droits des domestiques

«Nous avons mené une enquête pendant 3 jours dans le monde des gens de maison. Nous avons remarqué que la plupart des familles ne veulent embaucher que des filles mineurs et nous avons découvert que c’est parce qu’elles sont plus malléables, plus faciles à maîtriser et à amadouer à cause de leur jeune âge et de leur immaturité. Elles sont embauchées au départ juste pour la garde des enfants avec un salaire dérisoire, puis au fil des jours, on leur demande de faire le travail d’une véritable bonne, avec un salaire quatre ou cinq fois moindre. Elles sont en fait exploitées et préfèrent souvent garder cette situation pour soutenir leurs familles».

Abdoul Sy, ancien enfant talibé

«J’ai vécu, sous les ordres d’un marabout venu du Fouta, la vie d’enfant talibé dans l’école coranique de la maison familiale. Il y a des heures d’apprentissage et des heures où les enfants doivent aller chercher leur pitance, car les familles des enfants n’amenaient plus la ration alimentaire et le marabout ne pouvait pas nourrir toutes ces bouches. Cela a évolué. Le marabout ne se contentait plus de demander aux talibés d’aller mendier la nourriture, mais de lui verser un montant d’argent par jour, montant fixé selon l’âge. Celui qui venait sans ce versement était battu et torturé, ce qui poussait les talibés à voler ou à fuir, pour devenir enfant de la rue. La pression exercée par le marabout de plus en plus exigeant s’est par la suite doublée de la pression exercée par les familles qui demandent aussi à leurs enfants de leur envoyer de leur argent. Une vie difficile à supporter pour un enfant».

Codou Oumar Diagne, présidente coopérative de femmes paysannes

«Nous exploitons depuis plusieurs années 20 hectares de terres où nous avions planté 4.000 pieds d’arbres fruitiers avec un jardin où nous avions mis des légumes. Notre calvaire a commencé lorsque les services d’eau nous ont coupé la conduite d’eau qui nous reliait au fleuve. Et cela a duré deux années, ce qui a détruit complètement notre projet car nous avons perdu près de 3.000 pieds d’arbres, donc une bonne partie de notre investissement et personne, l’Etat en premier, ne veut nous aider. Même pas un prêt agricole pour nous permettre de reprendre de la main. La survie de plusieurs dizaines de femmes est ainsi compromise. Les travailleurs de la terre souffrent souvent de ce problème d’accès à l’eau, bien que le fleuve est à portée de mains, et les services agricoles ne nous offre aucune aide. Les employés souffrent ainsi de ce retard».

Hamadou Bâ, ancien berger devenu patron

«Cela fait plus de 60 ans que je travaille dans l’élevage de bovins, dont plus de trois quart de cette vie comme berger, ce qui me rend encore plus indulgent vis-à-vis des bergers que j’embauche aujourd’hui. Je sais que la vie de berger est dure. Il n’a pas de salaire quand il travaille dans le troupeau familial. Ce fut mon cas et j’ai travaillé sur les deux côtés du fleuve, ici en Mauritanie comme de l’autre côté au Sénégal. Le berger touchait un salaire de 10.000 MRO et c’est le propriétaire qui assure sa nourriture. Certains bergers sont souvent obligés de rembourser en cas de perte, de mort ou de blessure d’une vache et faute de pouvoir le faire, finissent souvent en prison. Moi, j’ai un berger que je paye aujourd’hui 4.000 MRU et il habite avec moi. Je le prends totalement en charge et je ne lui ai jamais demandé de me rembourser une vache perdue, morte ou blessée. Mieux, je l’ai sorti plusieurs fois d’affaires chaque fois qu’il a été arrêté sur plainte de certains agriculteurs dont les champs ont été envahis par les vaches. Mais tous les bergers n’ont pas cette chance. Certains sont maltraités, travaillent pendant une saison, sans toucher de salaire, parce qu’ils tombent sur un patron véreux, ou qui leur fait payer la prise en charge, ou rembourser une vache perdue, morte ou blessée».

A noter que cette journée a été aussi marquée par la présence des autorités administratives conduites par le Wali Mouçaid du Trarza, M.Mohamed Vall Ould Mohamed Mahmoud, ainsi que les représentants du Bureau International du Travail (BIT) sous la conduite du Coordinateur du Projet Bridge, M.Marc Ninerola, le Maire de Rosso, M.Bamba Dramane, ainsi que les élus de la région.  

 Cheikh Aïdara


La Malnutrition, ce tueur silencieux qui a mobilisé depuis Abidjan la société civile SUN en Afrique de l’Ouest, du Centre et Madagascar

«Nous n’avançons pas en matière de lutte contre la malnutrition. Nous avons fixé des priorités certes, mais il nous faut maintenant les opérationnaliser et mettre les acteurs au cœur du combat face à un tueur en série». Cette déclaration de Mamadou Diop, Représentant résident de «Action Contre la Faim » pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, a été un message fort lors de la rencontre initiée par le mouvement Scaling-Up Nutrition (SUN) en direction des alliances de la société civile tenue du 24 au 27 février 2020 à Abidjan (Côte d’Ivoire).

Table des officiels à l’ouverture de l’atelier à Abidjan (Crédit Aidara)

En prélude au Sommet mondial «Tokyo 2020» sous le thème «Nutrition et Croissance» pour lequel les 60 pays membres du Mouvement Scaling-Up Nutrition (SUN) ainsi que la communauté internationale se préparent activement, une rencontre a réuni du 24 au 27 février 2020 à Abidjan (Côte d’Ivoire), les alliances SUN de la société civile de 19 pays membres d’Afrique de l’Ouest, du Centre et Madagascar.

Pendant quatre jours d’intenses travaux marqués par des communications de haut niveau, les participants venus du Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gambie, Gabon, Ghana, Guinée Conakry, Guinée Bissau, Libéria, Madagascar, Mali, Mauritanie, Niger, Nigéria, République Centrafricaine, Sénégal, Sierra Leone et Tchad, ont échangé avec des acteurs de la malnutrition venus de la Suisse, de la France et d’Angleterre notamment. Les discussions ont porté sur le Capital humain, le sommet «Nutrition pour la croissance» à Tokyo prévu en décembre 2020, mais aussi sur le plaidoyer, les stratégies et approches spécifiques à la nutrition.

Cette rencontre d’Abidjan a été d’autant plus opportune qu’elle intervient au moment où le mouvement SUN, créé en 2010, s’apprête à s’engager dans une phase 3.0 qui s’étirera jusqu’en 2025.

Les chiffres effrayants de la malnutrition en Afrique de l’Ouest, du Centre et Madagascar

Une partie des participants (Crédit Aidara)

Conseillère régionale en santé et nutrition au Bureau ACF basé à Dakar, Fanta Touré Diop a donné un aperçu sur les données et les tendances en matière de nutrition en Afrique de l’Ouest, du Centre et Madagascar. Celles-ci, selon elle, restent alarmantes, malgré de légers progrès entre 2012 et 2018, en termes d’insuffisance pondérale qui touche 1 enfant sur 7, d’allaitement maternel exclusif (37% en 2012, 41,6% en 2018),  de retard de croissance chez les enfants de moins de 5 ans en baisse de 21, 9% en 2018, mais qui continue à toucher 148 millions d’enfants. Elle estime que certains pays, comme le Ghana, le Libéria, la Cote d’Ivoire ou encore le Sénégal sortent à peine du lot.

Le Capital humain, une notion encore mal appréhendée dans la région

La malnutrition a une réelle incidence sur la productivité d’une population, partant sur le développement socioéconomique, culturelle et scientifique des Etats. C’est le constat fait après l’exposé présenté par Dr. Songho de la Banque Mondiale qui a tenu à faire la différence entre Indice du Développement Humain (IDH), basé sur la richesse et le PIB, et Indice du Capital Humain (ICH) qui est la valeur totale de la santé, des aptitudes, des connaissances, de l’expérience et des habitudes d’une population et qui est resté longtemps hors jeu alors qu’elle plaide en faveur de la valorisation du capital humain de la prochaine génération. Il est en effet de plus en plus établi, selon Dr. Songho que le désintérêt pour les investissements dans les ressources humaines peut affaiblir radicalement la compétitivité d’un pays dans un monde en mutation rapide dont les économies ont besoin toujours plus de main d’œuvre qualifié pour maintenir leur croissance.

Quel financement pour la nutrition en Afrique de l’Ouest et du Centre
La question de la nutrition est devenue si récurrente que des institutions financières telles que la Banque Africaine de Développement (BAD) a engagé un plan multisectoriel qui passe par le renforcement des capacités de ses cadres et responsables dans le domaine de la nutrition, afin de répondre plus efficacement aux fortes demandes que ce secteur commence à susciter, pour ne citer que le Centre de formation en nutrition pour les pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique Australe dont le siège est au Burundi, ou encore la priorité donnée à ce sujet par l’Ethiopie qui a institué un Comité interministériel de lutte contre la malnutrition, ou mieux encore, le Centre d’Excellence Régional contre la Faim et la Nutrition (CERFAM) dont le siège est à Abidjan, mais surtout la place de la nutrition en tant que pilier essentiel des Objectifs de développement durable à l’horizon 2030 (ODD 2).

Aujourd’hui, l’accent est ainsi mis sur le tracking budgétaire en matière de nutrition pour garantir l’efficacité et la transparence des dépenses dans le secteur. Ainsi, beaucoup de pays dont la Mauritanie disposent d’un Plan d’action multisectoriel de nutrition (PAMN), mais non budgétisé donc non opérationnel. Mais les fonds étant rares, il est de plus en plus question de fonds innovants ou fonds catalyseurs, comme le «Power of nutrition » ou encore les fonds GFF devenus accessibles à la Mauritanie depuis 2019.

Et la compétition est rude, les pays les plus attirants pour les bailleurs étant ceux qui accordent beaucoup plus de ressources domestiques à la nutrition comme le Burkina Faso qui a dégagé un budget de 120 millions de dollars U.S de fonds propres. Ce qui en fait un des pays champions en Afrique de l’Ouest et du Centre en matière de nutrition. Un pays comme le Sénégal est ainsi parvenu lui aussi à décrocher plus de 496 milliards de francs Cfa du GFF pour soutenir son plan de réduction de la mortalité, néonatale, infanto-juvénile, des adolescents et des jeunes (2018-2022).

Il est ainsi recommandé aux Etats d’aligner les financements innovants à leurs plans nationaux multisectoriels de nutrition avec l’appui du point focal, à faire des analyses des dépenses de nutrition, de mobiliser des ressources domestiques, entre autres. Au cœur de ce combat de titan, la multisectorialité de la nutrition qui tarde à se mettre en place dans les pays d’Afrique de l’Ouest, du Centre et Madagascar, ainsi que l’absence dans ces pays de la Couverture santé universelle que l’on continue de saupoudrer sous sa forme déguisée, la couverture médicale universelle qui n’accorde que peu d’intérêt à la prévention, laquelle est au cœur de la lutte contre la malnutrition.

Rencontre entre le Mouvement de la société civile SUN Mauritanie et le Secrétariat de Genève à Nouakchott -Crédit Aidara

La Mauritanie a ainsi intérêt à s’aligner sur cette dynamique, pour gérer son avenir avec une population en bonne santé nutritionnelle, capable d’être productive pour le pays, sans compter l’impact que cet engagement pour la nutrition aura sur les dépenses de santé. La visite toute récente à Nouakchott de Mme Gerda Verburg, Secrétaire générale adjointe des Nations Unies et Coordinatrice du mouvement SUN, donnera certainement de l’impulsion à la volonté des nouvelles autorités mauritaniennes qui semblent accorder à la santé une priorité toute inédite.

A noter que la cérémonie d’ouverture et de clôture de ce rendez-vous annuel du mouvement SUN à Abidjan été marquée par des échanges de discours entre Mamadou Diop, Représentant résident de Action Contre la Faim en Afrique de l’Ouest et du Centre, Patricia N’Goran Thecky, Point Focal de SUN Côte d’Ivoire représentant l’Etat ivoirien, Morgan Daget du Secrétariat de SUN Global, Matheus MHuru, Chair Civil Society pour l’Afrique Australe et l’Afrique de l’Est et Helene Gnionsahe, Présidente SUN société civile Côte d’Ivoire.

Le rôle de certains partenaires comme l’UNICEF a été particulièrement mis en exergue lors de cette rencontre, à laquelle la Banque Mondiale et la Banque Africaine de Développement, ont activement pris part, ainsi que l’initiative African Leaders for Nutrition (ALN) et le Centre d’Excellence Régional contre la Faim et la Nutrition (CERFAM) basé à Abidjan.

Cheikh Aïdara