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Mort de Abass Rouki à MBagne, bévue ou intervention justifiée de l’armée

La mort par balle de Abass Rouki, survenue le 28 mai 2020 dans le département de MBagne et attribuée à un soldat de l’armée mauritanienne continue d’enflammer les réseaux sociaux, suscitant la réaction de plusieurs partis politiques et des organisations des droits de l’homme. Pendant que ces derniers parlent de bévue, de meurtre ou d’assassinat d’un citoyen désarmé, l’Etat-major général des Armées avance la légitime défense pour justifier l’acte perpétré par l’un de ses éléments. Aux dernières nouvelles, les autorités nationales ont présenté les condoléances de l’Etat mauritanien et versé le prix du sang (DIYA) aux ayants droits de la victime.

Les abords du fleuve Sénégal aujourd’hui fermés pour cause de Covid-19

Depuis plusieurs jours, la mort du jeune charretier, Abass Rouki, continue de nourrir les dissensions dans les réseaux sociaux et animer les discussions de salon. L’indignation a gagné aujourd’hui la rue mauritanienne. Plusieurs partis politiques ainsi que des organisations de la société civile ont vivement réagi à ce que beaucoup considèrent comme une bavure militaire. L’Etat-major des Forces Armées a également publié un communiqué dans lequel, il donne sa propre version.

Les faits

Selon le maire de MBagne, Assane Amadou Seck, qui s’est rendu sur les lieux de l’incident, le drame a eu lieu le jeudi 28 mai 2020, aux environs de 22 heures. Le jeune Abass Rouki, jeune charretier de 35 ans accompagné de son neveu, a été abattu d’une balle près du cœur. Il était en train de charger de la marchandise qu’un commerçant venait de débarquer sur la berge, après avoir traversé le fleuve. Surpris par une patrouille de l’armée mauritanienne chargée de surveiller la frontière pour empêcher les infiltrations, en cette période de Covid-19. Abass et le commerçant tentent de s’enfuir, mais le charretier reçoit une balle tirée à bout portant dans la poitrine.

Le Procureur de la République, deux colonels, l’un de la gendarmerie et l’autre de l’armée se sont rendus sur les lieux du drame et ont constaté les faits, avant de livrer le corps de la victime à ses proches venus de Dabane, localité dont est originaire le jeune charretier, située dans la localité de MBagne.

Selon plusieurs propos rapportés par voie de presse, le maire Assane Seck ne semble pas être trop surpris par ce drame qu’il trouve prévisible «depuis que des jeunes de la localité de Wending dans le département de MBagne ont été arrêtés pendant 72 heures pour avoir dénoncé une contrebande organisée par des commerçants avec la complicité des militaires». Selon le maire, les autorités bien qu’informées, n’ont pas réagi à cette information qui concernait pourtant la fermeture des frontières, les infiltrations et la Covid-19.

Point de vue de l’Armée

Dans un communiqué publié suite au drame de MBagne, l’Etat-major général des Armée indique que «dans le cadre de l’exécution de ses missions sécuritaires liées à la fermeture des frontières, une patrouille militaire a intercepté le jeudi 28 mai 2020 à 21 heures un groupe de passeurs d’infiltrés près du village de Wending relevant de la Moughataa de MBagne ». Le communiqué de souligner que «la patrouille a pu arrêter l’un des passeurs, alors que les autres ont pris la fuite». C’est au cours de la poursuite, qu’un «élément du groupe a tenté d’agresser un soldat, ce dernier a tiré une balle de sommation en direction de l’agresseur, mais cette balle a malheureusement touché mortellement ce dernier» poursuit le communiqué qui précise que «les investigations menées à la suite de l’incident ont montré que la victime est un citoyen mauritanien répondant au nom de Abass Rouki, qu’il est recherché par la justice et qu’il a des antécédents judiciaires».

En conclusion, l’Etat-major dans son communiqué, «en adressant ses sincères condoléances à la famille du disparu et à ses proches, rappelle à tous qu’il est déterminé à exécuter la décision de fermeture des frontières et à empêcher les opérations d’infiltration. Il appelle les citoyens à respecter ces décisions et à s’en tenir aux instructions des patrouilles militaires qui veillent sur leur sécurité et celle de leurs biens».

Réaction de partis et de personnalités politiques

Des institutions nationales, des partis politiques et quelques personnalités se sont prononcés sur le cas du jeune Abass Rouki tué à bout portant le jeudi dernier dans le département de MBagne.

La Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) a publié un communiqué dans lequel elle déclare avoir «appris avec tristesse la mort d’un citoyen mauritanien dans la Moughataa de MBagne mortellement atteint par un tir à balle réelle provenant d’une patrouille militaire». La CNDH de rappeler «aux autorités que toutes les actions doivent être légales, nécessaires et proportionnelles et qu’à ce titre, il convient de mener une enquête indépendante et crédible pour faire la lumière sur les circonstances de cet acte et en tirer les conséquences qui garantissent le respect des droits et la lutte contre l’impunité».

Le Rassemblement National pour la Réforme et le Développement (RNRD), plus connu sous le nom de parti Tawassoul d’obédience islamiste, a publié un communiqué  en date du 29 mai 2020 dans lequel il «condamne fermement cet acte barbare et odieux, qui montre un usage excessif de la force » et «exige l’ouverture immédiate d’une enquête transparente, pour faire toute la lumière sur l’incident». Le parti «exige que la justice fasse son travail en toute indépendance dans cette affaire» et «appelle tous les Mauritaniens à resserrer les rangs et parler d’une seule voix et mettre ensemble l’esprit de la fraternité islamique contre les messages de discorde».

Egalement, le parti Union des Forces du Progrès (UFP) «réclame une enquête indépendante sur les circonstances dans lesquelles ce compatriote a été tué». Le parti «attire l’attention des autorités que le confinement ou le couvre-feu ne peut en aucune manière justifier la violation des lois ou de la dignité des citoyens, à fortiori d’attenter à leur vie». L’UFP met en garde «tous les Mauritaniens contre des rumeurs et discours suspects qui se diffusent ces derniers temps avec pour volonté de troubler la quiétude des populations et de porter préjudice à l’unité et à la cohésion nationale au moment où notre peuple a plus que jamais besoin de resserrer ses rangs, pour faire face à la pandémie de la Covid-19 et à ses incidences économiques et sociales désastreuses».

Le Rassemblement des Forces Démocratiques (RFD) et l’Union Nationale Alliance Démocratique (UNAD) dans une déclaration commune affirment avoir «appris avec un immense regret et une profonde tristesse la nouvelle du meurtre du citoyen Abass Rouki» et déclarent être «conscients des circonstances exceptionnelles que traverse le pays, en raison de la propagation de l’épidémie du coronavirus, et du rôle important et apprécié joué par les forces armées à cet égard, loin de tout abus ou excès».  Ces deux formations de l’opposition exigent cependant «des autorités, l’ouverture, en toute urgence, d’une enquête indépendante et transparente, pour que la vérité sur les circonstances de ce tragique accident soit connue», appelant les Mauritaniens «à faire barrage, de manière ferme, à tout ce qui pourrait provoquer la discorde ou alimenter les tensions entre les composantes de notre peuple».

L’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH) s’indigne aussi d’un acte qui n’est ni isolé ni le fuit d’une erreur, car «à une distance très réduite, la victime a reçu une balle en pleine poitrine, alors qu’elle était accompagnée de son neveu et du commerçant propriétaire de la marchandise débarquée d’une pirogue».  L’AMDH est ainsi la première organisation des droits de l’homme à réagir à ce drame qui a coûté la vie à un «père de cinq enfants, qui laisse une famille orpheline». L’organisation déplore aussi cette «succession d’évènements tragiques qui secouent les citoyens depuis la mise en place des mesures restrictives de liberté».
Et de poursuivre, «les forces de l’ordre continuent sur une dynamique répressive sans précédent en faisant usage des armes. La fermeture des frontières et le manque d’assistance et de soutien pour les populations dans les zones rurales en particulier réactivent les gestes de survie qui bravent les interdits».
L’AMDH réclame ainsi «l’ouverture d’une enquête indépendante pour faire la lumière sur les circonstances dans lesquelles les armes sont utilisées contre des citoyens qui ne cherchent qu’à survivre dans cette période d’exception et de restriction de circulation», avant de noter que «le déploiement de l’armée rappelle les périodes d’exception du régime militaire répressif».

L’Association des Femmes Chefs de Famille (AFCF) condamne aussi «fermement cet acte, qui montre l’usage de la force qui a occasionné la mort d’Abass et dont ont été victimes de paisibles citoyens ces derniers jours à Nouakchott». L’association exige également «l’ouverture immédiate d’une enquête transparente pour faire toute la lumière sur cet incident » et que «la justice fasse son travail en toute indépendance, dans cette affaire». L’organisation «appelle tous les Mauritaniens à resserrer les rangs et à éviter tout ce qui peut nuire à la paix sociale, tout en demandant de mettre en avant l’esprit de fraternité islamique, contre les discours et paroles de la discorde qui circulent. Cependant, nous devons tous veiller à l’unité et à la cohésion nationale au moment où notre peuple a plus que jamais besoin de resserrer ses rangs pour faire face à la pandémie de la Covid 19 et à ses incidences économiques et sociales désastreuses ». L’AFCF «attire l’attention des autorités que le confinement ou le couvre-feu ne peuvent en aucune manière justifier la violation des lois ou de la dignité des citoyens à fortiori d’attenter à leur vie ».

La Coalition Vivre Ensemble (CVE) qualifie l’incident de MBagne de «bavure grotesque commise par un élément de l’armée mauritanienne en patrouille dans la zone de MBagne, ayant tué à bout portant un charretier du nom de Abass Diallo, originaire de Dabane dans la nuit du 28 mai 2020 ». La CVE qui a «condamné fermement cet acte odieux», affirme que «le soldat a tiré à bout portant sur le contrevenant, qui ne détenait aucune arme sur lui et qui ne manifestait aucune forme d’agressivité vis-à-vis de la patrouille militaire», corroborant ses propos par le «laborieux communiqué de l’Etat-major de l’armée, qui respire la contradiction, la mauvaise foi et la falsification des faits».

L’autre aile de la CVE, la CVE/Vérité et Réconciliation, a aussi publié un communiqué dans lequel elle qualifie l’incident «d’assassinat», parlant de «provocations incessantes des populations de la Vallée» et «l’empressement avec lequel l’armée a publié un communiqué qualifiant la victime d’être recherché par la justice, comme si cela suffisait à justifier le crime, ce qui trahit la volonté de l’institution d’étouffer l’affaire». La CVE/VR de rappeler que «l’armée est censée protéger les populations et non se comporter en armée d’occupation et exige qu’une enquête indépendante soit immédiatement diligentée pour mettre toute la lumière sur cette tragédie qui a coûté la vie à un citoyen mauritanien».

L’organisation antiesclavagiste, SOS Esclaves, a aussi réagi par rapport à la triste mort de Abass Diallo qu’elle qualifie «d’assassinat» perpétré par «les forces de l’armée » et qui rappelle «la psychose et les grosses atteintes aux droits de l’homme des années de braise (1989/1991)».
SOS Esclaves «exige que les autorités mauritaniennes diligentent une enquête rapide et transparente pour déterminer les conditions réelles du décès de feu Abass Diallo».

L’ancien député et homme fort de l’UFP, Mohamed Moustapha Beddredine, considère pour sa part que le justificatif avancé par l’Etat-major général des Armées ne tient nullement la route. Dans un communiqué qu’il a publié en la circonstance, Beddredine réclame la condamnation de l’auteur du drame pour qu’il serve de leçon à ceux qui sont chargés de la protection du citoyen et pour qu’un tel acte ne reste impuni. «De la même manière que des agents de la sécurité routière ont été sévèrement sanctionnés pour avoir maltraité des citoyens, ce militaire auteur de ce drame doit aussi être sanctionné» a réclamé l’homme politique.

 Le ton monte dans les réseaux sociaux

Le délire monte dans les réseaux sociaux. Sur Watsap, Facebook, Instagram, ou encore dans les blogs et dans les sites Internet, les commentaires vont de l’indignation à l’opprobre contre une armée accusée de tous les maux. Voici quelques commentaires choisis au hasard.

«Un coup de semonce ou tir de sommation est un tir d’artillerie ou d’arme à feu réalisé en vue d’intimider un adversaire sans lui porter de dégâts physiques»

«Bavure militaire ou pas, on ne doit pas se prononcer sans avoir connu les tenants et aboutissants de l’Affaire ! Une enquête s’impose car si rien ne justifie le désordre, l’anarchie et mort d’homme, rien ne doit aussi nous amener à incriminer et à condamner, démobiliser et ternir nos forces de l’ordre en ces temps qui courent ! Je ne suis pas un militaire ou ex militaire et je ne défends pas l’arbitraire et je suis, par principe et par essence contre l’impunité et le déni mais c’est juste un avis personnel».

«Une enquête est nécessaire pour mettre au claire cette affaire certes, malheureusement le communiqué de l’armée montre que cette dernière ne montre aucun remord mais essaye plutôt de divertir l’opinion en parlant de casier judiciaire du défunt»

«Le communiqué de l’armée contient beaucoup de contradictions, cela suffit amplement pour prouver que c’est une bavure».

«Malheureusement cette Armée n’est pas à sa première bavure. Elle est comptable et coupable de crimes odieux commis à son sein et sous ses ordres».

«Tué d’une balle alors qu’il n’était pas armé. Tué d’une balle juste pour avoir débarqué de la marchandise sur la berge du fleuve. En vérité le jeune Abass n’est mort que parce qu’il était en face d’une armée qui a acquis le réflexe facile de tirer sur les populations noires du sud depuis les années 90 ».

«Le militaire qui a tiré sur Abass l’a fait aussi facilement parce qu’il sait que celui qui avait tiré sur Lamine Mangane n’a jamais été inquiété pour son crime. Pas plus que ne l’ont été ceux qui sont responsables des fosses communes de Sori Malé et de Wothi. En Mauritanie du sud, tirer sur un citoyen noir ne prête à aucune conséquence. Nos hommes armés le savent!»

La Mauritanie, fin de l’impunité des militaires et agents des forces de l’ordre

Avec les derniers incidents survenus en Mauritanie, notamment l’emprisonnement d’un commandant de brigade de la gendarmerie suite au viol suivi de grossesse sur une mineure de 12 ans à l’Est du pays, la radiation de quatre agents de la sécurité routière pour avoir fait subir des traitements inhumains et dégradants à des citoyens ayant violé le couvre-feu, les autorités mauritaniennes affichent leur ferme intention de mettre fin à l’impunité des agents des forces armées et de sécurité.

Constat d’ailleurs largement partagé par le site marocain en ligne «Le 360 Afrique» qui parle d’un espoir sur le plan de la justice en Mauritanie, où «l’impunité était la règle pour certains gradés et les militaires en général». Voir lien : http://cridem.org/C_Info.php?article=736495

Le dernier drame survenu le 28 mai 2020 avec la mort du jeune Abass Diallo à MBagne prouve également cette dynamique de l’Etat mauritanien à promouvoir l’image d’un pays déterminé à faire des progrès dans le domaine des droits humains. Le Président de la République a en effet envoyé une forte délégation pour présenter les condoléances de l’Etat aux ayants-droits de la victime après cette erreur mortelle commise par un élément de la patrouille militaire chargée de surveiller la fermeture des frontières avec le Sénégal. Seulement, l’Etat-major des Armées ouvrira-t-elle une enquête pour déterminer les circonstances de la mort du jeune charretier comme le réclame les acteurs politiques et ceux de la société civile ? Certains trouvent que ce serait preuve de transparence et signe d’une vision nouvelle dans le traitement des sujets jugés sensibles.

Cheikh Aïdara


Viol d’une fillette de 5 ans : entre exigence de justice et forces féodales

Le cas de la fillette de 5 ans violée à Adel Bagrou, au Hodh Echarghi à la mi-mai 2020, est passé inaperçu. Cette affaire a été quasiment couverte par le viol qui a eu lieu deux jours auparavant dans la localité de Twil, relevant du Hodh Gharbi, et celui survenu à Bassiknou dans la même semaine.

L’auteur présumé de cet acte commis à Twil contre une fille de 12 ans, le commandant de brigade de gendarmerie, avait ainsi accaparé l’attention de l’opinion, tant et si bien que le crime d’Adel Bagrou fut presque occulté par les médias, malgré son caractère odieux mais aussi le statut non moins important de l’auteur présumé.

Il s’agirait du fils d’une féodalité maraboutique de la région, dont la famille jouit d’une certaine aura. Ainsi, les informations parvenues de la part des proches de la victime, affirment que le présumé coupable aurait avoué son crime et qu’il serait entre les mains de la justice. Seulement, le poids des traditions, dans une région où les pesanteurs socioculturelles sont encore vivaces, expliquerait les craintes formulées par les proches de la petite victime et certaines organisations des droits de l’homme engagés dans ce dossier, comme le mouvement IRA, AFCF, SOS Esclaves, qui parlent déjà de «manœuvres souterraines pour étouffer l’affaire et déjouer les cours des procédures afin de faire éviter la prison au présumé coupable».

Certains évoquent en effet des pourparlers qui seraient en cours entre les notabilités dont est issu le présumé coupable et les proches de la victime en vue d’un règlement à l’amiable du dossier. 

Ces viols touchent les filles des classes sociales les moins privilégiées

Mais les observateurs estiment que même si, sous couvert de relations pluriséculaires entres les parents de la victime et les proches du présumé auteur, un arrangement pourrait en découler en vue du retrait de la plainte et à l’extinction de l’aspect civile du dossier, il restera l’aspect pénal sur lequel les ONG des droits de l’homme pourraient peser pour que le présumé coupable de l’acte de viol ne puisse échapper à la condamnation.

Il faut noter que tous ces viols et crimes perpétrés contre de petites filles issues pour la plupart de classes serviles, celle des Harratines, sont intervenus dans un contexte marqué par un grand débat sur la Loi sur les violences faites aux femmes et aux filles. Alors que les ONG de défense des droits de l’homme plaident pour l’adoption de ce texte protecteur du droit de la femme en Mauritanie, une bonne partie de la classe conservatrice, dont certains religieux radicaux, a déjà entamé une campagne de dénigrement pour faire capoter l’adoption d’une telle loi.

Le Covid-19 n’a pas non plus facilité la vulgarisation de toutes ces affaires de viol, notamment celui d’Adel Bagrou. L’interdiction des rassemblements, des sit-in et des marches de protestations, les restrictions de voyages, ont empêché la mobilité des défenseurs des droits de l’homme et partant, les mouvements de protestation populaire qui auraient pu donner une plus grande envergure à ces différents crimes.

Cheikh Aïdara


Moi et le Covid-19

Je n’ai jamais eu des pulsions suicidaires ni l’âme d’un héros débonnaire qui tente le diable pour une renommée posthume. Les consignes du ministère de la Santé, je les respecte, mais je n’en fais pas une relique religieuse ni un Totem devant lequel les réalités de ma vie quotidienne doivent s’absoudre.

J’ai appris à vivre ave le Covid-19 dès les premiers soubresauts d’une panique nationale qui a ébranlé les plus solides convictions médicales. D’ailleurs, le monde vient de me donner raison. Il faut apprendre à vivre avec ce virus couronné, ce petit minus qui est appelé à nous côtoyer pendant encore longtemps. Il a appris à se jouer du monde, et dans son infime invisibilité, sait bien danser le «bondje», cette danse des descendants d’esclaves qui, dans la plénitude de leur souffrance et sous la clarté du soir, descendent vers le «Rag» (espace rocailleux) pour s’exorciser d’une journée de dur labeur. Plus on desserre l’étau des mesures de confinement, plus ce petit monstre bleu redouble sa danse.

Je vais, je viens, je m’abonne à mes activités routinières, celles d’un mauvais Samaritain qui a toujours su où prendre ses pêches sans offenser la Nature, ni les règles de bienséance d’un univers où les fouineurs des actualités ne font pas bonne recettes.

Je me joue de cette panique ambiante qui a transformé les rues de Nouakchott en salle de spectacles en pleine air. Partout, des visages à demi-bouffés par des masques ridicules. Ces mêmes visages qui défilent en conseil des ministres, dans les administrations, dans les marchés, jusqu’aux studios fermés où des speakerines solitaires semblent trouver le besoin de se soustraire derrière ces emmitoufflages décatis.

Même les partisans de la divine fatalité, Imams de mosquée, érudits du vendredi, psalmodieurs du soir, tous semblent avoir cédé à cette mode masquée, dont l’exagération dans les espaces publics comme dans les lieux fermés fait penser à «l’Armée des Ombres», ce classique de Jean-Pierre Melville avec pour héros Lino Ventura, Simone Signoret et Paul Crauchet.

Comment quelqu’un qui a échappé à la grippe de Hong-Kong qui a fait de 1968 à 1970 entre 1 et 2 millions de morts à travers le monde, peut-il avoir peur d’un minus comme le Covid-19 ? Comment quelqu’un qui a bravé la fièvre de Lassa, qui a sévi en 1969 dans certaines régions d’Afrique, peut-il craindre ce va-nu-pieds de Covid-19 ? Et le SRAS de 2002 et2003, et l’épidémie H1N1 ! Et l’épidémie de méningite bactérienne de 2009-2010, et l’épidémie Ebola de 2014, et la maladie de Crimée-Congo, et les différentes crises de choléra, et la maladie de la vache folle, et les successives crises paludéennes, et les petits bobos de la petite enfance ?

Au milieu de la panique généralisée, ponctuée par ses macabres dénombrements quotidiens de cas positifs, de cas confinés, de cas covidés, de trucs communautaires et de machins par contact, je reste stoïque, slalomant avec prudence, au milieu de ces milliers de consciences mortifiées par la peur bleue. Celle provoquée par ce minus à deux sous et qui fait trembler le monde, ses grandes puissances comme ses sous-développés. Entre Covid-19 et moi, c’est le regard en porcelaine et la distanciation marquée par un virus sournois et une âme trempée au fer de la résignation, celle d’une foi confiante en la loi divine. Le destin, c’est le fil tendu entre moi et ce crétin de Covid-19 qui pense pouvoir faire peur à tout le monde. Va, répand ta terreur ailleurs !

Cheikh Aïdara


Plan de Réponse Pastoral en Mauritanie, un faux départ dans la Mise en Œuvre

Un Milliard Cent Sept Millions Deux Cent Trente Deux Mille Deux Cent Quarante MRO (1.107.232.240), plus de 11 Milliards de l’ancienne monnaie (plus de 3 millions USD) ! Tel est le montant global du Plan de Riposte que l’Etat mauritanien a mis en place pour répondre aux besoins du monde rural et pastoral. Vingt pour cent (20%) de ce plan, soit 222.000.000 MRU (plus de 2 Milliards MRO) sont destinés à la Mise en Œuvre de ce programme, alors que 75% (834.513.240 MRU) est destiné à l’Aliment de Bétail et le reste, environ 5% est destiné aux deux autres volets, l’Hydraulique pastoral et la Santé Animale. Seulement, les Wilayas n’ont encore reçu la moindre infime partie de l’enveloppe destinée à la Mise en Œuvre, alors qu’ils en ont la charge au niveau local. Où est passé l’argent de la mise en œuvre du Plan de Riposte Pastoral, jalousement gardé jusque-là au niveau central ?

Santé Animale, campagne de vaccination (Crédit Aidara)

Le Président mauritanien, Mohamed Cheikh El GHAZOUANI, a lancé, le13 avril 2020 à Nouakchott, un vaste Programme Pastoral d’Urgence visant à venir en assistance aux pasteurs durant la période de soudure. Ce programme comprend quatre composantes :

A)Aliment de bétail
B)Hydraulique pastorale
C) Santé animale
D) Mise en œuvre.

Cette volonté politique a été matérialisée par un important  financement à hauteur de 1 107 232 240 MRU qui se répartit selon les composantes comme suit :

Composantes Montants Pourcentage %
Aliment de Bétail 834 513 240 MRU 75%
Hydraulique pastorale 30 000 000 MRU 2,70%
Santé animale 20 719 000 MRU 1, 87%
Mise en Œuvre 2.22 000 000 MRU                20%

Malgré la volonté politique et les moyens colossaux, la mise en œuvre du Programme pose de sérieux problèmes jamais rencontrés auparavant.

Gestion de la composante Aliment de Bétail

D’importantes quantités d’Aliment de Bétail ont été disponibilisées au niveau des points pastoraux, des sièges communaux, départementaux et régionaux. Il s’agit en tout de 80.000 tonnes dont 50.000 tonnes de blé tendre et 30.000 tonnes d’aliments composés (Rakele).

Le blé, qui contient une teneur de 11% en protéine, a été acquis par entente directe avec le fournisseur sur le marché international ayant accordé la meilleure cotation, 274 USD dollars la tonne, rendue magasins à Nouakchott en sac de 50 Kg portant une étiquette spéciale.

Pour la composante Rakele, les fournisseurs locaux ont été saisis à l’effet de fournir des offres pour l’acquisition de 30.000 tonnes. La demande de cotation avait fixé un délai de réponse au 12 mars 2020. Mais, le Comité Interministériel chargé du programme avait jugé nécessaire de réduire le délai afin de caler les premières livraisons de ce produit avec celles du blé prévue à partir du 20 mars 2020. Sur ce, des négociations avaient été rapidement prises avec les fabricants en question sur ces modalités.

Deux options ont été retenues pour la mise à disposition de l’Aliment de bétail aux éleveurs.
Une couverture spatiale réduite qui consiste à disponibiliser des produits au niveau des chefs-lieux des Moughataas et trois arrondissements avec un coût de 1.900 MRU la tonne.

Une couverture spatiale élargie, qui consiste à disponibiliser le produit au niveau de toutes les communes en plus de vingt (20) points de concentration de cheptel pour un coût de 2.775 MRU la tonne.

Toutefois, il est amer de constater qu’en dépit des appels répétés des pouvoirs publics et des gouvernants, la gestion publique de ce volet demeure plus  opaque que jamais auparavant. Les organisations représentatives des éleveurs ont été empêchées de participer au ciblage des bénéficiaires. Aucun rôle n’a été défini  pour la société civile dans ce Plan. Pourtant, la Communication en Conseil des Ministres relatives au Programme Pastoral Spécial 2020 dan sa page 2 souligne que «les autorités administratives et communales ainsi que les organisations professionnelles du secteur de l’élevage seront impliqués dans la mise en œuvre du programme». Cette association des professionnelles de l’élevage n’a pas eu lieu.

D’autre part, les éleveurs se plaignent de la spéculation qui entoure la vente des aliments de bétail. Ils affirment que ces aliments sont vendus à des intermédiaires et non aux récipiendaires, contrairement à l’objectif du Plan qui stipule que «l’objectif de ce programme est d’assister les éleveurs pendant la période de soudure et ce, à travers la disponibilisation d’un stock suffisant d’aliments de bétails de qualité cédés à des prix abordables permettant d’exclure toute spéculation».

En effet, selon les éleveurs, les commerçants paient les produits et font changer l’emballage avant de les reverser sur le marché. Pire encore, aucun poste de lavage des mains n’a été installé sur les lieux de vente et les mesures de distanciation n’ont été guère respectées en raison de l’affluence et de l’entassement des populations.  Ce qui constitue une grave violation des consignes sanitaires et des risques potentiels encourus de contagion au COVID-19.

L’Hydraulique pastorale et la Santé animale

En ce qui concerne les composantes Hydraulique Pastorale, Santé Animale et Mise en Œuvre, elles sont toujours confinées à Nouakchott, alors qu’on est à la veille des saisons pluvieuses, avec une forte probabilité de porter atteinte à leur mise en œuvre.

Pour ce qui est de l’hydraulique pastorale, vingt-deux (22) points pastoraux pourvus de pâturage ont été identifiés au niveau des différentes zones pastorales des Wilayas du Hodh Echarghi, Hodh El Gharbi, Assaba, Brakna, Guidimagha, Adrar et Tagant. Exit le Gorgol et le Trarza pour des raisons non éludées.

Même pour le choix des entreprises qui devront se charger de la réalisation de ces points pastoraux, le Comité Interministériel en est encore apparemment au stade des propositions. Pour le moment, l’idée serait de sélectionner ces entreprises par voie d’entente directe sans appel d’offres. Ce qui pose un autre problème d’absence de transparence.

En ce qui concerne la Santé animale, l’intervention vise à assurer un soutien au cheptel à travers la distribution des polyvitaminés, antiparasitaires, sels minéraux et autres médicaments nécessaires pour les animaux durant cette période de soudure.

A noter que la mise en œuvre du volet Hydraulique pastoral et le volet Santé animale est assurée par le Ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement et le Ministère du Développement Rural.

La Mise en Œuvre

Avec un budget de plus de 2 milliards MRO dans le présent plan de riposte, le volet Mise en Œuvre, se taille la part du lion. Pour le moment, aucune ouguiya n’a été versée aux Walis pour la mise en œuvre régionale du plan, alors que des instructions ont été données aux autorités administratives de superviser la mise en place des volets du programme, notamment la vente et la distribution de l’Aliment de bétail au niveau de leur région, mais sans aucun budget d’accompagnement. A moins, que ces autorités déconcentrées ne soient en rien concernées par la Mise en Œuvre du programme spécial.

Pourtant, ce plan de Mise en Œuvre comprend le transport, la manutention, la gestion des stocks des produits et les opérations de vente confiés au Commissariat à la Sécurité Alimentaire (CSA).

Les Wilayas encore OUT

Les règles de bonne gestion et de transparence exigent que chaque Wilaya puisse savoir le quota qui lui est attribué dans  cet important Programme et dans toutes ses composantes, ce qui malheureusement n’est pas le cas.

Comment responsabiliser les autorités pour qu’elles puissent suivre et accompagner ce Programme si au préalable elles n’ont pas été informées, ni associées au processus de sa mise en œuvre ?

A titre illustratif au niveau de chaque Wilaya, on doit communiquer  officiellement aux autorités qui sont en relation directe avec les bénéficiaires   les montants affectés par composante ce qui aurait permis une gestion fluide, efficace et transparente du Programme. Les autorités ont besoin de moyens pour une bonne exécution du Programme. Ce qui ne semble pas être le cas et risque de peser lourdement sur la fonctionnalité du Programme.

Il y a lieu de rappeler que les quatre départements(Ministères du Développement Rural, de l’Hydraulique, des Finances et le Commissariat à la Sécurité Alimentaire) en charge de ce Programme sont représentés par les Autorités régionales et non des missionnaires, délégués régionaux ou autres consultants….

La répartition des quotas  relève d’abord de la responsabilité de l’État et  pour la remplir, le dispositif du Programme devrait, planifier, réglementer, assurer le financement, la budgétisation et le suivi de ses  différentes composantes et fournir des informations à leur sujet.

Cela suppose de mettre en place un cadre institutionnel et légal adapté au contexte qui définit clairement la mise en œuvre du Programme. Cela permettrait aux bénéficiaires d’exprimer leur opinion et d’exercer ainsi  une influence sur le déroulement des activités des composantes par voie de réclamations ou par participation active à la mise en œuvre du programme. Une telle démarche aurait contribué non seulement à son appropriation, mais également à servir plus dignement les populations.

Tout ce processus mené dans les normes d’une gestion transparente aurait conduit vers la mise en place d’une  coordination qui définit de façon  claire les rôles des différentes parties prenantes du Programme,  avec comme finalité  de promouvoir et de garantir la coopération non seulement entre les services de l’administration, aussi bien au niveau central, régional que local, mais aussi, entre les différents secteurs et  la société civile pour une meilleure redevabilité.

Cheikh Aïdara